II. Caractères morphologiques
connaît la répugnance des Lo-lo à s'allier à ces autres races et vice-versâ, il est permis de douter qu’il en a été autrement à l’origine. Les auteurs chinois nous disent bien que: «Pendant de longues générations, les Lo-lo orientaux ou noirs ont mêlé leur race avec celle des Nan-tchao.» Qu’est-ce à dire? Que faut-il entendre par cette race des Nan-tchao? Sont-ce les Min-kia? les Pai-y? Mais pourquoi donc alors ce mélange leur répugne-t-il tant aujourd’hui? Pourquoi ce mélange n’a-t-il pas affecté leurs langues si différentes?
Reste le métissage avec les Chinois ou les Mongols.
Depuis le IIIe siècle av. J. G., jusqu'au VIe ou VIIe siècle après J. G., les Chinois venus au Yun-nan ont dû se naturaliser Lo-lo, comme je l’ai déjà dit. Ces Chinois, en somme fort peu nombreux et n’habitant que certains centres, n’ont guère pu modifier le type lo-lo.
Dans la suite, les armées chinoises firent de fréquentes apparitions au Yun-nan; les mandarins chinois s’y installèrent plus nombreux; les soldats même devinrent colons. Le mouvement se généralisa davantage encore sous la dynastie mongole (après 1253); et ce n’est sans doute qu'après la conquête du Yun-nan par Ou san koui 3, c’est-à-dire donc après 1659, que les femmes chinoises durent déboucher dans ces pays. Peut-être cependant y vinrentelles déjà dès l’année 1384. L’histoire particulière du Nan-tchao* dit en effet que dès cette époque, «on transport au Yun-nan des familles chinoises de tout l’empire afin de le peupler (de Chinois)».
Avant les Mongols, le nombre de colons ou soldats chinois venus au Yun-nan ne dut pas être quand même très-considérable.
Les historiens chinois nous parlent, il est vrai, d’armées de 200.000 hommes, etc. . . . Mais dans la réalité, tout homme sérieux réduira très-fortement ces chiffres.
Chez les historiens, exagérer les forces chinoises venues au Yun-nan, est une manière comme une autre de faire croire à la postérité que la conquête de cette province a coûté beaucoup à la Chine, et que donc c’est à juste (!) titre qu’elle est chinoise! Quand on songe combien encore de nos jours sont difficiles les mouvements
v. Sainson, l. c. p. 222.
de troupes dans ces pays pauvres et ardus, on ne peut que sourire devant ces chiffres fabuleux; d’autant plus que ces braves auteurs chinois nous avertissent également que: «ce même Yun-nan était alors une région déserte! et couverte de forêts impénétrables!»
Quoiqu’il en soit, nombre de ces soldats se sont installés au Yun-nan, et s’alliant aux femmes aborigènes ont fait souche dans cette province; de même, les soldats mongols. Et c’est ainsi que nous avons aujourd’hui un Yun-nan qui n’est guère chinois que de nom.
Les Chinois qui y représentent leur race sont en effet ces Pen-ti jen 4 qui se disent Chinois, qui parlent la langue chinoise, mais dont nécessairement le type se rapproche fortement de celui des Aborigènes. Evidemment, ces Chinois sont des métis, tout du reste comme les Musulmans. On peut donc dire que la race chinoise chez ces métis Pen-ti jen on Honi-tse 5 (Musulmans) s’est modifiée.
Mais peut-on dire qu’ils ont modifié la race des Lo-lo, même des Lo-lo de caste moins noble? Nullement, à mon avis! La chose, en effet, ne serait possible que par viols, à l’époque des guerres. Mais dans ces cas, les Lo-lo, alors comme de nos jours encore, disparaissent devant l'ennemi, surtout les femmes; et bien malin qui pourra les dénicher dans leurs repaires!
Plus tard encore, dans la suite des temps, les Chinois ont-ils pu modifier la race des Lo-lo? Pas davantage, il me semble; vu que 1° les Lo-lo, pas plus les Blancs que les Noirs, ne prennent femme chez les Chinois; 2° des Chinois peuvent avoir des rapports accidentels avec certaines tilles de tribus lo-lo: nous pouvons avoir alors évidemment des métis, mais métissage accidentel. Par suite donc de l’apport continuel de sang lo-lo alors que le sang chinois ne s’y renouvelle que peu ou pas, ces métis, il me semble, scientifiquement parlant, doivent revenir nécessairement au sang lo-lo.
