‹ Au Tonkin, 1884-1885: notes, souvenirs et impressionsChapitre 56 sur 216 · CHAPITRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIÈME

riz, et plus souvent encore à piller, n'y ont pas pris garde. 11 a suffi d'une étincelle. Et voici qu'un infirmier découvre, sous le plancher même de la pagode occupée par l'ambulance, plusieurs caisses remplies d'obus. L'ennemi, sans doute, a pu emmener les canons, mais a abandonné les projectiles dont il n'a pas eu le temps de se servir. Et nous voici formant la chaîne, pour nous en débarrasser au plus vite. Gomment avons-nous échappé à de terribles explosions, comment la pagode, heureusement couverte en tuile, a-t-elle elle-même échappé à l'incendie? C'est providentiel. J'ai le droit de dire, du moins, que le danger, si manifeste qu'il ait été, nous a trouvés de sang-froid, et que chacun de nous a su faire son devoir.

Deux enfants et un vieillard ont été brûlés vifs. Plusieurs de nos coolies ont été gravement atteints. Par une chance inouïe, aucun de nous. Et le danger auquel nous venons d'échapper, celui qui bien certainement nous menace encore, n'empêchent aucun de nous de dormir d'un profond sommeil. Il est minuit, du reste, et nous devons repartir demain dès l'aube. La fatigue est un précieux oreiller.

16 mars. — En route dès cinq heures du matin, poursuivant l'ennemi sur l'étroit chemin, à peine praticable aux piétons, que les indigènes qualifient pompeusement la route impériale de Lang-Son. L'ambulance a dû laisser à Phu-Lang quelques malades et les blessés de la veille, qui seront immédiatement évacués sur l'hôpital d'Haï-Zuong. Elle passe, très exactement, au point initial, à deux kilomètres environ de Phu-Lang, à sept heures quinze. Et déjà la colonne, au village de Phu-Rou, s'est enrichie de quatre superbes canons Kruppqui paraissent n'avoir pas encore servi. Les Chinois en fuite paraissent n'avoir pu sauver que les pièces dont ils se sont servis en avant de Phu-Lang, et dont même ils ont dû abandonner une partie des obus. Dès la sortie de Phu-Lang, à partir de la jonction des chemins se dirigeant d'une part vers Lang-Son, d'autre part vers le Loc-Nam et Chu, le pays change rapidement d'aspect; il paraît plus accidenté, et les rizières y deviennent rares.

1?4 AU TONRIN

Brusquement, la bataille s'engage sur toute la ligne. Il est neuf heures et demie. Les Chinois n'ont pas eu le temps de fuir, et sont embusqués çà et là, entre la route et la rive gauche du Song-Thuong. Les villages de My-Lac, Phu-Li, Yen-Ley sont fortement occupés et vivement enlevés. Les Chinois y subissent de grandes pertes, mais paraissent incapables d'une longue résistance. Et l'ambulance recueille seulement trois blessés, heureusement légèrement atteints. Un seul homme de la légion, le caporal Thoman, un enfant de notre Alsace, a été tué, à bout portant, par une balle dans la région du cœur, pendant qu'entouré d'ennemis il n'en continuait pas moins l'attaque d'une maison dans laquelle il espérait pouvoir abriter son escouade. Son corps sera inhumé devant la pagode Yen-Ti, qui prendra dorénavant le nom de pagode Thoman. Les honneurs militaires sont rendus, au passage, par une compagnie du 23 e , et les dernières prières dites par notre aumônier, l'abbé Mac.

La brigade, ainsi débarrassée des bandes disséminées dans les villages de la route, se porte rapidement en avant, sans même un instant de repos, et ne tarde pas à arriver à hauteur de Lang-Kep, un petit village à l'entrée d'une gorge qui paraît commander un étroit passage. Les Chinois y sont fortement retranchés, et occupent notamment un fortin très abrité.

L'artillerie (capitaine de Saxe) occupe, sans coup férir, et dans un superbe effort, un mamelon, dont les Chinois sont vivement chassés par quelques feux de salve.

L'infanterie se porte à l'attaque du village et s'empare à l'assaut du fortin. L'ennemi s'enfuit en désordre, pourchassé par la mitraille, vers Cao-Son et les montagnes Dong-Naï, sur la rive droite du Song-Thuong. Il a subi des pertes sérieuses, bien que paraissant très disséminé. De notre côté un seul homme, Morecq, de la légion étrangère, est gravement atteint d'une fracture comminutive de l'avant-bras gauche, et devra subir l'amputation. Cinq autres sont atteints sans gravité. Et l'ambulance, installée à mi-côte d'un petit mamelon qui domine la route à 150 mètres du village,

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