L'HOMME ET LE FONCTIONNAIRE
La vie d'Aubei- n'est pas, comme celle (b' la ni d'autres artistes, fertile en menus incidents, ricbe de fantaisie, et semée d'aventures plus ou moins étranges ; elle n'a ni la variété, ni rint('r(M dim roman. Ses débiils S(^ pei'dent dans une (b'mi-obscurilt', d'oii siirgil \\ peine b' souvenir (b' (|U(d(|u<'s biils sans (bih' l»ien pn'cise : (''ducation liourgeoise, cullure arlisliquf damaleiu-. essai commercial el infriicliiciix à Lomb'cs. ('Imles ninsicab's
t'I solides avec* Clici-ublni, relations amicales avec la famille de Ghimay, enfin premières compositions exécutées, soit dans le monde, et aloi's sans portée, soit devant le public, et alors sans succès.
Telle se résume en quatre lignes une période qui, s'étendant jusqu'au lendemain de sa première victoire, ne comprend guère moins de quarante ans. A cet âge, Pergolese, Mozart, Schubert. Weber, Bellini, Mendelssohn. avaient terminé leur carrière; Auber commence la sienne, et rien, jusqu'à l'heure finale, n'en devait inteiromjjre l'heureux cours. Comme un ruisseau coule paisible entre les deux bords de prairies verdoyantes, sans cahot ni ht-uit, aiilre (jue la rencontre d'une branche ou d'un caillou, ainsi cette existence se })0ursuivit dans la régulai'ité du travail (juotidien, sans autre surprise que laléa llatteur d'un plus ou moins grand succès, pour prix de sa peine. Xitlla dies sine lineâ pouvait devenir sa devise, car il livi-e bataille presque chaque année : de 1819 à 1848, soit en trente ans, il ne tait pas représenter moins de trente-quatre ouvrages, et ne garde le silence que tjualre fois : en 1822, où l'on devait donner Leicester. reciih' jusijuau mois de janvier de l'année suivante, en 1827 et en 1838 où il préparait deux de ses plus importants opéras, la Muette de Portici et le Lac des Fées, en 1846, seule époque où il semble avoii* éprouvé un peu de lassitude et de découragement après l'insuccès de In Barcarolle. A dater de ce moment, l'ardeur se ralentit un peu. mais c'est encore à peine si l'âge fait sentir le poids de son fardeau : de
1849 à 1870, en vingt-deux ans, ilfait repi'ésentrr onze ouvrages, soit une moyenne d'un tous les deux ans : exemple rare dune activité dont la durée même tient du prodige, et d'une fécondité dont le résultat artistique peut ainsi se résumer : trente-sept opéras-comiques, (lir opéras, un ballet, en tout quarante-huit partitions, publiées sauf cinq : les deux opéras-comiques du début. r Erreur cC un moment et Couvin. un 0})éra de cii'constance, Vendôme en Espagne, et deux pièces transformées l'une, leChecalde bronze, en opéra, l'autre, Marco Spada, en ballet.
L'éloquence de ces cbitlres prouve assez (juel travailleur fut Auber ; mais ce qui ne semble pas moins remarquable, c'est (ju'il le fut sans avoir l'air de l'être. A le voir se mêler gaiement au tourbillon de la vie mondaine, monter à cbeval, assister aux courses, faire des visites, ligiircr dans les fêtes oflicielles, aller an théâtre ou en soirée, et rentrer ciiez lui pour souperà l'heure oii d'autres dorment, on pouvait se demander (juelle iieure de la journée lui permettait de s'asseoir devant sa tal)le ou devant son piano. Jjc secret de celle force résidait en [)arlie dans ce privilège mystérieux que la ruiture accorde à cei'tains êtres de s'endormir pour (|uel- (jues instants, oîi ils sont et connne ils veulent : les veux se fernieni el, (|Uiind ils se rouvrenl. lu l'aligne esl dissipée ; une heure \ iiiil une iniil . A uber. connue .Njipoh'on. pouvait ainsi l'aire de noiables économies sur le tem[is normal que bien d'aulres accordeni au soiuiueil. Il se couciiait tard et se levait hU, (juilte à se ralli'aper le jour
dans un fauteuil de quelque académie, ou, le soir, dans une loge de quelque théâtre. Il donnait même chez lui a six heures du matin les audiences qu'on lui demandait : il avait trouvé ce moven ingénieux et prati(jue pour éloigner les gêneurs, parmi lesquels il en est heaucoup heureusement qui préfèrent le plaisir de dormir à celui de venir ennuver leurs semljlables. Dailleurs, ne comptant point avec son sommeil, il lui arrivait de ne point épargner celui des autres M"" Damoreau-Ginti qui fut une de ses meilleures interprètes, et au jugement de laquelle il se liait volontiers, racontait que plus dune fois Auber s'était présenté chez elle au beau milieu de la iiiiil : il la faisait réveiller afin de lui soumettre, sans attendre au lendemain, telle mélodie fraîche éclose, écrite en hâte, et d'une encre presque Immide encore sur le papier. Comme elle avait un piano dans sa chambre, elle demeurait couchée, tandis (|ue le maître exécutait le morceau pour lequel il était venu, ou solliciter de Thabile cantatrice un conseil pratique, ou simplement goûter la joie intime d'une approbation.
