‹ Au TonkinChapitre 3 sur 6 · Petit garçon · texte numérisé non relu

Petit garçon

3. Phalangsa^ corruption du mot Fiançais ; les indigènes ne prononçant pas les r.

uns et les autres lui sont indifférents. « Chinois et Français, disent-ils, ont beaucoup d'argent et nous en font gagner beaucoup : les Tonkinois n'ont pas d'argent et travaillent pour les Français comme pour les Chinois. » A qui leur donnera davantage, tout est là pour eux. Le Chinois, plus civilisé cependant, pense, du reste, absolument de même ; du moins alors qu'il est éloigné de son pays, et se livre au commerce.

Le Tonkinois est, disent les missionnaires, incapable d'amélioration sérieuse. Jeune, il paraît intelligent, gouailleur, presque gamin de Paris, mais ne tarde pas à s'abrutir et demeure ce qu'il a toujours été, un esclave. On ne fera jamais de lui un grand négociant, ni un industriel, ni un spéculateur; toute conception intellectuelle puissante lui est interdite. On obtiendra de lui un interprète ; il est susceptible même d'apprendre plusieurs langues : il est contemplatif, rêveur ; il a de l'imagination, de la mémoire, mais nonpas de rintelligence. La domination et l'esclavage Font fait insouciant et inerte. Des siècles, peut-être, passeront sans le modifier. Il prendra nos vices et peut-être jamais nos qualités.

Tous sont habitués, dèsTenfance, à cette obéissance passive qui touche au servilisme. Bien

qu'étant en réalité vaniteux et haineux, ils exécutent l'ordre d'un chef avec les marques d'un profond respect. Toute supplique, soumise à un supérieur, est accompagnée d'un cadeau, ou présentée, lorsqu'elle est écrite, sur un plateau chargé de fleurs et de fruits.

Il est rare qu'un Tonkinois révèle, même à prix d'argent, le secret qui lui a été confié. S'il succombe h l'appât, il ne le fait qu'après y avoir été forcé, au moins en apparence : « Donne-moi la cadouille * >> dit-il à l'interrogateur, « et l'esprit révélateur m'apprendra ce que tu désires savoir » et, le supplice subi : « L'esprit que j'ai vu, dit-il, m'a révélé telle chose. » Sa conscience ainsi satisfaite, lui permet de toucher, sans scrupule, l'argent destiné à payer sa révélation.

Famille. — La famille paraît au Tonkin parfaitement constituée. La loi annamite donne au père le droit de mort sur ses enfants, ce qui ne l'empêche pas d'avoir pour eux la plus vive affec tion. Le père peut, du reste, être condamné lui même à la peine de mort, si son fils s'est rendu coupable de quelque crime.

Le célibat, à peu près inconnu, est absolument méprisé. Le divorce est toléré, mais rare,

i. Flagellation ti Taide d'une tige flexible de bambou.

et n'a ordinairement pour cause que la stérilité de Tun des époux *. Les vieillards, toujours fort respectés, sont les chefs reconnus de la famille ; et rien ne se fait sans leur avis ou leur assentiment. A la mort des ascendants, les biens sont également partagés entre les enfants. Le fils aîné, cependant, hérite d'une part supplémentaire (hù-ong-hoâ), mais contracte, en raison de cet avantage, des obligations sacrées. Il devient le chef reconnu de la famille : il est tenu d'entretenir les tombes et de rendre les honneurs dévolus aux ancêtres. Il est obligé, à cette occasion, de recevoir ses parents et de leur offrir un repas dont il doit seul, quand il le peut, payer tous les frais : il est tenu d'assister ses parents malheureux, et se soustrait rarement à cette obligation.

Mariage. — En principe, les mariages sont décidés par les parents, souvent à Finsu des enfants et, le plus ordinairement, longtemps avant l'époque de leur célébration. Les parents s'assurent, par la conjuration des esprits, que leurs enfants se conviennent; ils fixent de même le jour des fiançailles, puis débattent entre eux le

1 . Dans l'usage, Tépoux choisit alors une seconde femme qui est agréée par la première, et lui demeure soumise.

prix qui doit être payé aux parents de la fille (50 à 200 francs en moyenne).

Le contrat ainsi arrêté, et le jour du mariage fixé, le fiancé fait cadeau des pièces de soie qui, doivent servir à la confection des robes et pantalons. Suivant sa fortune, il offre, en outre, des bracelets, bagues, boucles d'oreille et autres b> joux renfermés dans une boite à bétel; puis un cochon et un flacon d'eau-de-vie de riz : ce sont les cadeaux consacrés pv^ir la coutume. Le béteJ, Tarée, le cochon, l'eau-de-vie de riz sont partagés entre les parents de la fiancée et leurs amis, en signe de réjouissance : Eux-mêmes ne sont ienns à aucun cadeau; mais, fréquemment; lorsqu'ils sont dans l'aisance, l'argent qu'abonné le fiancé, pour acheter la vertu de sa future^ est intégralement remis à la jeune femme: les parents n'y touchent pas.

