‹ Au village [microforme]Chapitre 25 sur 31 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

rré, en pierre de taille noircie par les brises du large ; une aile, en arrière, servait de prison et contenait des cellules aux fenêtres grillées ; un préau enceint d'une haute muraille s'étendait autour de la prison.

L'entrée prin&ipale était tournée vers le fleuve et on découvrait de là un paysage superbe et imposant, qui n’avait rien de commun avec les petitesses et les misères des chicanes humaines.

C'est dans cet édifice que pénétraient les uns après les autres, par une belle matinée d'hiver, brillante comme le soleil et la neige, plusieurs hommes enveloppés dans de grands paletôts avec lesquels on affronte les rigueurs de l’hiver canadien. Ils se connaissaient et ils échangeaient des exclamations de bienvenue, à mesure qu'ils entraient dans le vaste “hall” où ronflait une grosse fournaise, chauffée au rouge et qui lançait une bienfaisante chaleur dans les portes et les corridors qui s’ou-

Les hommes s’approchaient du feu, tendaient vers la fournaise leurs mains rougies par le froid et causaient à demi-voix, avec le respect craintif que leur inspirait cet endroit où les procès étaient tranchés par le juge du district.

“Tls ne sont Pas encore arrivés, disait l’un d'eux.

—Non, répondait un autre.

—Ce n’est pas encore l'heure, dit un troisième.

En effet, tous étaient arrivés une grosse demi-heure avant le moment fixé pour l'ouverture du conseil de famille auquel Baptiste Fournier les avait conviés et où on devait prononcer l'interdiction de Magloire Sirois. ù =

C'était une rusée canaille que ce Baptiste Fournier ; il avait réussi à faire convoquer un conseil de famille sans donner l'éveil à personne, sans que Georges Sirois ni la femme de Magloire en eussent eu connaissance, Sans que sa soeur Louise soupçonnât la chose et püt prévenir Georges.

Maintenant, les gens réunis par ses soins pour former le conseil de famille attendaient sa venue et l'arrivée de l’avocat Normandin, qui avait charge de la procédure.

Il n’y avait pas un seul membre de la famille de Magloire Sirois, parmi les comparses et les complices que Baptiste Fournier avait rassemblés. Ils s’en étonnaient un peu, car ils savaient que les membres

comprit que le Protonotaire avait airé uñe Procédure entachée d'irré

monsieur Jacques La

à juste tit SON, On pouvait di

une procédure irré honnête était chose difficil i Partagea les craintes de }

Peu que l’épicier leur emandait d’être complices d’ Î étoufré i

de la famille dev; dures. Ils étaient y

cela comme ;] faut.

Et puis l’avoca ARE Voilà un qui ferai «

En effet, Normar din venait d’ € Baptiste Fournier, Ce derni pressa autour ‘eux, Pendant que l'avocat, après un salut à Ja ronde, pénétrai

bureau du Protonotaire —(" S Occupe de f'in-

terdiction des aliénés et qui préside Jes Conseils de famille tenus pour es fins d'interdiction.

“Monsieur No , disait Baptiste Fournier à ses amis ; “il nous appellera quand ce Sera prêt, ça ne sera C'était plus long cepen i

i 1 apparut dans Ja porte du buire et fit signe d’ IT feignait Ja bonhomi

régularité. Or rotonotaire de Saint-Germain, passait

re Pour un esprit hon Quand il Croyait avoir raifficilement Je faire changer i

ui donnait beaucoup d’ SSayer de lui fai i

avocat. = €s membres du conseil de famille s'étaient

assis, avec une satisisée. Ils Comprenaient bi

yeux, chatouille sa vanité, lui donne une importance factice dont il se

La “signification” a été faite régulièrement ?” demanda-t-il à

L'avocat s’empressa de répondre dans l'affirmative. S membres du conseil suvaient avec avidité la discussion qui commençait, —Ce sont tous des Parents, demanda encore monsieur Labrecque ? —Non, répondit l'avocat, embarrassé en dépit de son imnudence habituelle, —Combien y en a-t-il, insista monsieur Labrecque. —Je n’ai pas PU en trouver, avoua Normandin ; ce sont tous des — Pourtant, fit le Protonotaire, il me semblait que Magloire Sirois avait des parents, un oncle, dans les environs. —Ï] n’a Pas voulu venir, hasarda Baptiste Fournier. Le protonotaire Continua en s’adressant à l'avocat: “le certificat de l’huissier constate-t-il ce que vous dites ?” Le fonctionnaire examina ce certificat. L’huissier r’avait pas fait les déclarations nécessaires.

“Alors”, s’exclama le Protonotaire, “vous voulez que j’approuve une chose pareille! Ja signification est illégale! Et la femme de monsieur irois, comment se fait-il qu'elle n’est pas ici? Elle a droit d’être nommée curatrice à son mari |” :

Normandin entreprit de discuter. Mais toutes ses roueries n’eurent pas raison des objecti i conseil de famille ne put être tenu. L'avocat, Baptiste Fournier et ses amis, qui riaient en-dessous, durent Partir sans avoir réussi à Perpétrer leur canaillerie.

