‹ Au TonkinChapitre 10 sur 23 · XIV INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XIV INTRODUCTION

le Père de Mailla en traça la carte inexacte en 1732, le Père Le Pasec le décrivit jusqu'au Yun-nam en 1792 ou 1795, mais on avait oublié tous ces travaux quand Texpédilion de Lagrée et Garnier en signala rim porta ncfi politique et commerciale en 1868, après avoir exploré le bassin du Mé-kong et 'pacifiquement mené à bien sa tâche de progrès scientifique.

Les rapporta de Doudart de Lagrée et de Francis Garnier auraient attiré Tattention de l'amiral de la Grand ière sur ïe Ton*kin, si ce gouverneur, à qui la Cochinchine doit l'annexion des provinces de l'Ouest, n'avait déjà songé à notre établissement dans TAnnam central, sous forme d'un protectorat. Grâce à celui-ci, nous aurions rayonné jusqu'aux frontières chinoLs^es, bous couleur, au début, de réprimer la piraterie tpip le gouvernement décadent de Tu-Duc laissait tleurir dans le golfe du Tonkin. Mais la guerre de 1870-71 nous contraignit à l'inaction, et cVst en 1872 seulement que le commandant Senez visita* avec le Bourayne, les bouches du Song-koï. Il tua quelques milliers de pirates, coula leurs jonques et canon??, et entra en relations avec M. Jean Diipuis. M, Senez voulait avec raison occuper le Tonkin, pour forcer l'An nani à compléter le traité de 1862 et reconnaître officiellement notre prise de possession de Ja Gocliinchine occidentale. En l'écoutant, que

lu persoriDely la Cochinchine 30,000 francs, le ministère de rmslra!:tion publique 20,000 francs, la Société de géographie G,ono fraac3. Les événements arrêtèrent, comme on va le voir, ïe dÉpart de Texpédition.

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de sang et d'or nous eussions épargné I Deux milliers d'hommes, six batteries, quelques canonnières et avisos lui auraient suffi, et la cour de Hué aurait abandonné le Tonkin à notre protectorat, par peur de nous voir soutenir les prétentions au trône* d*Annam d'un des descendants, sans doute apocryphes, de la dynastie des Le, qui avaient alors encore des partisans dans le Delta du fleuve. Par malheur, notre défaite par TAllemagne avait sidéré le ministère de la marine et des colonies. Celui-ci ne comprit pas que l'inaction grossirait, aux yeux des Annamites, un désastre que les Anglais, les Allemands et, grâce à ceux-ci, les Chinois leur représentaient comme irréparable.

Quand le commandant Senez vit M. Dupuis, le négociant allait remonter au Yun-nam, et c'est le moment de rendre justice, non à ses mérites d'explorateur, mais à son esprit d'entreprise, à sa persévérance, à son courage. Des commerçants comme lui manquent trop à notre pays, et il n'est pas étonnant que, seul à oser aventurer des capitaux et même sa vie, celui-ci ait plus que de raison célébré ses propres mérites.

Il revenait alors de France (1872), où il avait raconté à l'amiral Pothuau, ministre de la ' marine et des colonies, comment, sur le conseil de Garnier, il avait descendu le fleuve Rouge. Le maréchal Ma, commandant en chef l'armée du Yun-nam, occupée d'y réprimer l'insurrection musulmane, l'avait chargé de lui apporter 7,000 fusils à tir rapide et diverses armes. S'il y réussissait, il aurait double béné-

XVI INTRODCUTION

fice, car il retournerait au Tonkin, toujours par le Song-koï, avec 10,000 piculs d'étain qu'il vendrait à Hông-kong, et un droit de commission sur 12,000 pi- . culs de cuivre qu'il vendrait pour le compte d'une association de mandarins chinois .

Ces derniers étaient alors tellement enthousiastes de la voie. nouvelle, si courte et si peu coûteuse, par comparaison avec celle du Yang-tsé, qu'ils s'étaient fait donner tout de suite des concessions de mines dans le Yun-nam et avaient demandé un ingénieur à M. Dupuis !

Aussi leur mandataire avait-il obtenu les saufconduits et passe-ports nécessaires, tant du vice-roi du Yun-nam que du maréchal Ma, mais ces papiers pouvaient ne pas suffire auprès des autorités annamites. Le cas échéant, demanda-t-il, la France le protègerait-elle ?

L'amiral eut le tort — et la franchise — de répondre : non, et M. Dupuis fut prévenu que, si on le tuait, on ne le vengerait même pas ! ! !

