‹ Au Tonkin, 1884-1885: notes, souvenirs et impressionsChapitre 62 sur 216 · CHAPITRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIÈME

vée, et l'intérieur, dont tous les ornements ont disparu, parait fort modeste. Elle n'en est pas moins remplie de fervents néophytes, tous agenouillés ou accroupis sur des nattes, et nasillant la prière en commun. Elle renferme, nous dit l'évêque, les corps, recueillis par de pieux fidèles, de vingtneuf martyrs de la foi, tous des Tonkinois, qui, pendant une période de persécution, ont été enterrés vifs sous les remparts de Bac-Ninh.

La chrétienté de Kéroï est placée sous la protection spéciale de la Sainte Vierge. On lit, au-dessus de l'autel principal, le texte latin de consécration : Respice, Maria, de cœlo; et vide et visita vineam islam, quant plantavit dextera tua, et perfice eam.

Mgr Colomer doit aujourd'hui même administrer le sacrement de confirmation. Et voici en effet que près de trois cents enfants lui sont apportés par leurs mères. Ils sont à peine égés de deux ou trois ans. Et l'évêque, à qui je dis mon étonnement d'une pratique réservée, au moins en France, à de rares exceptions près, jusqu'après la première communion, nous explique qu'elle est au Tonkin une consécration du baptême, qu'elle suit souvent de quelques mois seulement : a Dans ce pays de persécutions et de luttes, nous dit-il, le sacrement de confirmation, sacrement de la force, est bien nécessaire dès les premières années. Nos enfants y trouvent la grâce spéciale qui les garantit de l'erreur vers laquelle ils sont entraînés par l'exemple. » C'est la foi qui parle! De fait, et si inconscients qu'ils soient encore, ces enfants sont ainsi tout spécialement signalés au prêtre, et surveillés par lui. Dans toutes les chrétientés, en effet, le prêtre est en même temps le juge et l'administrateur. Là où il réside, il entend tous les indigènes qui ont quelque conseil à lui demander. Non seulement il reçoit les confessions, mais décide les procès purement civils, et peut même infliger des peines corporelles légères. Généralement, du reste, il n'a pas de domicile fixe ; très souvent en route, il s'arrête partout où il juge sa présence nécessaire, vit comme il peut, là où il est reçu, et comme les indigènes. Les Tonkinois sont,

paraît-il, assez facilement convertis au catholicisme. Mais, d'habitude très indifférents, ils sont, à de rares exceptions près, incapables de convictions profondes, et ne suivent en réalité d'autre culte que le culte des ancêtres. De fait, ils croient très vaguement à l'immortalité de l'âme; et ce sont les ancêtres, auxquels ils font d'incessants sacrifices matériels, qui demeurent les véritables dieux tutélairesde la famille. De plus, très superstitieux, ils attribuent heurs et malheurs à l'action de génies bienfaisants ou malfaisants, sont ainsi relativement faciles à gagner au surnaturel, mais ont un incessant besoin d'être garantis contre l'erreur, dans laquelle ils retombent avec la plus grande facilité. C'est le rôle des missions catholiques.

24 mars. — L'ambulance, qui jusqu'à ce jour avait conservé son cantonnement à Dap-Cau, a reçu Tordre de s'installer dorénavant à Bac-Ninh, où se trouvent actuellement un grand nombre de malades et d'éclopés provenant de la première brigade. Et tout de suite je reçois du commandant supérieur de la place, le lieutenant-colonel Brionval, de l'infanterie de marine, l'ordre de lui remettre quatre prisonniers chinois, dont un blessé, qui ont été pris à Kep, et depuis lors mis à ma disposition pour le service courant.

« Ils appartiennent à l'armée chinoise, mais ils se sont d'eux-mêmes constitués prisonniers ; vous pourrez les utiliser pour le service de l'ambulance, » m'avait dit le général de Négrier. Et de fait, ils s'y étaient montrés aussi serviables que soumis, le père s'occupant activement de la cuisine et ses deux fils, deux superbes gaillards, constituant d'excellents brancardiers. Assurément, ils avaient été suffisamment punis déjà par la perte, sous les ciseaux, de leur superbe natte de cheveux (ce qui pour un Chinois est une véritable humiliation), à laquelle ils avaient dû se soumettre, cependant, afin de pouvoir être facilement reconnus et utilisés. Mais le colonel Brionval, sans doute convaincu des nécessités d'une terrible répression, n'en juge pas ainsi.

a Ils doivent être jugés, me dit-il, et par conséquent

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