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Son mari se rengorgea et dit, avec une satisfaction évidente: “on fait ce qu’on peut.” s deux époux convinreat que Baptiste irait consulter Normandin le lendemain après-midi.
Toute la journée, Joséphine pensa à Ja démarche qu'allait faire son mari et se demanda avec anxiété quel en serait le résultat. Baptiste Fournier se rendit chez l'avocat dans l'après-midi. 11 fut longtemps
absent et ne revint qu’à l’heure du souper. Toute la famille était déjà à table quand il entra.
devant les enfants, surtout, il ne fallait pas en parler devant Louise dont les deux époux connaissaient les sympathies pour la famille de Magloire et pour Georges. His attendirent donc d’être seuls, le soir,
comme un tabernacle, puisqu'elle abrite Je mystère sacré du mariage, entendit d’étranges choses, ce soir-là.
Ce fut entre l’homme et la femme, un assaut de noires calomnies, un concert de paroles malveillantes, méchantes et haineuse,—profanation sacrilège de la pièce où le Calme et la bonté devraient régner comme dans un sanctuaire.
Joséphine pressa tout d’abord Baptiste de raconter ce que lui avait dit l'avocat et voici le récit qu'il fit :
“Normandin m'a dit que ce serait difficile mais que ça pouvait se faire.”
“Pour réussir, il faut trouver des amis qui m'aideront.”
—Je croyais qu’il fallait aller devant “la Cour”, interrompit Joséphine.
—Justement, poursuivit Baptiste : c'est pour aller devant “la Cour’. Il faut un conseil de famille. Le conseil devrait être composé de parents, mais On peut s'arranger pour qu’il y en ait le moins possible. Normandin m’a tout expliqué ça. Il n’est pas bête. Alors, quand on n'a pas assez de parents Pour faire le nombre, on prends des amis, tu comprends ?
—Oui ; et les amis font ce qu'on veut.
—C'est ça.
—Mais Georges et Marie, qu'est-ce qu’ils diront ?
— Qu'est-ce que tu veux qu'ils disent.
— Ils ne peuvent pas empêcher cela ?
—Tu éomprends que nous ne les mettront pas au courant.
— Est-ce que ce sera légal sans eux ?
—Beau dommage !
— As-tu demandé à Normandin ?
—Aie pas peur, il connaît son affaire. Il m'a dit que ça serait “correct.”
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Le dialogue se continua entre les deux époux. Quand Bapt Fournier eut dit à sa femme les ruses et les roueries qu’entendait « ployer Normandin, quand il lui eut dit comment lui et l'avocat s’y pr draient pour spolier l’infortuné Magloire et sa famille, Joséphine le f cita et l’embrassa avec joie. Elle devait avoir des instincts de lou
Pour pouvoir goûier un pareil plaisir à préparer le malheur des autr
C'était son frère qui allait être ainsi dépouillé. Pourtant, ee s
réjouissait plus qu'elle ne se fût réjouie du malheur d’un étrange On l’a bien dit, les haines de famille sont les pires au monde,
Parce que Magloire avait eu quelques différends politiques av Baptiste Fournier ; parce qu’il n'avait pas voulu le prendre comme : socié et se laisser exploiter par lui; parce qu'il avait surtout pris à coe: l'intérêt des siens. Joséphine avait voué à Magloire une haine féroc une de ces haines qui ne trouvent de Satisfaction que dans le malheu la torture où la mort de l'être haï.—Certaines personnes ont plus « puissance pour hair que pour aimer; elle était de celles-là.
Quand Baptiste eut dit à Joséphine tout ce qu'il sava qu'entendait prendre l'avocat Pour mener à bonne fin leu jet, tous deux se mirent à discuter la situation qui leur se réussissaient et à se réjouir de la misère dans ceux ;1"ls considéraient comme leurs ennemis et qui ne leurs avaien Pourtasr ,amais fait aucun mal. L'odieux couple semblait goûter plu
de joie à la pensée de priver la famille de Magloire de son argent qu’; celle d'en jouir eux-mêmes.
—Ïs ne se contenaient plus et avaient oublié toute criant leur haine à haute voix et parlant à tue-tête.
La figure crispéc par la douleur, les yeux dilatés d'effroi, un auditeur invisible entendait et écoutait les confidences répugnantes que se faisaient les époux. Cet auditeur, c'était Louise, qui avait été arraché de son sommeil, dans sa chambre, de l’autre côté de la cloison, par les éclats de voix de Baptiste et de Joséphine.
Tout d’abord, en proie à un vague émoi, bile dans son lit. Elle entendait la voix désa
it des moyer r infâme pre rait faite s’il laquelle seraient plongé
prudence,
Magloire Sirois. Depuis, sent, dans un dessein qu’elle
au courant de leurs intentions et se défiaient d’elle que quelque chose s’ourdissait, Elle savait que et méchant, et elle avait peur.
