ORIENTATION ARTISTIQUE
V\\ tenujin autorisé- a pu Noii' h's |(reiniers pas d'Auber dans la cari'it're dramafi(|ue ; il les a même guidés, en ce sens qu'il lui a foiiini le lixrel de sa premif're pièce, destin(''e à un tlitsitre public, (U (|ue son énergie (M1 a sur l'heure assuri' la repiM'senlation : c'est lîouillv, mé'diocre auteur, mais hoiinèle li(unme. et tel (|u'en ses récits on peut le croire sur paidle. Il faut lire le chapitre (|u il a cousacrt' ;i celle avenliu'e
dans un ouvrage intitulé « Mes récapitulations ^). Arthur Pougin la cité presque in extenso dans sa brochure : Aiiber. ses commencements, l'origine de sa carrière^ ce qui me dispense de le reproduire après lui. Rien de plus amusant, comme fond et comme forme ; le vieux liouilly a pris le jeune Auher sous son ég'ide ; il lui a confié le livret d'un acte, commandé par TOpéra-Comique pour l'époque du Carnaval ; il entend l'imposer en brisant tdulc résistance. Car, dans l'ombre du théâtre veille un compositeur jaloux, Nicolo, qui se défie des nouveaux venus et organise volontiers des cabales pour leur fermer la porte aux nez. La pièce a été reçue par le comité d'examen ; Mehul et Cherubini ont déclaré que « la partition n'était à la vérité qu'un Ijallon d'essai. mais qu'elle renfermait un gaz (jui ne demandait qu'à se développer! » Les répétitions commencent, et le paisible J3ouilly est obligé de se montrer, presque de se fâcher, pour ((uc l'adversaire ne les vienne point Iroul)ltr. Vjdiii. Il' Séjour militaire est représenté au théâtre de la lue Fevdeau, le 21 février 1813. L'action n'est pas trop mal conduite, et le point de départ a quelque valeur, puisque Scribe l'a l'cpris plus lai'd poui' en tirer, non sans succès le Nouveau Pourceaugnac- Malheureusement la place laissée au musicien dans ce vaudeville, permettait à peine de le juger : quatre airs à couplets, un mince trio, deux petits morceaux d'ensemble, point de chreurs, il n'v avait pas là de ([uoi i-eiii|ilir une partition. On a parié de chute, mais sans preuve. Voici l'exacte vérité. De 1813 ;i 1819, le Séjour mili-
taire fui joué seize fois, puis dix, lors d'une reprise en 1826. La province dans le même temps lui avait donné 82 représentations, et le total de ces 108 soirées avait rapporté comme droits d'auteurs la somme de 2,040 fr. 80 centimes : tel fut le premier argent i?agné au théâtre par le futur grand homme. Je le sais de honne source, puis(|ue je possède le registre sur lequel Auber inscrivait, au début de sa carrière, les représentations et les recettes de ses ouvrages à Paris et en province.
Somme toute, ce début méritait encouragemeiil. cl poui'tant six ans et demi s'écoulent avant qu Auber aborde la scène pour la seconde fois. A Jouvin qui, plus tard, TinteiTogeait sur la cause de ce long' silence, et lui demandait ce (ju'il avait fait, il l'épondit : « J ai fait des visites aux auteurs en crédit, et même à ceux <|ui ne l'étaient point, toujours mieux accueilli des premiers que des seconds. » Le mot est fin, comme tous ceux qui sortaient de la bouche d'Auber. Est-il exact? Jusque-là, le jeune com])Ositeui' n'avait jidinl rôdé autoui' des librettistes, c'est liouilly (jui nous en informe; il ne semblait g'uère attiré vers le théâtre; mais, à cette époque, une orientation nouvelle se manifesta, el j)()ur cause. Le pi-red'AulxT louciiait au terme fie sa vie ; il avait passé pour riclie, et il se sentait pauvi'e ; son commerce, un instant jjrospt're, avait ilécliné ; h.'S « Fastes d(; l'Empire » (ju'il avait pnblic's. ne trouvaient plus leur dt'bil au Icmps (h' la Restauration ; il sa\ait ((u'il ne laisserait rien à ses enfants ; la
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musique devait être pour 1 un d'eux le gagne-pain : autant écrire celle qui avait chance de rapporter le plus, la musique dramatique. Il eut à vaincre la modestie et la timidité de son fils: il le décida, sans doute, à se mettre en quête d'un livret : peut-être Tobtint-il directement de Planard (jui était son ami, mais qui montrait (|uel(jue résistance. En cédant, celui-ci ne fit pas à son collaborateur un précieux cadeau : il est difficile de voir un acte plus misérable (jue le Trsfaj/icnt et /es Billets doux: l'intriiiue en est nulle. [)ar sa naïveté même, et le style déconcerte le plus indulaent. La chute, cette fois, semblait inévitable, et lYeuvre donnée à Feydeau, le 18 septemln'c ISI9. dis])arut au bout de onze représentations.
