‹ Au Tonkin, 1884-1885: notes, souvenirs et impressionsChapitre 63 sur 216 · CHAPITRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIÈME

étroitement surveillés. » Et de suite il les fait attacher pour être conduits en prison. C'était, je le craignais du moins, la sommaire exécution. Inutilement j'essayai d'intervenir : « Leur grâce, dis-je, m'a été promise, j'entends ne les remettre que sous délivrance immédiate de laissez-passer pour rejoindre Nam-Dinh, où, disent-ils, ils résidaient avant leur incorporation forcée dans les bandes chinoises. »

Je fus mal reçu; le colonel ne voulut rien entendre. Heureusement, le général de Négrier se trouvait encore à Bao Ninh. Je courus à lui. J'étais fort ému en lui rappelant le fait et lui disant mon engagement. Mais lui : « Oui, me dit-il, c'est juste. Je vous les ai donnés pour le service de l'ambulance; ils ont tenu leurs promesses; ils sont sous votre sauvegarde. » Et, de suite, il écrivit l'ordre d'élargissement.

J'eus ainsi la joie d'enlever les malheureux au poteau. Ils étaient libres. Et les macabres plaisanteries des pourfendeurs raillant ma sensiblerie demeurèrent impuissantes devant la satisfaction du cœur. De fait, des garanties s'imposent contre certaines tendances à des excès de sévérité auxquels n'échapperaient pas facilement surtout nos auxiliaires tonkinois, à la vérité beaucoup trop disposés au pillage, mais très ignorants des rudes nécessités de la discipline militaire. Et le général décide qu'il n'est pas possible de les assimiler encore aux tirailleurs annamites, qui sont, eux, de véritables soldats, que par conséquent le code militaire ne leur est pas applicable et qu'ils devront, le cas échéant, être jugés par l'autorité civile, non par les conseils de guerre. C'est assurément une précaution nécessaire.

25 mars. — Le général de Négrier communique Tordre suivant n° 19 : « Vu la dislocation de la brigade, les communications échangées entre les corps de troupes, les différents services administratifs, l'artillerie, le génie et l'ambulance passeront dorénavant par l'intermédiaire du commandant supérieur de Bac-Ninh. Les postes de Dap-Cau, Phu-Long- Tuong sont rattachés au commandement de Bac-Ninh. »

Pourquoi cette dislocation? Elle paraît à tous une disgrâce.

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11 faut être de la clientèle Millot, dit la rumeur. Et le général de Négrier n'en est pas. Il a eu le tort immense de planter le drapeau sur Bac-Ninh avant que le général en chef ait pu seulement commencer l'exécution du plan stratégique qu'il avait longuement médité.

Et nos soldats de répéter : Toi', Toi', Divecagna (Halte-là, assez, rentrons au logis) quand il s'agit du général en chef ; Man, man (Doucement, avec méthode) quand ils parlent du général Brière de l'Isle; Mao, Maolen (En avant, vite, plus vite) quand ils désignent le général de Négrier.

C'est ainsi que le corps expéditionnaire est actuellement sous les ordres de trois généraux : Toi toi, Man Man et Maolen. Et Maolen, disent les loustics, ne plaît pas à Toï Toi, lequel se laisse endormir, endort lui-même Man Man, oppose son veto à l'action et compromet peut-être ainsi l'issue rapide de la campagne.

C'est ainsi encore que certains officiers de valeur sont systématiquement écartés. Voici, notamment, le capitaine Cuveilher, que ses connaissances topographiques avaient fait détacher de son bataillon, le 143 e , pour faire partie de l'étatmajor, et qui vient d'être brutalement renvoyé à son corps.

Pendant le bombardement de Trong-Son, il avait reçu l'ordre de monter en ballon pour reconnaître la situation. Et de suite, il avait annoncé que la position était tenue par quelques hommes seulement, chargés, sans doute, d'agiter des drapeaux pour faire croire à la présence d'un grand nombre de soldats. Cela ne plaisait pas aux fumistes; ils avaient savamment préparé l'assaut, ils entendaient s'attribuer la gloire d'une victoire. Et ce fut, dit-on, l'origine de la disgrâce.

Il fallait d'ailleurs, dit encore la rumeur, faire valoir un protégé du président de la Chambre des députés, mériter ainsi les faveurs gouvernementales. Le capitaine Cuveilher a été congédié, le protégé de Brisson a été cité à l'ordre. C'est ainsi qu'on arrive, sinon souvent, du moins quelquefois.

26 mars. — De l'avis du général Négrier, la citadelle de Bac-Ninh, sans grande importance stratégique, ne parait

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