Le mariage se conclut, soit en présence des seuls parents et amis, soit devant les autorités du village, alors que les jeunes gens n'habitent pas la même commune. Dans ce cas, le fiancé paie, à la caisse du village qu'il doit habiter, une ligature (soit un franc environ), pour gage d'une bonne souche (giaï-tang). Il n'y a, ordinairement, aucun acte écrit ; le seul témoignage suffit. Le

mariage se conclut par la cérémonie du hiep-can (retourner dessus dessous). L'épouse, conduite chez son époux, et se confiant à sa merci, se prosterne d'abord devant lui et en reçoit, à son tour, le salut. Cela fait, elle verse du vin de riz dans deux petites tasses, en offre une à l'époux et boit l'autre, sans en rien laisser. Les deux tasses vides sont renversées, accolées Tune sur l'autre par leurs bords libres : C'est le simulacre de l'union.

Les époux se souhaitent réciproquement bonheur et prospérité, vont ensemble se pros- ^6i;ner devant leurs parents, puis saluer leurs amis et le^autorités. Le mariage est ainsi définitivement consa^é.

Filles et garçons sont, malgré leur chetive apparence, réputés nubiles et fiancés dès l'âge de 12 à 15 ans; mais les mariages n'ont pas habiluellement lieu avant l'âge de 18 h 20 ans. Les unions sont, en général, très fécondes : mais les enfants sont enlevés, pour la moitié au moins, par la pelile vérole ; do telle sorte qu'il reste seulement trois ou quatre enfanls dans une famille qui en comptait six ou huit.

S'agit-il de l'union d'un Européen avec une fille du pays? C'est alors un véritable marché, suffi-

sant cependant, aux yeux de Tindigène, pour légaliser le mariage. Le prix de la femme est débattu en sa présence, après examen. Il doit être payé séance tenante, variant de 10 à 50 piastres ; après quoi, la fille, ainsi mariée, ne cherche aucun autre engagement et demeure généralement fidèle à son propriétaire*.

Tout examen est permis avant le marché, et si le contrat n'est point conclu, la fille, sur un mot de sa mère, se retire pour aller, dans les mêmes conditions, avec la même indifférence, se prêter à Texamen plus ou moins entreprenant d'un voisin ; bien décidée, du reste, à ne se livrer complètement que lorsqu'elle aura été complètement payée.

La naissance d'un enfant, fille ou garçon, est toujours accueillie avec grande joie. Il y a fête, pour toute la famille, un mois environ après la délivrance de la mère.

A l'occasion des fêtes du Têt, les familles s'adressent réciproquement des souhaits invariables : bonne année, bonne santé, beaucoup d'enfants, beaucoup d'argent. On ne peut, en vérité, rien souhaiter de mieux.

Les Tonkinois sont polygames, même les catho-

1. La loi, da reste, est de la dernière sévérité pour quiconque, mari ou femme, manque h ses devoirs.

liques. Les missionnaires, cependant, assurent que la polygamie est rare, qu'elle n'existe que chez les riches et les fonctionnaires, ou bien, dans le cas de stérilité. La première femme jouit, du reste, toujours, d'une déférence relative, et même d'une certaine autorité sur les autres épousées :

Les mœurs sont pures : une fille-mère constitue un déshonneur pour toute la famille : elle est signalée dans son village au son du tam-tam et du gong. L'adultère est puni de mort infamante : la femme doit être décapitée, et l'homme, dit la loi, livré à l'éléphant bourreau qui lui écrase la tête ! !

Tout récemment, me racontait un lettré, un mari surprit sa femme et tua l'amant. Les mandarins le condamnèrent à mort, ainsi que sa femme : mais, aucune exécution ne pouvant être faite sans l'assentiment du roi, celui-ci décida que les mandarins avaient mal jugé ; il ordonna que le mari fût remis en liberté, et la femme seule décapitée ; ce qui fut fait immédiatement.

7<» Religion. — Décès. — Funérailles

J'ai eu occasion de montrer déjà que la seule pratique religieuse annamite consiste dans le culte des ancêtres. Eq réalité, la religion d'état a sa source dans I9 philosophie moraliste de Confu-

cius. C'est la religion de Fimmense majorité des Chinois. Au Tonkin, les mandarins et les lettrés paraissent seuls en avoir quelque idée. On dit le peuple Bouddhiste ; mais le Bouddhisme est plutôt toléré que reconnu. Le Bouddhisme n'est qu'une sorte de contemplation extatique du néant, le culte de certains génies bienfaisants ou malfaisants. 11 n'a pas d'adhérents fervents ou convaincus, moins encore de fanatiques.