Cet empressement nCst-il pas signilicatif ? Quel bon argument il fournit pour combattre ceux qui, connaissant mal Auber, ont osé écrire sur lui des phrases dans le genre de celle-ci : « Il professait pour son art et sa production une prol'oiub' indillerence ! » Fétis (jui prétendait tout savoir, et (|ui inventai! (juand il ne savait pas, avait trouvé là une l)elle occasion de faire pailer les gens : donc, Auber. selon lui, « avouait à ses amis (|u"il n'aimait pas l'art au(juel il dtiil tout et que la raison
seule triomphe de ses dégoûts lorsqu'il écrit. » On peut douter (jLie Fétis comptât pai-ini ces amis et qu'Auber l'eût jamais honoré dételles confidences. Même de nos jours. M. Jean Chanlavoine a repris celle liièsc, en rappuyaut de deux lettres où le maître se plaignait de « l'ennui « (jue lui causait son travail. 11 a conclu facilement que, n'aimant pas son art, le musicien manquait de génie. Or, la même plainte se rencontre sous la plume de Wagner dont on ne conteste pas plus le génie que l'amour pour son art, mais il s'agit Là d'ennui matériel; c'est l'ennui inhérent au métier, l'ennui dahgner des notes sur des pages d'orchestre, sans pouvoir confier à un secrétaire cette tâche graphique, aussi nécessaire que fastidieuse. Auber, comme Wagner, pouvait, à certaines heures de fatigues, avoir le dégoût d'écrire; mais aussi, comme lui, il avait la joie de composer. Seulement, à sa différence, il s'en cachait par discrétion, peut-être aussi par précaution. Il n'était point bavard; il aimait la causerie, mais détestait la discussion où se dépensent parfois, sous couleur d'avis raisonnes, tant de paroles inutiles : on discute avec l'espoir de se convaincre ; Auber avait ses convictions qu'il ne tenait pas à imposer aux autres ; il demandait la réciprocité, et. pour être plus sûr de l'obtenir, il affectait, en ce qui concernait son art. une indifférence, toute de façade, mais propre à écarter les curieux et les indiscrets. C'est alors (|u'il s'écriait : « J'ai aimé la musique jusqu'cà trente ans, — une véritable passion de jeune honniic ! Je l'ai ainu'e tant iju'tdle a été ma maîtresse, mais depuis clic est devenue ma
62 A U B li R
femme... » Et les naïfs prenaient pour un aveu, ce qui étaitFamusanle boul adc «l'un lunanie d'espiil. En somme, il avait, si l'on peut dire, la pudeur de son art. Offrant un repas au public, il ne jugeait pas à propos d'initier ses invités aux détails de la cuisine , il avait préparé les sauces à sa manière, manière qui pouvait n'être pas au goût d'autrui, mais qui avait pour lui l'avantage d'être sienne. Sa musique, c'était sa chose, une partie de soimême, sa vie et sa conscience ; il la défendait contre les regards profanes, et son apparent dédain équivalait à une ruse de guei-re. Tant pis pour qui ne la voyait point et s'v laissait prendre. Lorsque Wagner vint à Paris en 18(i(l, il ne manqua {)as d'aller faire sa cour à Auber, (jii'il estimait sans raiiiier ni toujours le comprendre, mais dans lequel il devinait une force ; il se présentait, comme les autres, à six heures du matin, et tentait de disserter avec l'auteur de la Muette, comme il l'avait fait avec l'auteur de Guillaume Tell. Rossini, peu endurant, avait fini par l'éloigner un peu rudement ; Auber, plus courtois, sommeillait un peu, laissait dire beaucoup, et, si l'interrogation devenait trop pressante, répondait: « Je n'aime que les fennnes, les chevaux, les boulevards et le bois de Boulogne. » Aussi Wagner, comme tant d'autres, devait-il, in petto, conclure : «Cet homme assurément n'aime pas la musique ! »