On croit rêver lorsqu'on lit ces choses. L'amiral Pothuau, déjà célèbre pour avoir refusé les crédits que le Parlement, dans son zèle à refaire la Patrie forte, offrait à la Guerre et h. la Marine, et grâce auxquels notre flotte serait aujourd'hui la première du monde puisque, sans eux, elle en est devenue la seconde, assuma par sa réponse à M. Dupuis et ses il lettres sur le même sujet au gouverneur de la Cochin- V; chine, une forte partie de la responsabilité des mal- #; heurs qui suivirent. Il était cependant facile de juger M. Jean Dupuis. L'homme estimé, l'on aurait dû lui

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imposer d'être docile vis-à-vis de nos officiers et diplomates, dont il pouvait, un jour ou l'autre, gêner l'action à Hué et lui accorder ce bout de ruban rouge qu'on donne^ à présent à des comédiens, ruban qu'il avait d'ailleurs absolument mérité par son courage et son intelligente initiative. Le ministère ne comprit pas que son devoir était de protéger cet homme, et que le protéger, ce serait acquérir le droit de le guider, tandis que livré à lui-même et s' appuyant sur les Chinois, il commettrait fatalement des mala dresses d'où sortiraient pour nous mille embarras.

En effet, Dupuis, abandonné à ses forces, organisa à Hong-kong — avec des capitaux anglais et allemands I — son expédition comme un homlne qui a lu des romans d'aventures et longtemps vécu dans cette Chine tragi-comique que l'expédition anglofrançaise laissa livrée à la guerre civile et aux exploits des corps francs. La jonque portant les armes destinées au maréchal Ma était escortée par deux canonnières et une chaloupe à vapeur armées en guerre — et battant pavillon chinois I L'expédition comprenait enfin vingt-six Français (*) dont le moins qu'on puisse dire c'est qu'ils ressemblaient à des aventuriers, s'ils n'en étaient point. Les résidents civils qui, ces dernières années, ont eu maintes fois à faire comparaître à leur audience les derniers membres de l'expédition Dupuis confirmeraient, croyons-nous, ce jugement adouci.

(1) L'expédition comptait, M. Dupuis compris, 27 Européens, en tout, et une centaine de Chinois ou Malais.

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Qu'on nous entende bien, toutefois. Nous ne prétendons pas dire que ces gens-là fussent les forbans que le très Annamite M. Philastre a vus en eux. Nous pensons seulement qu'il leur manquait un chef instruit et prudent, connaissant l'Annam, sa langue et ses mœurs, ne croyant pas exclusivement à la force et non disposé d'avance à traiter le Tonkin en pays conquis.

Le second de l'expédition était M. Millot, un marchand de Shanghaï, dont l'influence sur M. Dupuis ne semble pas avoir été heureuse.

Le commandant Senez, sur Tordre de Tamiral Dupré, gouverneur de la Cochinchine, favorisa d'ailleurs les premiers rapports de M. Dupuis avec les autorités annamites, mais bientôt celles-ci s'opposèrent à ce que ses bateaux montassent à Hanoi. Il aurait alors suffi d'une démonstration vigoureuse à Hué pour que le Song-koï fût librement ouvert au commerce. On ne la fit point. L'expédition partit cependant et parvint à Hanoï le 22 décembre 1872. Elle y resta jusqu'au 18 janvier 1873.

A cette date, son chef, neuf Européens et quarante Chinois réussirent, après mille difficultés, à filer à Mang-hao avec les armes, et, de ce point, par terre, sur Yun-nam sen, où le maréchal Ma, prit livraison de ses fusils et canons dont il n'avait plus besoin, ritisurivclion musulmane étant réprimée ! La colonie chinoise de Hanoï était fort satisfaite, notons-le, de r ouverture pratique du fleuve au commerce et

(1) {);^ cit. La conquête du Tonkin, par Jules Gros.

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avait aidé contre les mandarins annamites M. Jean Dupuis. Celui-ci reçut du maréchal les métaux promis, refusa, dit-il, pour le défendre à son retour, l'armée (?) qu'il lui offrait, mais accepta une escorte de 150 hommes de sa garde, tous choisis et armés de chassepots.

La faute commise à Paris portait ses fruits : Un Français introduisait au Tonkin les Chinois que la France plus tard aurait tant de peine à en chasser !

Le négociant rentrait à Hanoï le 30 avril 1873. Les difficultés recommencèrent, continuèrent plutôt. Ni lui ni les siens n'étaient diplomates ; ils avaient au contraire la main lourde. Or, leur principal adversaire était Nguyen-tri-phuong, notre vieil ennemi de Cochinchine, le défenseur des lignes de Ki-hua. L'expédition compromise, obligée de lutter contre les incendiaires, de repousser les attaques par elle provoquées, les jonques de sel (^) qu'elle envoyait à Manghao arrêtées, envoya M. Millot prévenir l'amiral Dupré qui, conformément aux instructions ministérielles, venait d'inviter M. Dupuis à quitter le Tonkin, puisqu'il avait accompli sa mission, porté ses armes et reçu son payement en métaux.

La cour de Hué avait en effet demandé à Saigon qu'on la délivrât de ce Français qui, d'après les traités, disait-elle avec assez de raison, devait commercer, transiter, mais non résider au Tonkin.

(1) Le sel forme le grand trafic, en temps de paix, du haut fleuve. M. Dupuis se le procurait sans bourse délier; — c'est là la raison véritable de l'arrêt de ses jonques.

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