AVANT-PROPOS
Délimitation plus détaillée du sujet de cette Etude.
J’ai déjà eu occasion de donner les positions des différents groupes de cette tribu particulière. Le dialecte est partout le même, ou à peu près. Nulle part, je n’ai constaté une différence essentielle, ni dans le vocabulaire, ni dans la syntaxe.
L’étude qui va suivre n’a cependant été faite que sur les Lo-lo de Djo-kou-ta et du pays de Kou-ti.
Immédiatement au nord de Djo-kou-la commence la tribu des Li-sou. De ce côté du Fleuve bleu, ils s’allient souvent aux Lo-lo. Aussi, leur dialecte s’en ressent fortement.
Immédiatement au N. E. N., mais de l’autre côté du Fleuve, commençent les Pai-y qui s’appellent Konn-Thai dans leur langue, et se disent venus là des pays frontières de la Birmanie. Leurs relations avec les Lo-lo sont presque nulles.
Le pays de Kou-ti se trouve à l’O. S. O de celui de Djo-kou-la, dont il est séparé par une chaîne de montagnes de 2.900 mètres d'altitude. Là, les Lo-lo vivent quelque peu mélangés aux Min-kia et aux Pen-ti jen (métis de Min-kia et de Chinois).
En étudiant cette tribu des Lo-lo , j’aurai souvent occasion, par la suite, de parler des Lo-lo en général. Pour ne pas donner lieu à confusion, j’emploierai parfois le terme inexact de Lo-lo p’o pour désigner les individus de cette dite tribu.
Je voudrais en effet éviter le piège dans lequels sont tombés nombre de voyageurs qui, n’ayant observé qu’une ou deux tribus en particulier, ont décrit les Lo-lo en général d’après la seule tribu qu’ils avaient étudiée, et ont ainsi commis d’assez grosses erreurs.
Lo-lo p’o, linguistiquement parlant, doit se traduire en français par «les Lo-lo» ou «la tribu des Lo-lo»; et non par «les Lo-lo p’o».
Vie physique- des Lo-los.
P’o, mâle, est une particule finale, servant à indiquer le genre masculin; comme mo , femelle, indique le genre féminin.
Lo-lo p’o — homme Lo-lo; Lo-lo mâle.
Lo-lo mo = femme Lo-lo; Lo-lo femelle.
Au pluriel = Nyo-vè Lo-lo p’o nga ; m. à m. «nous Lo-lo être».
Chez les Lo-lo p’o , ce terme sert également à désigner tous les Indigènes de n'importe quelle tribu de race lo-lo, et même parfois tout ce qui n’est pas Chinois (Hi p’o).
Le mot p’o peut fort bien être supprimé, même en langue indigène. Ainsi l’on dira fort bien: Ya-vè Lo-lo p’o nga, ou simplement: Ya-vè Lo-lo nga, m. à m. «eux Lo-lo être».
ARTICLE I
Origine des Lo-lo et des Lo-lo p’o.
Les documents chinois sur les temps reculés, quoique nombreux et anciens, ne nous donnent guère d’indications ethnographiques précises, pas davantage de descriptions de mœurs. Les nations et les peuples y manquent de personnalité.
Pour l'identification des races, on n’y trouve donc pas de données exactes et indiscutables; et c’est aux déductions qu il faut avoir recours pour jeter un peu de clarté dans ce dédale.
Par déduction donc, nous sommes à peu près certains que les Lo-lo furent les premiers habitants du Yun-nan.
D'où venaient-ils? Aucun document historique, à ma connaissance du moins, ne permet de résoudre catégoriquement la question.
Si, toutefois, nous examinons leur langue, il est évident qu’elle doit être rangée dans la classe «thibéto-birmane»; et de ce fait nous déduirons que les Lo-lo sont apparentés aux Thibétains et aux Birmans, et que donc, ils ont débouché au Yun-nan, venant de l’ouest, ou de l’O. N. O., et non pas du nord; autrement dit, venant du Thibet ou de la Birmanie.
Et en effet, les traditions de certaines tribus du Seu-tch’ouan nous apprennent que leurs premiers ancêtres sont venus de «1 Occident»; et les traditions de certaines tribus de l’est du Yun-nan veulent également que leurs ancêtres soient venus des régions situées entre le «Thibet» et la «Birmanie».
Dans le principe, disent les Lo-lo p’o , les Chinois étaient tort peu nombreux en Chine. La Chine n’était, peuplée que d’une partie de Chinois, pour neuf parties d’indigènes: Lo-lo p’o k’eu ha, Hi-p’o t’i ha , c’est-à-dire «des Indigènes neuf parts, des Chinois une part».
Au Yun-nan, il n’y avait pas de Chinois. On n’en trouvait, et encore que fort peu, à Tch’en-tou au Seu-tch’ouan. Et du reste,
Vie physique des Lo-los.
aujourd’hui encore au Yun-nan, tous ces individus qui se disent Chinois sont de faux Chinois! En voulez-vous la preuve? Voyez, par exemple, quand leurs parents viennent à mourir. Vite, ils s habillent de chanvre et ils portent des sandales de paille, en signe de deuil. Pourquoi? C’est qu’ils savent que leurs ancêtres ne connaissaient que le chanvre, et les sandales de paille; autrement dit, c’étaient des Lo-lo (des Indigènes). Aussi quand il arrive aux Chinois de nous mépriser et de nous injurier, nous leur répondons fièrement: «Evidemment nous sommes Lo-lo; mais vous aussi vous êtes Lo-lo, espèce de faux Chinois! Si réellement vous n’étiez pas Lo-lo, pourquoi sentiriez-vous le besoin de porter du chanvre à la mort de vos parents?»
Et si vous demandez à ces mêmes Lo-lo p’o d’où ils ont débouché pour venir au Yun-nan, ils vous répondent : «Nous venons de Nankin.»
On peut lire chez le Prince H. d’Orléans*: «A Lan-tchou, les Lo-lo s’appellent Né sou. Ils seraient venus il y a environ cinq cents ans ... de Tiang-neu (Nankin).
«Les Lochais seraient venus ici il y a très-longtemps des environs de Nankin.
«D’après nos renseignements, les Li-sou seraient venus il y a quatre (!) générations de Nankin.»
Cette assertion lo-lo, de Nankin comme lieu d’origine de ce peuple, m'avait toujours laissé sceptique; car elle est complètement ignorée chez les Lo-lo du sud ou de l’est que je connais.
Mais cette assertion, inconnue là-bas, est en effet ici commune à nombre de tribus de l’ouest. Dans ces pays, les Lo-lo vous disent invariablement qu’ils viennent de «Nankin».
Malgré leur affirmation, c’est, à mon humble avis, chose absolument fausse.
Quelle est alors l’origine de cette assertion fausse?
Si, quand les Lo-lo po vous ont rabâché qu’ils viennent de Nankin, vous les poussez quelque peu, ils ajoutent d’abord «qu’ils tiennent la chose de leurs ancêtres»; et si vous les poussez encore un peu, ils finissent même par vous donner mot-à-mot la phrase
* Du Tonkin aux Indes Paris 1898, pp. 54, 98 et 145.