Cette indifférence est une des principales causes du succès des missions catholiques. Les Annamites se font catholiques parce qu'ils rencontrent, chez nos missionnaires, asile et protection ; non parce qu'ils reconnaissent notre religion meilleure. Nos missionnaires les reçoivent, les abritent, les nourrissent, prennent leur défense contre leurs persécuteurs, ont soin de leurs enfants malades ou leur procurent une sépulture ; et les néophytes se soumettent, pour la plupart sans conviction comme sans raisonnement, aux pratiques enseignées sous la rubrique catholicisme.

Il faut ajouter que le mysticisme de certaines pratiques du catholicisme les charme beaucoup. La vie contemplative est eu grande faveur chez eux. On compte plusieurs associations de femmes astreintes à la seule prière, dans une constante

méditation, adonnées même aux pratiques de la discipline corporelle.

Ainsi s'explique, en dehors même du zèle des missionnaires, le succès du catholicisme chez ce peuple foncièrement indifférent, mais tout disposé à marmotter, dans une douce somnolence, des prières dont il ne comprend ni le sens ni la portée. Ainsi s'explique encore la tolérance du gouvernement vis-à-vis du christianisme, alors qu'à la question religion ne vient pas se mêler la crainte d'envahisseurs étrangers.

Chinois et Annamites ont toléré les catholiques quand ils ont cru n'avoir rien à redouter de l'Europe. Depuis des siècles déjà, il y a dans TAnnam, comme en Chine, des églises et des collèges catholiques. Malheureusement, pour les gouvernemonts Chinois et Annamite, tout Européen est un catholique qui rêve la conquête et prépare l'accès du pays à ses compatriotes. C'en est assez pour motiver la persécution périodique.

Il faut constater que, pendant les sinistres époques, quelques néophytes indigènes, rares en vérité, n'ont pas craint de se déclarer catholiques, bien certains, cependant, d'être condamnés aux plus atroces supplices.

On a pu reprocher à nos missionnaires de

n'avoir appris à leurs néophytes instruits que la seule langue latine; d'avoir néglige ainsi de leur inculquer le sentiment français. Les missionnaires Espagnols ont agi de la même manière. C'était prudent; la langue latine, langue liturgique, permettait de reconnaître les adeptes. Seule, elle était capable d'écarter toute susceptibilité nationale, toute crainte de domination étrangère. C'est grâce à cette réserve que les missionnaires ont pu pénétrer dans le pays, y implanter et y propager doucement la saine

doctrine.

Les missions protestantes anglaises ne procèdent point de la même façon, dira-t-on. C'est vrai : mais le but à atteindre n'est pas le même. La doctrine catholique a la prétention de n'être point de ce monde. La doctrine protestante anglaise est, avant tout, utilitaire. Pour les Anglais, comme pour nous, il n'y a qu'un seul Dieu ; mais, pour les néophytes Anglais, ce Dieu doit être Anglais ; de même qu'il ne doit exister qu'une seule nation, l'Angleterre ; un seul commerce, le commerce anglais. Toutes considérations fort pratiques, très patriotiques même ; mais que l'abnégation catholique ne saurait sanctionner : ce qui n'empêche pas nos missionnaires, Mgr Puginie

en tête, d'être français de cœur, et de nous rendre, chaque jour, les plus signalés services. « La puissance des chrétiens, a dit Lacordaire, va plus vite encore que leur sang : ils conquièrent et gouvernent l'espace avec une poignée d'hommes, et leur génie le remplit bien avant leur postérité. » Telle est bien en effet la puissance de ces hardis pionniers du catholicisme et de la civilisation qui savent conquérir un monde par la seule force des conseils, de l'exemple et de la persuasion. J'ai été souvent témoin du respect filial des indigènes pour nos missionnaires. Naturellement craintifs et timides, tous paraissent confiants et forts, dès qu'ils ont leur évêque et les prêtres au milieu d'eux. C'est par nos missionnaires, par nos sœurs hospitalières, que la domination Française au Tonkin saura se faire accepter. Déjà, du reste, tous les villages catholiques, même ceux administrés parla mission Espagnole, se sont nettement montrés favorables à la cause Française, malgré les représailles terribles auxquelles ils sont exposés. (( J'ai dit que le Bouddhisme, pour ses adeptes convaincus, n'est rien autre qu'une extatique contemplation du néant, le culte de certains génies bienfaisants et malfaisants ; et que le peuple demeure indifférent, comme étranger à toute

pratique religieuse. Cela peut paraître étrange pour quiconque a visité les nombreuses pagodes répandues dans le pays. De fait, le peuple est très superstitieux ; et le bonze, sorte de prêtre gardien de la pagode, se charge de lui rappeler ses obligations.

