CHAPITRE DEUXIÈME
« Sans doute, ajoute le chroniqueur, la première brigade n'est pas, ainsi qu'on le dît, la brigade des gendarmes d'Hoffmann. Mais il y a, dans l'entourage immédiat du général en chef, certains fumistes qui rêvent de productive stratégie et ont besoin de la préparer longuement. »
C'est ainsi peut-être que furent perdues les journées du 13 et du 14. a Quand la poursuite fut décidée et strictement limitée, au moins pour la deuxième brigade, à une durée de quatre jours, assurément il était déjà trop tard. Et cependant le général de Négrier eût pu pousser jusqu'à Lang-Son. Les Chinois, dispersés en petites bandes, eussent été impuissants à se grouper assez nombreux pour l'empêcher de s'en emparer, comme il s'était emparé de Bac-Ninh. Le général en chef ne l'a pas voulu. Il poursuit sans doute un autre but. »
23 mars. — L'ambulance a évacué tous les malades et blessés sur l'hôpital d'Haï-Zuong. Elle demeure temporairement inoccupée. Nous en profitons, mes collègues et moi, pour nous rendre à Kéroï, où réside actuellement Mgr Colomer, de la mission catholique espagnole.
Au Tonkin, l'action catholique est partagée en deux circonscriptions. La première, sous le nom de mission Orientale, placée sous la juridiction de dominicains espagnols, comprend tout le pays situé sur la rive gauche du fleuve Rouge. La seconde, sous le nom de mission Occidentale, placé sous la juridiction de lazaristes français, avec Mgr Puginier, comprend tout le pays situé sur la rive droite du fleuve.
C'est grâce à l'abnégation de ces héroïques pionniers de la civilisation qu'est due, malgré d'horribles persécutions, la rapide extension du catholicisme au Tonkin, où il compte actuellement plus de cinq cent mille néophytes, groupés par chrétientés, sous l'autorité d'un prêtre indigène, et par districts sous la direction d'un prêtre européen.
Mgr Colomer nous fait le plus cordial accueil. Il paraît âgé de soixante ans; il en a quarante en réalité. Sous les rides creusées par les fatigues et les privations, on retrouve, dans la fine expression du visage, autant de bonté que d'intelli-
gence. La douceur persuasive de sa conversation rappelle cette pensée de Lacordaire : « La puissance des chrétiens va plus vite encore que leur sang; ils conquièrent et gouvernent l'espace avec une poignée d'hommes, et leur génie le remplit bien avant leur postérité. » Tels sont bien, en effet, les missionnaires, et tout particulièrement nos missionnaires français. Ils savent conquérir et conserver un monde par la seule persuasion. Toute leur force est dans leur ténacité, dans l'exemple qu'ils donnent de la pratique de toutes les vertus.
Mgr Colomer est heureux de nous présenter ses nombreux catéchistes. Il en est le père, et tous lui témoignent autant de respect que d'affeclion. Naturellement craintifs, en notre présence, ils sont tout de suite rassurés dès qu'ils voient leur évéque sympathiser avec nous. Ils l'ont prouvé, du reste, dans l'assistance qu'ils nous ont prêtée contre les Chinois, leurs pires ennemis. La mission de Kéroï est située au village de Xuam-Haï, à peu près complètement catholique. Elle peut entretenir un petit séminaire où sont réunis, à partir de l'âge de dix ans, les enfants qui paraissent suceptibles de devenir des prêtres. Ils y apprennent le chinois, le latin, le plain-chant et les pratiques du culte. Quand ils sont ainsi suffisamment préparés, ils sont envoyés à Haï-Phong, où ils achèvent leurs études, afin d'être utilement employés comme catéchistes par les prêtres de la mission. Après un long stage dans leur délicate fonction, ils sont enfin, s'ils en sont jugés dignes, admis au grand séminaire, où ils demeurent le temps nécessaire, trois ou quatre ans en moyenne, à la préparation du sacerdoce. Ainsi recrutés et très scrupuleusement instruits, les prêtres indigènes sont absolument dévoués et font rapidement de nombreux prosélytes. Les catéchistes qui n'ont pas l'intelligence et les qualités nécessaires au sacerdoce assistent les prêtres, et les accompagnent partout dans l'accomplissement de leur mission. Tous parlent correctement le latin.
L'église de Kéroï, d'où les Chinois ont été chassés à coups de baïonnettes, est construite en briques, surmontée d'un clocher octogonal de fort bel aspect. Mais elle n'est pas ache-