Dans la nuit, les sens Prennent une acuité extraordinaire, l’ouie semble s’accroître en finesse, —l’imagirration aussi rend plus excitabie, au milieu des ténèbres, Louise n'y tint pas et se leva doucement. Elle S'approcha sans bruit de la cloison qui séparait sa chambre de celle de
sa belle-soeur.
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Elle percevait maintenant plus distinctement les paroles: elle appuya l'oreille à la cloison et comprit alors tout ce qui se disait de l'autre PR .
La jeune fille reçut un choc douloureux et vint près de défaillir. Tant de sentiments en elle étaient froissés, brutalement meurtris.— Était-il reellement possible qu’on püt être aussi méchant !
Son âme neuve, franche et bonne souffrait atrocement de cette révélation de la laideur du coeur humain. L'épouvante, la répulsion et la douleur que lui causait cette introduction trop brusque de la lamentable vérité dans scn cerveau étaient aussi grandes que les craintes que lui faisait éprouver son affection pour Georges.
Non, vraiment, elle n‘aurait jamais cru que le coeur humain contint autant de bassesse, autant de méchanceté. Habituée à tout voir, gens et choses, avec la sérénité et la bienveillance que la vie paisible de la campagne communique aux âmes pures qui ne se sont pas encore heurtées rudement à la réalité des choses, elle se frappait avec une force trés cruelle contre cette réalité navrante.— Heureux ceux que les circonstances et une providence bienveillante préservent toujours de ce contact désenchantant.
Le tumulte régnait dans l'esprit de la jeune fille. Les idées diverses y passaient en un tourbillon étourdissant, pendant que de l’autre côté de da clois m continuait toujours la conversation affolante et méchante. Louise ne savait à quoi se :csoudre.—Que fallait-il faire ?
Elle fit un effort pour dominer le trouble qu'elle resseñtait et pour envisager avec quelque sang-froid la situation.
À quoi devait-elle se résoudre? car il fallait qu'elle fit quelque chose. Son honnéteté se refusait à laisser s'accomplir le dessein inique dont elle venait d'avoir la révélation.
Faire quelque chose
Elle ne pouvait pourtant pas aller dénoncer son frère et sa bellesoeur. Qui la croirait? Et puis avait-elle le droit, pour prévenir un malheur, d'en provoquer un autre? Devait-elle jeter sa propre famille dans la honte en accusant ses proches. Si elle devait à la justice de ne pas laisser s'accomplir l’infAmie préméditée, ne devait-elle pas aussi prendre garde de ne pas ruiner le foyer de son frère ?
Comment empêcher le malheur qui menaçait Georges et la famille de Magloire Sirois sans attirer une calamité sur la tête de Baptiste Fournier et de Joséphine, sur la tête de leurs enfants, innocents du crime qu’on projetait à leur profit.
Toutes ces pensées et ces objections se heurtaient et se croisaient dans l’esprit de Louise et la jetaient dans une perplexité effrayante. Des solutions simples et faciles lui venaient bien à la pensée, mais elle Savait que ces solutions ne seraient malheureusement pas efficaces. Ainsi, l’idée lui vint de demander à Baptiste et à Joséphine de re-oncer à leur projet coupable; mais ja jeune fille sentait que tous deux riraient d'elle. et que sa démarche serait aussi inutile que pénible.
Elle pouvait aussi prévenir Marie ou Georges; mais elle frémis-
sait en pensant aux Conséquences désastreuses que son acte po:
Elle sentait que le devoir lui comm
» Mais qui ne Peuvent $e dénouer d’une nière aussi simple et qui nous présentent d’angoissantes impossibi
n Coeur était déchiré r les alternatives € lement dures 9 ? pa éga s'offraient à elle.
lle se remit au dit. Là, tout en faisant
Celui vers qui on se tourne naturellement dans la détresse, elle réflé longuement, —sans hélas trouver l'issue qu’elle cherchait pour sorti! cette impasse,
sommeil bienfaisant, remède aux maux les plus Cuisants, : Engourdir son cerveau endolori, fermer ses paupières fatiguées, ado: à ranCoeur qui soulevait sa poitrine et Ja plonger dans l’oubli mom
jeuner, Louise était extrêmement pâle et se
que et elle réporx confuse, en balbutiant : “J'ai mal dormi.”
tte réponse éveilla les Soupçons de Bap Cependant rien dire sur le moment, Quand, 1 sortie de la salle, il s’approcha de sa femme et lui dit, à demi-vo
de manière à ce que les enfants n'entendissent Pas: “crois-tu qu’elle deviné quelque chose ?”
se idée ! répondit Joséphine. Elle ne Penserait jamais à rie —E]
le avait l'air “drôle”, dit Baptiste ; nous avons peut-être par trop fort, hier soir.
—1l n'y a pas de danger, affirma Joséphine.