Les lettrés, sans doute, connaissent Thistoire et la philosophie de leur religion ; ils sont tenus, même, à certaines pratiques ; mais le peuple les ignore et n'admet rien autre que l'influence des génies divers auxquels il donne le nom de Bouddhas. La prière n'existe pas. Pour le peuple au moins, toute la pratique religieuse consiste dans l'offrande de quelques aliments ou ornements présentés au bouddha par l'intermédiaire du bonze. Un indigène a-t-il à redouter quelque malheur, à réaliser quelque bénéfice, à obtenir quelque faveur, il fait déposer une offrande sur l'autel du bouddha, et croit ainsi conjurer sa colère ou mériter sa bienveillance.

Pagodes^. — Il n'y a pas de village sans pagodes : la campagne en est couverte, et toutes se ressemblent. Une vaste construction précédée

1. Les pagodes sont construites et entretenues soit par l'État, soit par souscription publique. Une partie des revenus des biens communaux est afTectce ^ cet usage.

d'une cour plantée de banians, d'hibiscus ou autres arbres à fleurs, d'un arbre spécial dit le Ouatier des pagodes {eriodendron anfractuosum), de deux ou quatre superbes colonnes surmontées de vases fantastiques en faïence bleue et blanche. Le temple, largement ouvert sur le devant, à toiture excavée, surmontée d'un faîtage allégorique de dragons hérissés, est soutenu par des colonnes de bois dur ornées de sculptures, fleurs, feuillages, animaux fantastiques, dragons lançant du feu et autres chimères. A l'entrée, ordinairement précédée d'un bas-relief orné de lions et de dragons, deux énormes statues en stuc laqué et doré, représentent des guerriers pansus aux terribles allures ; le génie du bien et le génie du mal, toujours en lutte l'un contre Tautre, disent les indigènes ; souvent un cheval et un éléphant également en stuc. Sur les côtés, d'énormes gradins supportent les statues, généralement grossières, des diverses incarnations de Bouddha, des génies ou des bienfaiteurs de la pagode.

Au fond, le tabernacle sombre, occupé par le premier Bouddha, accroupi sur un large fauteuil, la main droite élevée, l'index et l'indicateur étendus, et abrité par un immense parasol. Un store de soie ou de fines lanières de bambous ferme, ordinaire-

ment, le tabernacle, devant lequel brûle constamment une veilleuse. A proximité, un faisceau d'armes, hallebardes, piques et emblèmes divers, etc., en bois doré. Des animaux symboliques accroupis constituent la garde d'honneur. Devant chaque statue, une large table laquée et dorée, sur laquelle sont disposées les offrandes, aliments et fleurs. Partout enfin, des panneaux incrustés de nacre, et couverts de devises, de sentences et de louanges aux ancêtres. Dans les pagodes dites royales, le tabernacle est précédé de deux grues gigantesques, tenant au bec la fleur sacrée du lotus, et le pied reposant sur le dos d'une tortue. La grue, dit la tradition, vit cent ans : la tortue plus longtemps encore ; c'est le souhait de longévité fait au souverain.

Dans toute pagode, on trouve des gongs, d'énormes caisses-tambours, des triangles, puis des cloches cylindriques à bord légèrement évasé et sans battant. On frappe directement, à l'aide d'un marteau de bois garni de chiffons, sur un point déterminé. de la face externe de cette clochrî. Parfois on rencontre également, appendue à quel que poutre, une énorme pierre de granit, taillée en forme de croissant à bords tranchants. Cette pierre est un autre genre de cloche qui rend,

sous raciion d^un marteau de bois, des tintements très sonores.

Certaines pagodes sont consacrées à la mémoire des bienfaiteurs du pays.

Il en est une, à Hanoï, dédiée à deux princesses de l'Annam, qui n'hésitèrent pas à réunir les femmes du pays, et à prendre les armes, pour combattre et mettre en déroute une armée chinoise devant laquelle les soldats annamites fuyaient affolés. La pagode des Dames (sic) est un véritable couvent cloîtré, où les femmes seules sont admises. La bonzesse est nommée à Télection de ses compagnes.

Elle doit faire vœu de virginité et porter les cheveux courts. Ses compagnes, également vouées au célibat, se livrent avec elle aux exercices habituels de piété.

La pagode est entretenue aux frais de TÉtat.

Sur les côtés sont disposées les statues des femmes courageuses qui se sont dévouées à leur pays. Le sanctuaire, fermé par une superbe boiserie sculptée, contient les statues des deux princesses libératrices. Elles sont représentées, le diadème au front, et revêtues, Tune de la robe jaune des reines, Taiitre de la robe rouge des combats. A c&té sont disposés de superbes trophées d'arme s.

