CHAPITRE DEUXIÈME
« Je me joins à vous, dit-il. La brigade Négrier paraît devoir être engagée directement dans l'attaque d'Hong-Hoa, pendant que la première brigade, suivant la route des montagnes, ira tourner l'ennemi et lui couper la retraite. L'affaire sera chaude, dit-on. Prenez vos dispositions en conséquence. »
Et ceci fait, nous pouvons ensemble engager une promenade qui, tout naturellement, nous ramène à la citadelle, puis, par la porte nord, à la digue du fleuve près du débarcadère, actuellement protégé par un solide blockhaus armé d'une mitrailleuse et confié à la garde d'un détachement de Tonkinois.
Un camarade du régiment de turcos, M. Grandgury, nous dirige vers la digue de Phu-Sà. Il a été le témoin de la terrible lutte qui s'y engagea. Il veut bien nous la redire, sur le terrain même.
« Ainsi que vous le voyez, dit-il, la digue part de la berge du fleuve, et s'incline vers le sud-est en un demi cercle, coupé dans son milieu par le petit village de Phu-Sà. L'amiral, estimant que c'était là le point stratégique d'attaque, donna, en conséquence, les instructions les plus précises. C'était le 14 décembre. Toutes les forces dont il disposait, tant celles débarquées par la flottille sous les ordres du colonel Bichot, que celles venues par la route de terre, avec le colonel Belin, des tirailleurs, furent réparties à quelque distance en arrière, occupant les villages de Puong-Toï, presque derrière la berge du fleuve, de Puong-Dinh et de Phu-Thoï au centre et au sud. Dès le premier signal, elles évoluèrent, superbes de précision, s'avançant à travers les chausses-trapes et retranchements dont le pays était couvert, et ne tardèrent pas à s'emparer des villages de Linh-Thien et de Tien-Xuan. Ce n'était que le commencement. La lutte alors devint terrible. Vainement l'infanterie de marine du colonel Bichot et du commandant Donier, les tirailleurs algériens du colonel Belin et du commandant Letellier, la légion étrangère, les linthaps et Tonkinois du commandant Beygasse s'élancèrent sous un feu meurtrier. Vainement les batteries établies sur la
berge même du fleuve par le commandant Àmelot s'associèrent aux canons de la flottille pour couvrir la digue d'obus et de mitraille. L'ennemi tint bon et la défense, remarquablement conduite par Lu-Vinh-Phuoc lui-même, demeura maîtresse de la situation. La lutte se poursuivit ainsi jusque dans la nuit, nos soldats ne songeant pas à reculer, mais demeurant impuissants à gagner du terrain. Elle reprit, plus ardente encore, dès le matin du 15. Enfin, vers deux heures de l'après-midi, l'amiral donna l'ordre d'un nouvel assaut. 11 fallait en finir et l'élan, dans une charge à la baïonnette, fut cette fois irrésistible. Ni le feu de la mousqueterie, ni la mitraille de nombreux canons remarquablement servis, ni les bambous acérés, ni les chausses-trapes semées en avant des retranchements ne purent l'arrêter. L'amiral était là, précisant les ordres, suivant anxieux, d'un proche mamelon voisin, les prodigieux efforts des combattants. Il vit nos héroïques soldats vaincre toutes les résistances et s'emparer enfin de la redoutable digue, non pas, hélas ! sans laisser derrière eux un large sillon du meilleur de leur sang.
Nous étions maîtres de Phu-Sà. C'était apparemment la clef de la ville. Et de fait nos soldats purent s'avancer jusque devant les fossés. Mais les Pavillons noirs, superbes de courage, ne reculaient que pas à pas, tentant parfois un partiel retour oftensif, et réussissant souvent ainsi à nous enlever quelques blessés, auxquels ils coupaient immédiatement la tête. La lutte se poursuivit ainsi, corps à corps, jusque dans les premières maisons, d'où l'ennemi, formidablement retranché, nous opposait une résistance acharnée. Restait la citadelle, le dernier refuge de Lu-Vinh-Phuoc et de ses meilleures troupes. La ville elle-même brûlait dans toute son étendue, et la nuit venue ne permettait pas, sans graves dangers de confusion, d'avancer encore. L'arme au pied, dans un incessant qui-vive, nos soldats, sans cesse inquiétés par des groupes ennemis, demeurèrent sur leurs situations. Mais dès le lendemain, quand ils voulurent reprendre l'attaque de la citadelle, ils furent avisés, sur le rapport d'un sous-officier français, qu'elle était complètement évacuée. Grâce à l'obs-