Il l'aimait, au contraire, à tel point (juil lui consacra tout le labeur de sa vie, et que, sur le point de mourir, sa pensée suprême fut pour elle. Dans les affres de l'agonie, sous le coup de visions intérieures (|ui sans
(loiiLe ul)sédaient son esprit, (jiu'lcjiics paroles se mêlaient à ses gémissements: VVeckeilin (jui l'assistait, prêta l'oi-eille et entendit : « Musique !.. Ali!... la musique... (jue fleviendra-t-elle ?... « Ce furenl les derniers mots (fue ses lèvres purent articuler d'une faeon distincte. C'est donc à la musique et à son avenir qu'il songeait, quand déjà la mort avait mis une ombre sur ses yeux. La sollicitude va, d'ordinaire, aux choses et gens que l'on aime; l'indifférence ignore in([uiétude et souci.
On peut expli((uer de même une particularité (jue les contemporains d'Auber ont observée, sujet de critique pour quel((ues-uns, et d'étonnement pour tous : il n'assistait jamais à l'exécution publique de ses œuvres. Ouand sa pièce était répétée généralement, il la vovait pour la dernière fois, et ne remettait plus les pieds au théâtre, les soirs ({u'on la donnait.
Quelle force le poussait ainsi ? Timidité ? pose ? a-t-on dit; nullement, mais siiuple discrétion personnelle. L'œuvre une fois sortie de ses mains ne lui appartenait plus, il la livrait au public avec ou sans regrets: en revanche, sa personne lui appartenait toujours, et c'est elle (ju'il entendait ne pas livrer; il ne voulait pas plus l'exposeï" à subir le choc désagréable de (juelqiie improbation, qu'à l'imposer pour forcer le bruit llatt<'ur (hquehjues applaudissemeiils.il restait donc à l'écart, et faisait de son absence inie (juestion de dignil»'. En outre, cette œuvre lancée dans la circulation, il ne la tenait point pour jiarfaite: sa modestie et son expérience lui jK-i-metlaicn! d'y apei-cevoir des taches (|u"il ne pouxaii
effacer, sous peine de se livrer au travail continuel et vain de Pénélope. Au lieu de restaurer la vieille maison, il préférait en construire une neuve; et, comme le spectacle de la masure pouvait lui déplaire, il donnait à son àine épicurienne le plaisir de s'épargner une peine ou un regret.
Sans parler du prestige (jue donne toujours à l'artiste, comme au savant ou au guerrier, l'auréole du succès, riiomme. chez Auber, exerçait, par les seuls avantages de son phvsique et de son esprit, une situation particulière. Élégant de sa personne, petit, mais la taille bien prise et d'iiarmonieuses proportions, le visage rasé, ne laissant poindre (ju aux joues la naissance des favoris, selon la mode de la Restauration, les traits assez réguliers, la mine fraîche et souriante, la ligure illuminée par deux yeux noirs qui s'enfonçaient profondément sous l'arcade sourcilière, toujours habillé avec correction et même avec une certaine recherche, il était né pour plaire, et il plaisait. Autour de lui, sans effort, naissait la sympathie, et, comme il aimait les femmes pour leur beauté, les hommes l'aimaient pour son esprit, non (juil fût un conteur émérite. un de ces brillants causeurs, qui peuvent tenir une assemblée sous le charme de leur parole abondante et variée. Au contraire, il se taisait volontiers, et paraissait n'écouter que d'une oreille distraite ; mais une idée exprimée, une réflexion faite, une nouvelle annoncée provoquaient chez lui une brève réponse, parfois une simple exclamation, et, sans éclat de voix, san§ insistance, de ses lèvres à peine remuées le