La légende raconte que les Chinois, à la suite de cette guerre si heureusement conduite par des femmes, décrétèrent, pour elles, la torture du petit pied ; voulant ainsi les condamner à l'impossibilité de marcher et de combattre. Les Annamites résistèrent et échappèrent à cette pratique. Aujourd'hui encore, on peut estimer que les femmes sont, au Tonkin, supérieures aux hommes dont elles n'ont ni la bassesse, ni l'humilité.

D'autres pagodes sont consacrées au culte de Confucius ; elles sont plus rares dans le pays. A Hanoï, on cite la pagode dite des corbeaux ou des lettrés. C'est une vaste succession de bâtibments séparés par des cours plantées de super es banians. Dans l'une des cours principales setrouvent de nombreuses stèles en pierre, ayant pour socle un dos de tortue. Ces stèles sont, dit-on, des ex-voto où se trouvent reproduits, en caractères Chinois, soit des maximes de Confucius, soit, parfois, le texte même du diplôme de lettré offert en hommage à la divinité. La pagode des lettrés, richement dotée, parfaitement ornée, est entretenue par les grands mandarins.

Fêtes périodiques, — Rarement, seulement à l'occasion de certaines fêtes consacrées par la tradition, il y a des manifestations d'un culte public ;

quelques bizarres processions où des oriiemenls, parfois d'une remarquable beauté, sout promenés par des gens en haillons, hurlant et gesticulant sous le vacarne effroyable du gong et du tam-tara. Souvent encore, dans la pagode même, de copieux repas formés des victuailles préalablement offerts au bouddha. Mais, en dehors de ces fêtes périodiques, le temple est abandonné ; et nul, autre que le bonze, ne s'occupe de la divinité. J'ai eu occasion d'assister à quelques manifestations religieuses. Je vais essayer d'en raconter une, observée à Hanoï.

A l'entrée de la pagode, assis au fond d'une estrade élevée, un bonze revêtu de superbes ornements, la tête recouverte d'un bonnet carré richement décoré, les joues creuses et pâles à la manière d'un ascète, les yeux abrités sous de larges lunettes, paraît suivre, sur un livre placé devant lui, les chants sacrés que nasillent, sous le charivari du tam-tam, de la filùte, du gong et des cymbdes, cinq ou six assistants accroupis à ses pieds. Quelques lampes fumeuses éclairent la scène. Devant le bonze, un énorme plat de riz surmonté d'un cochon rôti et laqué. De temps à autre, suivant les indications du texte placé sous ses yeux, et les inflexions du chant, le bonze

— Bl —

gesticule sous un rythme cadencé. Ses doigts, aux ongles crochus, longs de plusieurs centimètres, s'entrelacent, s'étendent, se recourbent, se ferment, formant autant de signes cabalistiques, exécutés avec la régularité, la componction des augures anciens ou des prestidigitateurs modernes. De temps à autre, le bonze, ordinairement un vieillard, chante seul une ou deux phrases de cette lente mélopée habituelle aux Orientaux. Alors, les chantres assistants reprennent, accompagnés d'un redoublement de tam-tam, de gong et de cymbales. Sur les côtés de l'estrade, d'autres assistants déguenillés agitent des éventails autour des officiants. En bas, le peuple grouille, singeant le bonze, riant, causant, fumant ou mangeant. On se croirait en présence de l'un de ces théâtres de Guignol si populaires en France. La pagode sombre, mystérieuse, malgré les nombreuses lampes qui l'enfument bien plus qu'elles ne l'éclairent, demeure cependant à peu près déserte. Devant chaque statue, sur une table couverte de superbes brûle-parfums remplis d'encens et de bois odorants, sont déposés les mets, fruits et fleurs, offerts par les fidèles. Et, dans ce singulier temple, chacun circule, parle haut, boit, mange, fume, joue ou dort, sans

souci des marques apparentes du respect qu exige habituellement un culte. Seuls, nos officiers et soldats se découvrent, voulant témoigner ainsi leur déférence pour les traditions d'un pays.

Dans les cours et rues avoisinantes, des animaux fantastiques : chevaux, dragons, oiseaux, éléphants en carton, des monceaux de lingots d'or et d'argent en papier, sont entassés pêlemêle, attendant l'apparition du jour pour être brûlés en l'honneur des ancêtres. Ainsi sont éloignés les mauvais génies et méritées les faveurs des bouddhas bienfaisants. Pratiques bizarres, sans principes arrêtés, sans unité d'action, où chacun paraît honorer à sa manière telle divinité dont il craint les châtiments ou sollicite les faveurs.

Dans une pagode voisine, le spectacle varie.

