‹ Au Tonkin, 1884-1885: notes, souvenirs et impressionsChapitre 75 sur 216 · CHAPITRE DEUXIEME UI · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIEME UI

curité de la nuit, Lu-Vinh-Phuoc et ses troupes avaient pu s'échapper par la porte ouest, vers Hong-Hoa. Nous étions les maîtres de la place, le drapeau national vint flotter au sommet du mirador, et salua l'amiral vainqueur. Mais la lutte nous avait cruellement éprouvés. Soixante-quinze tues, dont plusieurs décapités, et plus de trois cents blessés furent recueillis par le service de santé. L'amiral crut devoir s'en tenir là, estimant, en raison de l'insuffisance de ses effectifs, toute nouvelle action, sinon inutile, du moins fort dangereuse, et devant être temporairement ajournée. 11 ne voulut pas, dans une difficile poursuite, compromettre le résultat obtenu, et résolut d'attendre les indispensables renforts qu'il espérait d'un jour à l'autre.

Ce n'est ni sans émotion ni sans légitime orgueil que nous avons, mes camarades et moi, parcouru ce terrain si fièrement conquis par nos devanciers. Sans doute, nous voudrons les imiter et de nouveaux succès nous attendent, mais probablement aussi chèrement acquis. Et voici qu'un nuage de tristesse m'envahit. Ah! c'est qu'aussi les lettres de France que je viens de recevoir, grâce à mes pressantes investigations personnelles, ne me laissent aucun espoir de revoir mon vénéré père, épuisé de douleurs morales autant que physiques, et les subissant, m'écrit mon frère, actuellement sans doute à son chevet, avec la parfaite résignation du chrétien. Et puis encore, est-ce donc un fatal présage? voici que je viens de perdre, presque subitement, mon bon cheval de France. Pauvre bétc, elle a payé, elle aussi, le lourd tribut au climat, aux courses incessantes dans le marécage des rizières et au genre de nourriture. J'avais pu apprécier ses services. Je ne m'en sépare pas sans un serrement de cœur. Pourquoi certaines journées, vécues dans la quiétude du lendemain, se terminent-elles souvent ainsi, sous les plus pénibles impressions !

9 avril. — En route dès l'aube. La brigade parcourt la large digue, semée d'arbres, de la rive droite du fleuve Rouge. La rizière a presque disparu; les villages se succèdent

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sans interruption, entourés de superbes aréquiers, de bananiers, de goyaviers, de lichtis, dont nous savourons avidement la pulpe à goût de pomme reinette, de banians aux fantastiques racines aériennes, et d'autres arbres. Tout le terrain avoisinant est admirablement cultivé, planté de bétel, de mûriers, d'arbres à thé, de maïs, de patates, et d'une espèce de haricots nains dont les indigènes tirent, nous dit-on, une huile comestible très estimée. De distance en distance, de vastes pagodes richement entretenues, presque toutes entourées d'énormes pins maritimes, attestent la prospérité

La brigade Brière de Tlsle, pendant que nous suivons la digue du fleuve, s'est engagée plus à l'ouest, sur la route directe de Sontay à Hong-Hoa. Elle a mission d'occuper la région montagneuse, fort difficile, paraît-il, de la rive droite de la rivière Noire. Et les cols sont solidement occupés par l'ennemi. De fait, vers midi, nous entendons le canon. Sans doute, dit-on, une simple démonstration vers le croisement des divers chemins d'accès de la montagne au delà de Vaï, car cela dure seulement quelques minutes, et l'ennemi, si même il est dans le voisinage, ne paraît pas y répondre. De fait, on le signale surtout sur la rive gauche, surveillant sans doute le passage probable de la rivière Noire.

Et voici que de son côté la deuxième brigade vient cantonner à Vu-Chu, à quelques kilomètres seulement du confluent. Elle y arrive à peine qu'on annonce le général en chef, suivi de tout son état-major. Le général de Négrier aligne aussitôt les troupes, fait battre aux champs et présenter les armes. Cette démonstration, réglementaire quand un général en chef rencontre, même en marche, une troupe placée sous son commandement, est véritablement imposante. Les officiers supérieurs saluent de l'épée, et le général Millot, passant lentement, le monocle dans l'œil, paraît triomphant. Ave^ morituri te salutant, pensent peut-être quelques-uns.

Le général en chef passe devant l'ambulance, difficilement installée chez un notable de l'endroit; mais, sans doute en raison du petit nombre des malades, il ne s'y arrête pas. 11

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