LE TONKIN DE 1875 A
Des deux puissances contractantes, la France seule devait exécuter le traité de 1874. Le successeur de M. Rheinart, en effet, le commandant Dujardin, aida, la même année, les mandarins annamites à réprimer autour d'Haï-dzuong les insurrections partielles des partisans des Le, mais, dès septembre 1875, lorsque, cinq mois après l'échange des ratifications, nous parvînmes à installer nos consuls à Hanoï et Haï-phong, les mêmes mandarins continuèrent à nous créer des difficultés.
Le fleuve Rouge n'était ouvert que sur le papier, TAnnam servait urie solde aux Pavillons noirs qui rançonnaient les jotiques et nous menaçaient déjà. Commercialement, léi liberté delà navigation restait illusoire. La cour delïué s'entêtait dans ses regrets et dans ses espérances. En 1879, Tu-Duc, hanté par le souvenir de notre capitulation au Tonkin, s'étonnait que nous fussions encore en Cochinchine et réclamait ce pays à notre charlgé d'affaires à Hué ! Il tombait bien, d'ailleurs, notre Représentant étant alors M. Philàstre, qui considérait lui-même, paraît-il, notre présence aux bouches du Mé-kong comme coupable (*J.
(1) M. Dupuis affirme ( La Conquête j etc., par Jules Gros; p. 234 ) avoir entendu dire à M . Philastre, dans un accès de colère, que les Français étaient en Cochinchine a comme des brigands et des voleurs! »
INTHODUCTîON iLvii
Le mépris de la France croissait parmi les lettrés devant notre inactkm-
L'amiral Lafont, gouverneur de la Cochînchinet écrivait au ministère au commencement de 1878 :
« La cour de Hué ne professe pour nous que des sentiments de haine profonde, et elle n'est retenue dans leur manifestation active que par la crainte ou le souvenir des désastres éprouvés de 1858 à 1863. Notre politique en Ânnam ne doit s'inspirer d'aucun sentiment de générosité, car on peut s'attendre à ce que le gouvernement annamite saisisse avec empressement iwÂe occasion qui pourrait lui être offerte de nous nuire. Toute t^oncession faite par nous sera considérée comme un acte de faiblesse. »
De 1875 à 1882, les preuves du mauvais vouloir du goaveitiement de Hué se multiplièrent : refus d'acc<M>der des audiences royales personndles et privées au représentant de notre protectorat, persécutions dirigées contre nos partisans, avanies à nos consuls et à nos nationaux, protection occulte des pirates, r^^us d'éloigner les Pavillons noirs du Ttmkin, intrigues des consuls nommés à Saigon, tentatives de nouer des relations p<^itiques avec les puissances étrangères et surtout revendication constante de son aaciemie vassalité vis-à-vis du Céleste-Empire.
C est au prix de mille dangers que cinq ou six erplorateurs isolés avaient pu parcourir le pays, et ks douanes inlérîeures continuaient à ftmctienner maJgré le ^*aité 4e eomïnerce. Quant aux douanes franco-annamdtesdes ports, elles ne nous rapportaient rien par suite des vols des mandarins, contrebandiers
XLViii INTRODUCTION
officiels. Enfin, nos agents étant des consuk, et non des résidentSy et le traité de 1874 ne stipulant pas de façon précise que nous eussions établi notre protectorat sur TAnnam, des réclamations se produisirent de la part de certaines puissances étrangères, à qui nous dûmes humblement déclarer que nous n'imposerions pas à leurs nationaux la juridiction de nos consuls. Nous abandonnions donc la situation privilégiée que nous accordait le traité de 1874 et reconnaissions à nos rivaux des droits égaux aux nôtres.
Dès 1876, Tamiral Duperré, frappé de la situation difficile qui nous était faite dans les ports ouverts et toujours ennemi du Tonkin, proposait tout simplement d'abandonner la partie en déchirant le traité, dont nous aurions simplemant gardé la reconnaissance de notre souveraineté sur la Cochinchine et la platonique ouverture des trois ports au commerce européen! Par bonheur, son ministre, Tamiral Fourichon, T empêcha de commettre cette nouvelle faute, et, à la fin de 1877, le duc Decazee et l'amiral Gicquel des Touches, alors rainiâtres, reprenant les idées qu'exprimait en 1875 un de leurs prédécesseurs, Tamiral de Montaignac, donnèrent au nouveau gouverneur de la Cochinchine, Tamiral Lafont, des instructions plus intelligentes. Ils avaient compris que retirer les petites garnisons protégeant nos consuls, ce serait inviter nos rivaux à installer des agents au Tonkin et à signer avec rAnnam des traités de commerce. Nous tînmes donc bon et, pour préparer l'avenir à un véritable protectorat, nous conservâmes notre illusoire régie des douanes.
INTRODUCTION xlix
Le lecteur se perd peut-être dans tous les noms propresqu'il nous faut citer. Hélas 1 c'est dans le continuel changement de nos ministres des affaires étrangères ou de la marine et de nos gouverneurs de Cochinchine qu'il faut chercher l'explication de cette politique de girouette qui créa tous nos embarras en Indo-Chine et nous coûta tant de sacrifices en hommes^ en argent I
La place nous étant mesurée, nous ne dirons pas les nombreuses difficultés que les plaintes de commerçants étrangers contre FAnnam nous valurent. La situation de jour en jour était moins tenable, et le décret du 17 août 1881, sans employer le mot de protectorat, dut régler la grosse question de la juridiction de nos consuls sur les commerçants étrangers et français. M. Le Myre de Vilers était alors gouverneur* Mais les autres questions n'en demeuraient pas moins pendantes, et nos nationaux, fonctionnaires et particuliers, sur le pied de guerre avec les mandarins. L'heure sonna ou d'agir, ou de se retirer une seconde fois. On s'arrêta au premier parti, et le commandant Rivière fut envoyé au Tonkin. Seulement comme nous allons, avec lui, nous y heurter aux Chinois, peut-être serait-il bon de toucher ici quelques mots de la prétendue suzeraineté de la Chine sur l'Annam.
Cette suzeraineté, depuis des siècles, n'était que nominale. La dynastie chinoise des Ming s'empara, en 14i7, du Tonkin que les Le délivrèrent en 1428. En 1544, le Céleste-Empire l'emporta, mais pour peu de temps, et, c'est à la chute de la dynastie des Ming