C'est une scène de conjuration. Un homme, le visage recouvert d'un voile noir est assis dans l'immobilité, en face de la statue du principal bouddha. Deux femmes se tiennent à ses côtés, et chuchotent, tour à tour, à ses oreilles, ce qu'elles attendent de son pouvoir occulte.

L'homme demeure longtemps dans l'extase. De temps à autre, cependant, il se frappe la poitrine et le dos. Le tam-tam, les cymbales, le gong deviennent alors frénétiques : les hurlements de

quelques assistants redoublent, sans empêcher les autres de manger ou de fumer. Pendant cet infernal sabbat, les femmes s'animent, gesticulent, se penchent tour à tour à Toreille de Tofficiant, et lui parlent avec volubilité, sans lui laisser un instant de répit. Enfin, Tune d'elles dépose à ses côtés un poignard.

Tout à coup Tofficiant s'en saisit, et se fait sur la langue plusieurs incisions dont le sang s'écoule en abondance. Un papier est placé devant lui: il s'en empare, le lèche avec frénésie, rimprègne de sa sanglante écume, puis le découpe en longues bandelettes qu'il jette alternativement à chacune des femmes chargées de l'interroger. Enfin, au paroxysme de l'excitation, il tombe inanimé dans les bras de ses clientes, revient bientôt à lui, se relève et se retire, non sans avoir échangé avec nous un regard sceptique, pour aller, à côté de là, fumer la pipe d'opium que lui ont préparée ses adeptes.

Tout près, dans une autre pagode, se passe une cérémonie analogue. Au fond, dans son sombre réduit, la statue du bouddha, à peine éclairée par quelque lumière, au milieu d'une épaisse fumée d'encens. En avant, sur un siège placé devant une table de laque chargée de riz,

de cochon, de fruits et de fleurs, un jeune indigène, le visage et la tête recouverts d'une étoffe rouge, paraît dans Textase. A ses côtés, deux autres indigènes penchés vers son oreille, récitent alternativement des invocations. De temps à autre, une femme voilée se penche à son tour à sou oreille, et lui parle avec volubilité. Puis, tout à coup, comme poussé à bout, inspiré par une invocation, rinitié fait des gestes convulsifs de dénégation, arrache le voile qui couvre sa têle, et se retire pour se mêler à la foule.

Ordinairement le patient est un jeune homme, mis par un initié en possession de quelque esprit diabolique dont le nom se trouve écrit sur son front, sa poitrine et ses mains. Ainsi préparé, il est étourdi par le vacarme, peut-être par quelque breuvage particulier ; et le prétendu devin profite de son état pour questionner et invoquer l'esprit qu'il croit en lui.

Le sorcier, on le voit, est populaire au Tonkin. Veut-on savoir où se trouve un objet perdu, volé ; quel est Fauteur d'un crime ; quel remède doit être prescrit à un malade, dans quel endroit il importe d'inhumer le coi'ps d'un parent, quelle fille doit être choisie pour épouse, et quel jour doit être célébré le mariage, etc., etc.? vite on

s'adresse à lui. Moyennant finance, le sorcier évoque, par des incantations, tel esprit dont il se dit en possession, et dicte une réponse devant laquelle chacun s'incline. De telles pratiques sonl, dit-on, défendues et même punies; mais l'autorité, au moins depuis notre présence ici, paraît bien impuissante à les empêcher.

Culte des ancêtres, — J'ai dit le eulte des ancêtres constituant, à peu près, toute la pratique religieuse *. Et cependant, pour la très grande majorité, il n'y a rien au delà de la mort. Pour les lettrés, le corps s'anéantit dans le repos du Grand- Tout. Quelques-uns admettent une sorte de métempsycose, une transformation successive plus ou moins rapide et perfectible suivant les mérites acquis pendant la vie. Pour le peuple, il n'y a rien au delà du tombeau, ni peines ni récompenses ; c'est le néant. Et pourtant, les honneurs rendus à la mémoire des ancêtres sont sacrés. 11 n'est pas de famille, si misérable soit-elle, qui ne consacre, dans son domicile, un sanctuaire aux ancêtres. Ce respect, ces pieuses pratiques laissent sup-

1. n serait peut-être plus rationnel de dire : Pratique sociale. En effet, ce culte ne s'adresse qu'à des êtres qui ont fait partie de la famillCf et n'a d autre but que la protection des vivants par les morts.

— Reposer la croyance à quelque principe immatériel !

L'âme ; telle n'est point l'expression dont il faut se servir ici ; les indigènes ne la conçoivent pas séparée du corps. La morl, disent-ils, est le fait du maléfice d'un méchaut génie, auquel il faut disputer l'esprit du défunt. Si les génies du mal, en eiTet, ne réussissent pas à s'en emparer pendant le tcajetT du domicile mortuaire au lieu de la sépulture, l'esprit du défunt revient dans la maison habitée pendant la vie, et ne la quitte qu'avec les membres de sa famille. Ainsi s'explique le luxe des enterrements.