Jacques Labrecque se frotta les mains avec Satisfaction, quand ils

furent sortis. . “Encore une saleté que j'ai empêché ce Normandin de

faire”, dit-il,

“nous recommencerons plus tard, messieurs : au revoir.’ Il s’en alla avec Fournier? “Qu'est-ce que nous allons faire ?” fui demanda celui-ci.

—Ïl n'y a rien à faire, répondit rageusement l'avocat : cet imbécile de Labrecque ne veut pas.

—1l n'y aurait pas de Procédure pour —Non, rien.

es deux iiommes se séparèrent, Fournier furieux de sa déconfiture et Normandin mortifié de son échec mais regrettant encore davantage les honoraires que lui faisait perdre la fin abrupte des procédures, amenée par la ferme honnêteté de Jacques Labrecque.

peut s’imaginer le mécontentement des deux époux quand Bap-

tiste Fournier raconta son insucès à sa femme. I] avait envie d’abandonner son entreprise, mais Joséphine plus tenace—et aussi plus méchante—insista Pour qu'il tentât quand même de réussir. “Tu n'as pas tout essayé”, dit-elle ; ‘‘parle-z-en encore à Normandin, —Mais il m'a dit —Oh !

A qu la chose.

“Je ne vois qu'un moyen de réussir, dit l'avocat : ce serait d’avoir

le consentement de Ja femme de Magloire,

—Mais les parents, objecta Fournier.

—Oh! on peut se Passer d'eux, dit Normandin. 11 y a moyen (de faire dire par l'huissier qu'ils n’ont pas voulu venir.

—Mais comment obtenir Je consentement de la femme de Magloire,

— 11 faudrait lui demander.

—Et si elle ne veut pas.

— 11 faudrait qu’elle veuille.

—Elle va me jeter à la porte.

—Pourquoi? ‘Je croyais que vous alliez à l'épicerie de Magloire, de temps à autre.

—J'avais coûtume d'y aler, mais ça fait déjà longtemps. Quarui j'ai vu que ça ne servait à rien, j'ai cessé.

— Il faudrait recommencer.

—Et s'ils savent que j'ai voulu faire interdire Magloire

—Îls ne doivent pas le savoir : ils ne sortent jamais.

—Mais ils finiront par le savoir.

— Vous aurez peut-être eu le consentement de madame Sirois à ce moment-là.

—Ça va être difficile.

—En tout cas, s'ils vous parlent de quelque chose, envoyez-les moi ; je leur dirai ce qu'il faudra pour les tranquilliser.

— Peut-être que ça serait mieux si vous veniez avec moi.

—Non; ils se méfieraient. Mieux vaut que vous y alliez tout seul et que vous ameuiez cela petit à petit.

—C'est vrai,

—Vous direz à madame Sirois que c'est dans l'intérêt de son ma :i

Normandin sourit Cynijuement en Prononçant ces par-les et B:ç-

le

tiste Fournier ne put se retenir de lui dire, avec l'admiration d’un esprit retors pour plus retors que lui-même: “tout de même vous avez de fameuses idées.”

Le plan de campagne des deux vilains sires était donc préparé; Baptiste Fournier résolut de le mettre tout de suite à exécution, voulant prévenir les racontars possibles de ceux qui avaient été mélés à sa première tentative,

Il fut agréablement surpris, quand il se présenta chez Magloire, de constater qu'on l’accueillait comme auparavant. Il en conclut qu’on n'était pas au courant de ce qu'il avait fait et il reprit espoir.

Tout de suite, il dressa ses batteries, amenant la conversation sur le sujet qui lui tenait à coeur, chaque fois qu’il en avait l’occasion.

Comme ils en avaient pris l’habitude, Marie et Georges se relayaient pour garder l'épicerie, quand Baptiste Fournier était là, de sorte qu'il se trouvait seul avec la jeune femme assez souvent, car Georges devait s’absenter pour faire des courses.

deux ou trois conversations, Baptiste Fournier eût amené sa belle-soeur à parler sans défiance des affaires de l'épicerie et de son mari. Il commença alors à lui faire envisager la situaton financière et légale qui se présenterait à elle si la détention de Magloire durait longtemps encore.

Marie, ignorante des choses de la loi, écoutait avec curiosité et aussi avec stupeur.

Cela la frappait d'étonnement et d'une frayeur sourde d'entendre dire à mots couverts que l'épicerie, que la maison, que tout ce qu’elle était accoutumée à considérer comme sa propriété ne lui appartenait pas en fin de compte, que son mari était incapable d’administrer ces biens. Mais alors, les enfants et elle-même qu'allaient-ils devenñ: © Et, Georges, qui s'était montré si dévoué, si bon, il devrait se mettre en service, puisqu’il n’avait rien.

Baptiste Fournier tirait sournoisement parti de l'ignorance de

Marie et de la frayeur qu’il sentait sourdre dans l'esprit de la malheureuse.