Planard devait à son compaiinon dinfortunc une compensation ; il la lui donna sous forme d'une pièce en trois actes, la Bergère châtelaine, qui, cette fois, réussit. On pourrait s'en étonner, quand on considère aujourd'hui cette pièce à troubadours, ce vrai « sujet de pendule » oii les banalités conventionnelles, les émotions faclices. les situations sans Ncaisemblance et les coups de théâtre sans effet, se ti'ouvent réunis à point pour affirmer les g'oùts déplorables d'une épo((ue. Linduliience du public nétait pas un vain mot, quand elle acceptait alors sans jtrotester que de telles niaiseries lui fussent soumises. La musique avait le ])i"ivilège de tout faire admettie. cjuand on la jugeait bonne, et ce fut le cas en cette soirée du 27 janvier 1820 au théâtre de la rue Feydeau, soirée suivie de bien
(l aiiti-fs. cai- la Hergère duUclaine fut jouée à Paris îjo fois de 1820 <î 1828, et en province, à peu près dans le inème temps, 180 fois. Le tour aimable et gracieux de quelques romances ou chansons avait sufti pour opérer ce miracle.
Pourlatroisième fois. Plaiiard daigna descendre dans la lice avec le nu^me champion, et neut pas à s'en repentii'. Emma nu lu Pioine.'isi' imprudente e?,[ une ])ihce (jui se tient à peu pri's. et dont h^s situations au moins se justiliriil. Le inusicit'n pou^'ait, à défaut de fantaisie, dépenser un peu démolion et de sensibilité. Sans (buiie. il n"\ man(jae ni les formules i)anales, ni les rrditrs (liseuses: mais, [irise en bloc, la musique vaut par ses (|ualités scéniques : elle marche et soutient l'acti(in. iJonnt'e If 7 juillet 1821, Emma se maintint au répertoire jjendant onze armées, avec un total de 181 représentations à Paris, et tle o82 en province. La pièce, il est vrai, tombe dès lors, et brusquement, dans un oubli que nulle rf'prise ne vient interrompre; mais elle avait, ('(iiunie droit>. l'apporlt' au musicien, la somnn.' notable, de Hi2l.ilr. I 4 ecntinn-.s.
Il faut s'arrètei- iei pour iidler deux faits (jui se jud- (luisirent \"ers cette (''juiiiue. ej (|ui. par leuis consé'- (|uences, furent d(''cisil's dans la carrière d'Auber : lar- I ivée de Rossini et la connaissance de Scribe.