Funérailles. — J'ai eu l'occasion d'être témoin de plusieurs cérémonies funèbres. Ordinairement, au moins chez les familles riches, le trajet du domicile mortuaire au lieu de la sépulture est garni, de distance en distance, d'autels somptueux, analogues aux reposoirs de nos processions. Certains assistants portent des banderolles ou étendards, disant, en longues inscriptions, les regrets des parents et des amis : d'autres, des autels, des tables recouvertes de mets fumants, de fleurs, de baguettes d'encens, de lingots de papier doré allumés de distance en distance pour éloigner les mauvais esprits. Cet immense cortège, en haillons, précède un splendide baldaquin

sur lequel repose le cercueil. Ce baldaquin, destiné à recevoir l'esprit du mort, alors qu'il quitte le corps, au moment de la mise en terre, est entouré d'un certain nombre d'officiants qui ont pour mission d'écarter les mauvais esprits par leurs vociférations, et par le vacarme des instruments divers {gong, tam-tam, triangle, cloches, etc.). Seul, le fils aîné, à qui incombent doréna^ vant les soins du culte, marche à reculons devant le cercueil, la tête recouverte d'un immense chapeau de paille, voûté à la manière d'un vieillard, et s'appuyant péniblement sur un bâton (Cay-vong), pour indiquer qu'il est incapable, par suite de son chagrin et des fatigues imposées par la dernière maladie du défunt, de marcher sans un puissant appui. Sa main gauche, enveloppée d'un pan de sa robe blanche (couleur du deuil) est appliquée sur sa bouche, pour signifier qu'il ne doit parler à personne. Les autres parents suivent le cercueil, cachés sous un immense dais en toile blanche. Parfois des enfants courent en avant du cortège, et se roulent à terre. Les porteurs doivent passer sur eux, sans se détourner; alors, ces enfants se relèvent pour recommencer la même pratique un peu plus loin.

Au moment de la mise en terre, le vacarme

redouble ; les fumées d'encens deviennent plus épaisses, les lingots de papier doré et, souvent, les vêtements du défunt sont brûlés en masse. C'est la minute solennelle, le moment où les génies méchants concentrent tous leurs efforts pour s'emparer de Fesprit du défunt, Tempêcher de se réfugier sous le baldaquin, à Tabri duquel il doit réintégrer le domicile de la famille.

A Tannonce d'un décès, les parents ont consulté le sorcier pour fixer Tendroit de la sépulture. Généralement, les sépultures sont disséminées dans toute la campagne. Dans certaines villes, seulement, il y a des cimetières.

Tout individu possède, longtemps à Tavance, le cercueil plus ou moins orné dans lequel il doit être déposé. CVest un cadeau fort apprécié entre amis et parents.

Marcher sur une tombe ou la déplacer, même pour cause d'utilité publique, est un crime que le génie préposé à la garde des sépultures puuil toujours. Back-Kïu, Back-Kïu! crient les Annamites en fuyant affolés de terreur, alors que, par hasard, ils rencontrent, sous leurs pas, des ossements privés de sépulture.

Tel est ce pieux respect des morts, que l'Europe pourrait envier à l'Asie.

7» Gouvernement

J'ai montré le gouvernement confié, sous la loute puissante autorité du roi, aux mandarins et lettrés. Les lettrés forment Faristocratîe du pays. Il n'y a pas de titres héréditaires. Quiconque a étudié, est devenu savant, peut arriver aux plus hautes dignités. Chaque province est soumise à la Juridiction d'un Tong-Doc, sorte de vice-roi muni de pleins pouvoirs. La province est partagée en plusieurs Phu, ou préfectures ; chaque Phu en Huyên ou arrondissement ; chaque arrondissement euTong ou canton, et en Xa ou commune.

Dans chaque village, il y a un notable qui est raualogue de no(re maire, assisté d'une sorte de conseil municipal élu.

L'Etat ne reconnaît d'autre contribuable que la commune; et c'est au maire qu incombe la charge de recueillir et de verser les impôts à la caisse du Quang-lio (receveur provincial). Cette cnaniëre de procéder donne lieu à de continuelles exactions.

La fonction de percepteur est purement honorifique : mais l'individu qui en est investi sait la pendre fruclueuse.

Le notable d^un village vient-il chez le Quangbo, verser la contribution de son village, et présente-t-il seulemeni la somme exacte qai lui est imputée : « Soit, reprend le mandarin, attends ici. »> Et on le fait attendre ainsi trois, quatre ou cinq jours, obligé qu'il est de nourrir, loin de chez lui, le nombreux personnel dont il est généralement accompagné.