Elle faiblissait, car l'épreuve était longue et dure; mais elle se raidissait malgré tout et elle cherchait à espérer l'impossible. Le martyre qu’elle endurait était atroce et toute aucre moins courageuse qu'elle eut défailli.

Ce qui la soutenait dans cette nouvelle lutte, où l'adversaire cachait ses coups en dissimulant son but, c'était comme toujours le souvenir de so: mari et l'amour pour ses enfants.

Elle discutait avec Baptiste Fournier et cherchait le défaut de ses raisonnements captieux, dans l'espoir d'échapper à la nécessité que l’épicier lui faisait entrevoir d'avoir à nommer un curateur pour administrer les biens de l’absent.

“Pourtant”, disait-elle, “tout va bien comme cela ; quel besoin y a-t-il de nommer un curateur ?

__ —C'est la coutume en pareil cas, répondait Baptiste Fournier.

—Qu'est-ce que ça fait la coutume, arguait Marie, avec naïveté ?

—L'est qu'il y a bi s'était fait faire la langue par le retors avocat Normandin et qui avait » ébe de l’homme de loi à envisager la queston sous tous ses aspect: égaux.

—Je ne vois Pas pourquoi, rétorquait Marie, —{C'est dans l'intérêt de Magloire et des enfants, ripostait aud- Cieusement Baptiste Fournier.

ent, interro; ‘ait Marie, ébranlée malgré elle. à —Mais oui, si quelque chose arrivait, il faudrait un administrateur aux biens,

—Je ne vois PaS ce qui peut arriver. Magloire va revenir. —Sans doute, disait douceureusemen

t l'épicier; mais savez-vous quand ?

Cette question la rendit muette; non hélas, elle ne savait pas quand, et son espoir diminuait de jour en jour, Qu'elle était seule! malheureuse et lasse!

Baptiste Fournier impitoyable, continuait :

—Si les gens ne Payaïent pas leurs Comptes, que feriez-vous ?

Û is ils paient tous, répondait Marie.

—Ah! fit Baptiste Fournier : je croyais qu'il y en avait qui de-

—Pas beaucoup, dit Marie.

—Eh! bien, vous ne Pouvez pas les forcer à payer. = —Vrai!

endu au nom de Magloire, vous ne Pouvez les

— Oh! quand bien même ils ne Paieraient pas, dit Marie, avec une insouciance toute féminine.

—Magloire avait de l'argent en banque, fit Marie. il, Mais vous ne Pouvez y toucher.

I J ai entendu , y avait eu des chèques de retirés de- Puis que Magloire est parti.

Le rusé coquin se Sarda bien de dire

°ur

Comme Baptiste Fournier se gardait bien de révéler ja disposition de la loi qui permet à une femme d’être curatrice de son mari, Marie dever ait perplexe. Elle ne savait Vraiment que faire.

ns ces moments, la figure de Magloire se dressait devant elle. L'absent revenait ; elle Je voyait au foyer et se disait : “non c’est impossible ; je ne puis consentir à ce qu’!! soit spolié, à ce qu’on s'empare de son bien, à ce que l'on fasse comme s'il n'existait plus. Que cela tourne comme cela pourra, je ne n'en mele point,”

Mais Baptiste Fournier revenait à Ja charge avec ses raisons si tentantes,

—Les petits auraient tout ce qu'il leur faudrait, disait-il. Vous

pourriez vous fier à moi. Si j'étais nommé Curateur, je verrais à ce què vous ne manquiez de rien.

Marie résistait toujours. D'une fois à l'autre, elle oubliait les rai-

sons de Baptiste Fournier, Pour ne plus envisager que ses propres objections à elle.

Le tentateur perdit patience. Aux raisonnements et aux instances, il fit succéder les menaces, voilées ; vouement, i S

des services, qu'il pouvait aussi faire du mal et que Marie devrait le con-

sidérer davantage, si elle ne voulait pas qu’il lui arrivât malheur à elle et à ses enfants.

Le drôle avait mal calculé, pour une fois, l'effet de ses paroles.

Marie sortit de l’affaissement misérable où elle s’enlisait peu à peu. Elle fut indignée et énergique. Peu s’en fallût qu’elle ne congédiât l’importun, qui devint alors humble, abject, qui fit de plates ex-

emportement passager. I] s’excusa tant et si bien que Marie, désarmée, crut à sa sincérté.

Elle ne parla pas à Georges de cette scène, craignant comme toujours la violence et Ja fougue du jeune homme, qui tenait un peu de son frère par son caractère emporté.

Baptiste Fournier échappa ainsi à Ja Punition que méritaient son insolence et sa méchanceté.

1 ne désarma pas. Mais il se fit plus hypocrite. La rancune et la haine dans le Coeur, il revint à icerie, ayant en apparence abandonné

son projet. Marie, trop bonne,

négligemment, en homme qui s'était désintéressé de la chose. Marie Jui disait alors: “

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