‹ Au Tonkin, 1884-1885: notes, souvenirs et impressionsChapitre 57 sur 216 · CHAPITRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIÈME

peut immédiatement procéder aux pansements. Quelques blessés chinois sollicitent également noire assistance. Les autres ont été impitoyablement fusillés. La guerre est atroce !

17 mars, — Dès le matin, à cinq heures, le général pousse une forte reconnaissance en avant, laissant une partie de son effectif à la garde de Lang-Kep. Contre toute attente, en effet, la brigade ne doit pas dépasser Cao-Son. Le pays devient très accidenté, à peu près inculte, coupé de torrents qu'il faut traverser sur des fascines de bambous hâtivement maintenues en travers. À 10 kilomètres environ, sur un mamelon qui domine le confluent d'un torrent au Song-Thuong, en cet endroit très encaissé, quelques maisons constituent le pittoresque village de Gham. Mais les Chinois ont disparu.

L'eau de tous les torrents qui aboutissent au Song-Thuong, malgré sa parfaite limpidité, est réputée malsaine et dangereuse. Elle paraît, de fait, subir des influences passagères, et parfois, notamment dans la région des montagnes, se charger de détritus végétaux fort dangereux. Les habitants, nous dit un Tonkinois recruté à Phu-Lang-Gian, où il exerçait la médecine, s'en abstiennent absolument. Tous les torrents que nous rencontrons sont, en effet, bordés d'une luxuriante végétation, véritable forêt vierge, dans laquelle dominent les solanées vireuses, véritables arbrisseaux couverts de fleurs à calice monosépale persistant, parmi lesquels notamment le datura géant et la stramoine à pommes épineuses d'une odeur nauséabonde très prononcée. Et c'est peut-être à la macération de ces plantes dans l'eau des torrents qu'il faut attribuer sa mauvaise réputation.

Sur mon avis, et par ordre du général, les hommes sont immédiatement avertis, invités à boire aussi peu que possible, à ne boire que lîeau du Song-Thuong et à s'abstenir absolument de celle des torrents qui y aboutissent.

Aussi bien, tout le pays avoisinant est, parait-il, très malsain; la fièvre pernicieuse y est endémique et n'en dispa-

raîtra probablement que sous Faction d'une culture intensive.

Après une heure de repos, vers onze heures, la colonne se remet en marche, passe à hauteur de Gao-Son, sur la rive droite du fleuve qu'elle longe jusque vers Phu-Ha-Lang. La route, je veux dire le sentier, est dominée par des mamelons boisés qui 'seraient un sérieux obstacle s'ils étaient occupés. Mais l'ennemi s'est rapidement dispersé, et notre extrême avant-garde elle-même ne le rencontre pas. Il serait logique de le poursuivre sans lui donner le temps de se réorganiser; les stratégistes, parmi lesquels le premier de tous, le général de Négrier, assurent qu'il serait sage de pousser immédiatement jusqu'à Lang-Son. Mais la brigade n'a reçu que les vivres nécessaires pour une chevauchée de quatre jours seulement, et l'ordre formel de se replier, quel qu'en soit le résultat, après ce laps de temps.

Nous avons donc actuellement atteint le point ultime de notre marche en avant et, non sans maugréer, nous devons, ce soir même, rentrer à Lang-Kep.

La journée a été pénible, la chaleur accablante et l'ambulance doit recueillir bon nombre de traînards. Le lieutenantcolonel Duchesne, commandant la légion étrangère, est luimême atteint de vertiges, de nausées et d'un état fort inquiétant de prostration. Faut-il attribuer ces accidents seulement au soleil et à la fatigue, ou peut-être à l'ingestion de l'eau suspecte d'un torrent dont il ignorait, étant à l'extrême avantgarde, la mauvaise réputation? C'est plus probable. Quelques aspersions froides, d'énergiques frictions et quelques cuillerées d'une potion éthérée, font disparaître vertiges et nausées. Mais la prostration persiste longtemps.

Je subis moi-même cette vertigineuse fatigue, mais très passagère, et disparaissant rapidement sous l'action d'une véritable douche que m'administre généreusement mon ordonnance, le brave Lambert, ce qui me permet de reprendre aussitôt mon service à l'ambulance. Et nous rentrons nuit close à Kep, très fatigués de notre longue étape, mais plus encore, peut-être, de n'avoir point atteint l'ennemi, qu'il paraissait si logique de poursuivre activement.

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