A-t-il, au contraire, la possibilité d'augmenter du quart, souvent de la moitié, la quotité de la somme qu'il doit réellement ; immédiatement le mandarin palpe, lui délivre un reçu en bonne forme, et lui rend sa liberté. Il a assurément, ainsi, moins dépensé qu'en attendant ; mais lui-même est obligé aux mêmes pratiques vis-à-vis de ses administrés.

S'il en était autrement, l'impôt serait véritablement très modéré, et le peuple ne serait point réduit à l'affreuse misère dont nous sommes les témoins écœurés.

C'est ainsi qu'un Tong-doc, dont les appointements légaux sont, dit-on, de 1,200 à 1,500 fr., se crée de 2 à 300,000 fr. de revenu ; les exactions sont qualifiées cadeaux.

Tout fonctionnaire est politiquement obligé d'agir ainsi, non seulement pour consacrer sou

influence dans le pays, entretenir, comme autrefois nos barons féodaux, la petite armée dont il est le chef, donner des fêtes, construire des pagodes, mais encore, pour se garantir par de riches présents à la Cour, ou se racheter des peines auxquelles il est journellement exposé, sous les plus futiles prétextes, dès qu'on le suppose, en haut lieu, suffisamment enrichi.

Ainsi s'explique encore la misère apparente de certains propriétaires qui, pour échapper à la rapacité des mandarins, savent cacher leurs lingots d'or ou d'argent, et ne les dépenser qu'à l'occasion de quelque grande fête.

Au point de vue de la perception des impôts, la société est divisée en catégories distinctes* . L'impôt personnel légal, perçu sauf de nombreuses excep-

1. Les inscrits de Ire classe (hommes de 25 à 55 ans exempts d'infirmités) payent une ligature deux tiens (soit environ 750 sapèques) et un bol de riz. Les' inscrits de 2e classe (artisans, fils de mandarins illettrés^ jeunes gens de 18 à 20 ans) payent 6 tiens (230 sapèques), et un bol de riz. Trente bols de riz pèsent 26 à 27 kilogrammes. Pour l'impôt foncier, les rizières sont classées en trois catégories, suivant leur degré de production, n y a, en outre, onze subdivisions de terrains classés suivant la nature de la culture. La quotité de l'impôt direct est ordinairement bien déterminée ; mais l'impôt indirect, .varie beaucoup, c'est lui surtout qui permet les exactions habituelles aux mandarins.

— Galions, varie d'une à deux ligalures (soit un ou deux francs). 11 y a également un impôt foncier, ordinairement payé en nature, suivant la qualité et les productions de la terre. Le riz ainsi ramassé est conservé dans d'immenses magasins pour les besoins de la troupe et de certains fonctionnaires, et comme réserve pour les temps de disette. Un soldat est payé à raison d'une ou deux ligatures par mois, et 30 kilos de riz.

Les fabricants de papier, de peignes, d'étoffes, de soie, les bateliers et pêcheurs sont également astreints à une petite redevance.

Justice. — La justice est rendue au nom du roi, par les mandarins, qui l'exploitent d'une manière indécente, cependant passée dans les mœurs.

Un arrêt n'est ordinairement qu'une solution au gré du plus offrant. La loi (lé) est, ainsi, journellement violée.

Les peines sont: Tamende, la prison, le travail forcé sous la cangue (sorte de longue entrave plus ou moins lourde passée au cou du coupable), la cadouille (flagellation sur les reins à l'aide d'une verge fine et flexible), le rôy ou bastonnade à laquelle le patient succombe très fréquemment, les entraves aux pieds dans Tim-

mobilité horizontale, Texil, fort rare, enfin la mort par décapitation ou par écrasement.

Le vol est, dit-on, puni de mort. Habituellement, les paysans se contentent de couper le tendon d'Achille à tout pirate surpris par eux, le mettant, ainsi, dans l'impossibilité de recommencer avant longtemps. La piraterie, en effet, est la plaie du Tonkin. Des malheureux, le plus habituellement réduits à la misère par l'exaction de leurs chefs, se réunissent sous l'autorité de l'un d'eux, et s'en vont piller les villages qu'ils savent insuffisamment gardés . Souvent , notamment dans les villages riverains, ils enlèvent les filles et les enfants qu'ils vont, ensuite, vendre comme esclaves et filles de joie ' ; ayant soin, pour empêcher les cris de leurs victimes et, par conséquent, les poursuites, de les endormir à l'aide de quelque drogue narcotique, et de les coucher à fond de cale. Tout individu convaincu de piraterie est revêtu de la lourde cangue, porteur d'un immense écriteau qui relate son crime, précédé d'un crieur public et conduit au billot où il doit être décapité. Mais, le plus souvent, les bandes de pirates sont soudoyées

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