Rossini. dont (|uel(|ues Ojx'ras avaient déjà ('tt- importés en l'^i'ance. t'-tait nciiu lui-même sinslaller ;i Paris, comme eu un centre dOii il pouvait mieux ra\(iinu'r sur le uionile musical, et les li'ouipet tes de la
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reiioiiiinée avaient aussitôt sonné en son iionneiir. Une cour s'était tonnée autour de ce nouveau roi qui avait les journalistes pour courtisans et les spectateurs pour sujets. Lencens brûlait (|uoti(liennen]ent sous le nez de celui que Berlioz appelait avec iii'évérence « le gros homme ». et que la postérité doit appeler avec plus de justice, le grand homme. Ambroise Thomas me disait un jour, évoquant ces temps lointains : «Vous ne pouvez vous faire une idée du prestige (ju'il exerçait sur la jeunesse, et de l'engouement dont il était l'objet parmi nous, élèves du Conservatoire. On se passionnait, non seulement pour la linesse de ses broderies vocales, mais aussi pour l'ampleur de ses « iinales » et Téclat de son orchestre. Comme aujourd'hui on aspire à faire du Wagner, tous alors nous aspirions à faire du Rossini. Dans l'ombre, Lesueur et Berton étaient presque seuls à ronchonner : leur mauvaise humeur ne trouvait pas déclio. Tous, nous nous sentions dominés et conquis. Rossini était devenu lastre dans l'orbite duquel tout un monde gravite ; il resplendissait comme un soleil, et chacuu voulait s'échauifer à ses rayons ». Auber suivit l'exemple général et fut présenté au dieu en personne par leur ami commun, Carafa, dans une soirée où Rossini voulut bien, à la prière de l'amphytrion, se mettre au piano et chanter la cavatine de Figaro : « Largo al'fattotum délia cita ». Plus tard, il racontait ses impressions à Jouvin qui écrivait presque sous la dictée : « Je n oublierai jamais rcM'el produit par cette exécution foudrovante. Rossini avait une fort belle voix
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(If l)ai yton, et 11 cliaiitail. sa musique avec un esprit et une verve dont n'approclièreni, dans ce rôle, ni Pellegrini, ni Galli, ni Lablache. Ouant à son art d'accompagner, il était merveilleux ; ce n'était point sur un clavier, mais sur un orchestre que semblaient galoper les mains vertigineuses du pianiste. Quand il eutlini. je regardai machinalement les touches d'ivoire, il me semhlait les voir fumer! En entrant chez moi, j'avais grande envie de jeter mes partitions au feu : « Gela les réchauffera peut-être » me disais-je avec découragement. Et puis à quoi bon faire de la musi([ue. (juand on n'en sait pas faire comme Rossini '? »
Il avait trouvé son ciiemin de Damas, et, chose merveilleuse, il sut y marcher, y courir même, sans se casser le cou, c'est-à-dire sans rien sacrilier de sa personnalité. Il pratiqua les formules l'ossiinennes t[ui passent, mais aussi l'esprit rossinien (|ui reste. Son imagination prit un tour plus brillant et plus aisé ; sa mélodie devint plus séduisante, et son harmonie ])lus souj)le ; sans perdre en solidité, l'ensemble des constructions gagna en légèreté, et le mou\"ement scénique se lit plus vif. L'éducation sévère (|u il axait reçue paralysait un peu son élan, en le maintenani dans les limites d'inif Iroiilc correction ; les hardiesses de lanou\tdle école infusaient à la musique di'anuiti({ue une autre \ir cl ouv l'aient des horizons incoinius. Avec une mesure cl une prudence (|ui h'iiaicnl du génie, el (jui soni, en cHrl, inic j»arl (h; son génie jiropre, Aiibcr r(''ussil à s'assimiler, sans effort appai'ent, les éléments les j)lus dispanilcs : il sut
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lt'iii|iéi-ei- la iilact' de Cheruhini par le IVu de Rossini. et, rehaussant ainsi ses dons naturels, il parvint à réaliser un modèle en son genre, le t^pe Ir plus accompli peut-être, le résumé le plus (■(iiiiplrl d une tnriin' d art que le temps peut démoder, mais non etl'acer de l'histoire.
S'il dut ;i renlit'Miist' d'un tiers le plaisir de connaître Rossini. Auher ne dut i|u"à lui-même, c'est-à-dire à sa musique, le profil dVnlrer en relations avec Scribe. Celui-ci lui éiTi\it un jdur pour lui demander d'utiliser dans un de ses vaudevilles, une ronde de /a Bergère châtelaine (\\x\.\m avait plu. Celui-là répondit avec modestie et reconnaissance, en acceptant. L'échange des deux hillt'ts ahdulit à un iictr d association qui scella, depuis lors, une inaltérable amitié. Les deux hommes de théâtre se virent, se connurent, se jugèrent utiles l'un à l'autre, et de cette appréciation réciproque naquit une collaboration de quarante années que la mort seule vint interrompre. Pai' la nalurc et la diversité de ses travaux, Scribe, allant d'un théâtre à l'autre, dut associer souvent sa fortune à d autres artistes : uuiis Auber n'eut ni regard m' t'.iihlesse poui- pei^dime, et sa fidélité ne se démenlil j;iin;ii>. IN dexinreni ih's frè'i'es d'armes, et le pacte (|ui les univsjiii |enr>er\il ji lous deux : à Scj'ibe, en ce sens que la mu^i(jue d Auber lui valut sa part de retentissants succès ; à Auber. en ce sens que le livret de Scribe fournissait à son iniai:ination ralinieiil. si l'on peut dire, le plus nutritif el le mie'ux approprié.