Pendant cette discussi rentrée dans sa chambre,
tait faite chez elle ; les frayeur : de Ja nuit étaient disparues de son cer Veau et il ne lui restait plus que le chagrin, amer et lourd à porte puisqu’elle ne pouvait se confier à personne
aces de larmes, revêtit un manteau et s'apprêta à partir. “Où vas-tu donc”, lui demanda Joséphine, étonnée de la voir Sortir aussi à bonne heure ?
uise prétexta une emplette, quelques menus Objets à acheter, et elle sortit enfin, laissant derrière elle l'atmosphère de la maison, où elle étouffait positivement É
» une de ces belles Matinées où on goîte pleinement le charme un Peu âpre de l’hiver canadien,
cte pourrai: Sur la terre gelée, deux pieds de neige, avec, au milieu de la route,
un étroit sillon dure par les patins des voitures d'hiver, C'était dans ce sillon qu’il fallait marcher, sous peine de s'embourber dans ]a neige molle, qui couvrait tout, à perte de vue, qui avait tout niveié et q'i étalait jusqu'aux horizons les. plus éloignés sa blancheur éblouissante
se tourmet:.
le.
uations (if.
it soi-mênw
" d’une ma- M ranteau royal tout le paysage.
possibilités Au ciel, un soieil radieux, luisant à travers une iégère vapeur de
t dures qui neige scintillante, précipitée sur le sol par l'apparition de l’astre, qui allait tout à l'heure se montrer à nu et jeter des lueurs éblouissantes et
argentées sur toutes les crètes neigeuses,
Une féerie, gracieuse et superbe, dont le spectacle admirable nous est servi chaque beau jour d'hiver.
La jeune fille marchait allègrement, distraite de ses préoccupaions pénibles par l'aspect charmeur de cette nature morte et blanche, sur laquelle s'estompaient nettement, au revers des coteaux, les masses vert sombre les ép'nettes et des sapins, où se découpaient les silhouettes décharnées des arbres sans feuillage et où les groupements de
vocations à Île réfléchi:
Ir Sortir de
sants, vint es, adoucir li momer-
le et sem- maisons, prenaient, avec leurs cheminées empanachées de fumée, un air répondit, hospitalier et accueillant.
: C'était beau, d’une beauté blanche, pure et réconfortante.
qui n'osa Louise avait maintenant pénétré dans le village, suivant toujours je ouise fut milieu du chemin, car les trottoirs étaient disparus pour l'hiver. Entre emi-voix, les deux rangées d'arbres tt de maisons, espacées et séparées les unes qu’elle à des autres par de grandes traiînées de lumière, le soleil jetait des feux Ce sur la neige qu’il ne fondait point mais qu'il rendait brillante et rutiiS à rien! lante comme une parure de pierreries.
tre park Quel chagrin ne se serait pas dissipé, aux rayons de ce soleil, ré-
féchis, par la neige immaculée. Qu'’elles étaient loin les sordides préoccupations, les viles convoitises, Îes cupidités méchantes !
, Louise, Louise avait dépassé le magasin où elle devait aller —I] faisait
ente s'é- si beau!
son cer- Elle continua à marcher, faisant craquer sous ses pieds la neige
à porter durcie que le passage des traineaux et des carrioles avait rendue lisse == comme une glace. Elle se dit qu’elle arrêterait faire ses emplettes au
| l'air et retour, après avoir poussé un peu plus loin sa promenade.
S. idées. Elle croisa un ou deux Promeneurs et quelques rares voitures,
siné les qui devaient dévier un peu de leur course et se jeter un peu à côté de
teau: et l'étroit chemin battu Pour ne pas oubliger la jeune fille à se mettre
dans la neige molle jusqu'aux genoux.
la voir i
De loin, Louise vit venir un traineau sur lequel un jeune homme se tenait debout sans s'appuyer aux bâtons enfoncés à ‘intervalles récheter, guliers autour du traîneau, avec l'agilité que donne l'habitude de ce on, où genre de véhicule. A ses pieds quelques colis ; il tenait une courte pipe | invo- dans sa main gauche et avait les rênes dans la main droite. Elle reconnut Georges.
goïîte Il arrêta, en passant à côté d’elle, et ils causèrent familièrement
un instant, pendant que le cheval, rendu fringant, par le grand
i Louise avec le cheval en ce moment attelé à son traineau et di ctait vraiment fier. .:., que faisait Louise? elle se promena peu...
Ils se revirent de nouveau, quelques jours après. Cette foi: jeune homme était à pied et ils causèrent un peu plus longuement. Marcha pendant quelque temps avec elle, s'informant de Sa santé, demandant à quoi elle consacrait les longues soirées d'hiver, lui
‘Mais ni l'un ni l’autre n'osérent ; entre eux se dressa l'image de la fig
Leurs confidences demeurèrent donc incomplètes, mais ils se sé rérent avec la certitude qu'ils se comprenaient et qu'ils seraient tôt
tard réunis plus intimement, en dépit des obstacles qui se dressaient vant leur amour naissant.