‹ Au Tonkin, 1884-1885: notes, souvenirs et impressionsChapitre 87 sur 216 · CHAPITRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIÈME

8 mai. — Après les nominations, si généralement appréciées, des généraux Brière de l'Isle et de Négrier à la dignité de grands officiers de la Légion d'honneur (23 avril 1884), voici que de nouvelles promotions viennent heureusement consacrer les services rendus jusqu'à ce jour. C'est ainsi que sont nommés au grade d'officier de la Légion d'honneur le médecin principal Driout et le commandant Godart, du 23 e de ligne; dans le grade de chevalier Mgr Puginier; le lieutenant Guibal, officier d'ordonnance du général de Négrier; le capitaine Maillât, du 111% le lieutenant Thiébault, du 143 e ; le commandant de Mibielle, du troisième bataillon de tirailleurs algériens, et le capitaine Negrisse du premier, le capitaine Bolgerte et le médecin-major Lucotte de la légion étrangère; le lieutenant de vaisseau Bourgon du Lac... etc. D'autre part, de nombreuses médailles sont annoncées en faveur des sous-officiers et soldats.

Ce soir, pendant que j'adresse mes félicitations aux élus, un formidable orage éclate sur la ville, enlevant les toitures des cagnas, brisant de superbes arbres, arrachant nos poteaux télégraphiques. La grêle, si rare au Tonkin que Mgr Puginier me dit l'avoir observée trois ou quatre fois seulement depuis vingt-sept ans qu'il y réside, et la foudre font rage, suivies bientôt d'une véritable trombe d'eau. De courte durée, heureusement, à peine une heure, et prélude du changement de saison, de cette mousson du sud-ouest qui annonce l'été, ses orages et ses chaleurs énervantes. De fait, ajoute Mgr Puginier, il n'y a, au Tonkin, que deux saisons, celle d'hiver et celle d'été; l'hiver, la saison du crachin, de la chaleur sans soleil, à peine tempérée par quelques fraîches journées et surtout par des écarts de température parfois pénibles, sinon dangereux. L'été, qui commence avec le mois de mai, le plus mauvais de l'année en raison de l'action des rayons d'un soleil torride, et qui se prolonge, avec les vents d'ouest, jusque vers le mois de novembre. C'est l'époque des typhons et des cyclones, qui, parfois, comme tout récemment, en 1882, ont bouleversé le Tonkin dans toute son étendue, semé la désolation et fait, dit-on, plus de quarante mille victimes. » Puis

il me raconte que les indigènes savent, en pareil cas, efficacement protéger leurs habitations. « Us enferment leurs cagnas, me dit-il, entre de forts bambous qui s'entre-croisent, maintenus, par une simple cheville, au-dessus de la toiture, et qui sont solidement fixés en terre à l'aide de pieux les traversant au-dessus d'un nœud. Quelle que soit la violence de la tourmente, les bambous ainsi fixés résistent et maintiennent la cagna. »

C'est aussi et surtout l'époque des maladies. Et déjà notre état sanitaire s'en ressent visiblement. À Hanoï notamment, l'hôpital est absolument encombré de fièvres et de dysenteries parfois fort graves; et les infirmeries régimentaires regorgent de malades qui devraient être hospitalisés.

Par ordre du 1" mai, le général en chef a décidé, en effet, qu'en raison de l'insuffisance des hôpitaux, les corps devront garder, dans les infirmeries, tous les malades qui pourront y être traités; et qu'un aide-major devra se tenir en permanence à la citadelle pour porter secours immédiat aux hommes qui tomberaient malades. Mais ces utiles mesures sont à peu, près inapplicables, non seulement en raison de l'insuffisance du personnel médical, qui même fait complètement défaut dans quelques régiments (notamment aux tirailleurs tonkinois), que surtout parce qu'il a paru, jusqu'à ce jour, impossible d'améliorer le régime des malades en traitement dans les infirmeries.

C'est ainsi que malgré mes instances, malgré les demandes du général de Négrier, toutes les mesures d'amélioration qui ont été proposées, toutes modifications dans le régime alimentaire habituel des hommes de troupes, alors même qu'ils sont en traitement à l'infirmerie, ont été systématiquement écartées, par ordre, dit-on, de l'état-major, déclarant qu'elles entraîneraient de graves complications dans l'administration des compagnies ! Quelle dérision : l'ambulance possède des vivres de réserve qui seraient fort utiles et qui, du reste, devraient être périodiquement renouvelés. Mais les céder aux infirmeries régimentaires! Cela est impossible; les règlements n'ayant prévu aucun mode de cession, sans

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