Et alors ma conclusion est celle-ci: «Si les données anthropologiques reconnaissent deux races chez les Lo-lo, il faut chercher pour, cette différenciation d’autres raisons que celles qu’on nous a données jusqu’aujourd'hui.»
ARTICLE III
Caractères physiologiques et psychologiques.
Les Lo-lo p o se contentent d’une quantité assez faible de nourriture; mais ils ne peuvent guère se passer de l'alcool, dont ils usent et abusent. Même les femmes, dans beaucoup de villages, ne peuvent prendre un repas, sans s’ingurgiter une tasse d’alcool.
Les hommes comme les femmes sont rarement inoccupés. Ils sont capables de longs efforts pour la marche, et maintiennent sans fatigue une allure souple, aisée de 10 ly à l’heure sous charge, dans leurs montagnes escarpées. Ils gravissent facilement, sans s essoufïer, les pentes très raides. Ils respirent alors par le nez, à certains intervalles, et font entendre, pour ce faire, un sifflement particulier et original.
La force musculaire des bras, chez les hommes du moins, est proportionnée à celle des membres inférieurs.
Ils dorment sur la dure, la tête peu élevée, sur un billot de bois, recouvert de leur habit de dessus.
Grande est chez eux l’acuité des sens de la vue et de l’ouïe.
Les Lo-lo p’o, tout comme généralement les autres Lo-lo au ^ un-nan, et surtout les femmes, ne supportent guère les déplacements. Transportés en dehors de leur village, ils ont aussitôt la nostalgie. Les raisons de cette nostalgie sont toutes morales et nullement physiques, vu que la tribu des Lo-lo se retrouve à. toutes les altitudes, des plus basses au plus hautes.
Les métissages, sans être communs, ne sont pas inconnus sur les confins des deux tribus, avec les Li-sou.
Les mariages entre jeunes tilles lo-lo et jeunes gens min-kia ou chinois sont excessivement rares; on peut les compter sans peine
Bibliothèque Anthropos. I, 5: Liétard, Au Yun-nan. 5
Parfois dans certains villages, des filles ne se refusent pas toujours à des relations passagères avec des Chinois ambulants- L'affection n'y est pour rien; seul le désir d’une étoffe ou d'un bijou est cause d’un acte dont elles rougissent elles-mêmes.
La natalité est au-dessus de la moyenne dans les familles lo-lo p'o; mais la mortalité infantile est assez intense.
Les opinions émises au sujet des caractères psychologiques des Lo-lo en général sont très-diverses, même parmi les missionnaires.
Pour les uns, ils représentent l’ensemble de toutes les vertus; pour les autres, ils sont absolument inférieurs au point de vue moral. La vérité est entre ces deux appréciations extrêmes.
A notre point de vue européen, le Chinois a de grandes qualités, dépréciées par des défauts énormes. Le Lo-lo, peuple enfant, n'a ni grandes qualités, ni grands défauts; à moins cependant qu’il ne se soit enchinoisé! Dans ce cas, il prend tous les défauts des Chinois et pas ses qualités.
Le Lo-lo p'o est lâche devant la force brutale; et toujours il est timide et défiant. On ne peut lui en faire un crime. N'est-ce pas là en effet la caractéristique des peuples esclaves? Et le Chinois, mandarin ou colon, Y a-t-il jamais considéré ou traité autrement?
Il devient vite un bijou entre les mains de celui qui a su avec le temps capter sa confiance par la douceur et la patience. Cette confiance, en son cœur, durera toujours; mais il fera mine cependant de vous lâcher, le jour où vous serez devenu plus faible que ses ennemis.
Contrairement au Chinois, le Lo-lo p'o n’est pas voleur; il respecte avec soin la propriété d’autrui. Près des Chinois, il aime toutefois à rendre œil pour œil, dent pour dent; mais toujours en catimini. Même chez les Chinois, il ne volera que si il a été volé lui-même.
Les Lo-lo p'o ne sont pas incapables d’une certaine culture intellectuelle; ils ont horreur quand même de l’étude. Beaucoup d’enfants sont envoyés dans les villages chinois, voisins des leurs, pour étudier. Hélas! le beau feu ne dure guère! Au premier reproche du maître, on déserte l’école et l’on préfère la vie libre de la montagne. Les plus persévérants arrivent à pouvoir écrire