Sans doute, la mode veut aujourd'hui que l'on tienne « Monsieur Scribe » pour peu de chose, sinon même
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pour rien ; c'est le baudet, c'est « ce maudit animal, ce jialeux, ce pelé I « dont parle La Fontaine dans les Animaux malades de la peste. (Jn l'aille la l)onrgeoisie lie son esprit et la négligence de son style; on le rabaisse au niveau de la terre sur la(juelle. coiruiH' uu Acr iiiliiiit'. il n'a jamais su que ramper. On oublie (juil saxait bâtir une pièce, et que la solidité de sa charpente pouvait faire passer sur le goût de rornementation. On oui)lie quil a trouvé des situations neuves et intéressantes dans tous les genres, drame, comédie, opt'ra. siluations quil tirait le plus souvent de son propre fonds. On n'a de souvenir (jue poui" sa ])oésie, laquelle, à coup sùi'. niiiiiquf ({"envolée et resscinblr plutôt à de la prose limée. Nos librettistes modernes, auteui'S très malins, ont eu recoui'S à un moven ingénieu.x pour souslraii-f à l'ironie des rej)roclies leur imagination scénique et leur langage poétique : dune part, ils puisent dans le lliéâtre ancien ou étranger, car ils mctlenl en j'ièces, c'est bien le cas de le dire, les ronums, contes ou nouvelles de leurs confrères ; de l'autre, ils se servent, au besoin, de la prose. Le vers a ses partisans liili'Ics. il est vrai : mais il ne faut [)as le considérer de trop près, même chez les plus grands et les meilleurs, car le strass s'y mêle au diamant.
En résumé, les deux amis s'ciiteudaieul à uirrxrillc .'1 se complétaient. Le plan de l'ouvrage une fois Irar.'. .\Ld)er trouvait ses principaux motifs et Scribe Ifui' ada|.tait les mots qui convenaient. Sa muse avait bon (•ar;i<-tèrf : elle se pliait docilement \\ ce ({u'on exigeait
d'elle, et, sur le « monstre » apporté par le musicien, les svUabes s'ajustaient, comme un vêtement fait sur mesure : procédé que nous réprouvons aujourd'hui, voulant courber la musique sous le joug' de la poésie, lorsqu alors la poésie, ou, plus exactement, la parole n'était que la très-humble servante de la musique. N'en j tirons nulle vanité : il y a des modes pour tout, pour 1 l'écriture comme pour le costume.
Or, voici (|ut' du jour où Auber associa sa fortune à celle de Scribe, sa situation personnelle vint à se modifier. 11 avait perdu son père, peu de temps après le Testament et les Billets doux ; il se voyait avec la charge dune mère, d'un frère et dune sœur ; il devait travailler pour vivre et tirer de ses compositions non plus un plaisir, mais un gagne-pain : il cessait d'être un amateur pour devenir un professionnel. Il avait publié à ses frais ses deux premières partitions ; désormais se présente un éditeur qui paye les deux suivantes, chacune 2.400 francs dont 1.600 francs pour le musicien, et lui commande, en outre, sur Emma une fantaisie pour violon au prix de 250 francs. Son nom commence donc à être coté sur le marché musical ; celui de Scribe Tétait déjà sur le marché littéraire; leur réunion a pour conséquence une plus-value. Leicesfer, premier produit de la collaboration, fa Neige et les opéras-comiques suivants, jusqu'à l'époque de la Muette de Portiei, | sont vendus 4.o00 et 5.000 francs, dont les deux tiers reviennent à Auber : c'est le commencement de la gloire et de la richesse.
Dès lors, sa vie s'écoule sans incidents notables, réglée pourrait-on dire, comme un papier à miisi({ue. 11 s'est conquis un public, et cliaque année environ voit un ouvrage ou tleux s'ajouter aux précédents ; il travaille sans relàcbe ; il alimente le répertoire de deux théâtres, et le souvenir de (juelques l'ares échecs s'etlace devant le prestige inouï d'une série presque ininterrompue de succès.
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