‹ AuberChapitre 12 sur 17 · LA FIN D'UN MAITRE · texte numérisé non relu

LA FIN D'UN MAITRE

A l'approché des heures suprêmes, Auber vivait dans une sorte d'aimable et discrète apothéose. Comme il s'était retiré de la lice dramatique, la critique avait rentré ses griffes. La vénération de tous l'entourait, saluant en sa personne et la gloire acquise et l'âge atteint. 11 avait distancé tous ses rivaux, les voyant tour à tour tomber sur la route qu'ils parcouraient, ensemble; jeunes ou vieux. Herold, Nicolo, Boieldieu, Adolphe Adam. Meyerbeer, Nalevy. Hossini enfin, avaient dis-

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paru, et lui seul restait. Nul en Fiance, comme à l'étranger, ne pouvait lui disputer la prééminence el passer pour plus illustre parmi les compositeurs dont il devenait presque le doyen. Berlioz s'éteignait dans la demi-obscurité, d'où son nom ne devail sortir aux yeux de la foule que près de vingt années après sa mort. Verdi, s'en tenanl à l'héritage de Donizetti, n'avait pas encore écrit Aida, ni procédé à cette évolution qui lit la grandeur de sa lin artistique. Wagner, réduit à ne triompher que dans les limites de sa patrie, n'avait pas encore donné la Tétralogie ; il n'était ni le dieu, ni même l'homme de Bayreuth. De ce privilège que donne l'âge, Auher ne ressentait nulle lierté ; il se serait plutôt reproché ses quatre-vingt-neui ans. quand il se laissait aller à dire entre amis : « Il ne faut d'exagération en rien : j'ai trop vécu! j> Plus qu'un autre, il regrettait la jeunesse qu'il avait tant aimée, et si quelque Méphistophélès avait pu lui rendre ses vingt ans. il aurait volontiers cédé toute sa gloire pour le prix du marché. El pourtant, comme le proclamait à l'Institut, le vicomte Henri Delaborde, o sa \ ieillesse même n'était à bien des égards qu'une jeunesse exceptionnellement prolongée, ou tout au moins une riante arrière-saison à laquelle les ruses d Anarréou ne ma tiqua ienl pas plus que les grâces et la fertilité poétiques. » Les années axaient blanchi sa tête, mais à peine courbé son corps: dans l'orbite profonde de ses grands yeux une flamme brillait, pour dire encore l'intérêt qu'il prenait à la vie. Il continuait de donner audience le matin, de venir au Conservatoire

après déjeuner, de se rendre en voilure au bois de Boulogne F après-midi, et d'aller au théâtre le soir. Il ne renonçait pas à être, comme on l'a dit, « de tous les plaisirs, de toutes les fêtes, de toutes les foules qu'attirait un divertissement ou une nouveauté quelconque ». Une de ses dernières impressions artistiques fut une reprise de la Muette de Portici que lui avait ménagée à l'Opéra, le directeur Emile Perrin ; on avait remis à neuf décors et costumes; assis devant une petite table et la partition sous les yeux, il présidait la répétition générale. Devant tous il donna son approbation et se déclara satisfait avec la courtoisie qui sied en pareil cas à l'homme du monde. Mais une fois dans la rue, aux amis qui le complimentaient, il se contenta de répondre : « Si maintenant l'on me donnait cet ouvrage à faire, je l'écrirais tout autrement » Ainsi jusqu'à la dernière heure s'affirmait cette modestie, cette défiance secrète. cette juste connaissance de soi-même qui le faisait toujours marcher vers le mieux et lui laissait l'éternel regret de ne l'avoir pas atteint.

Par un prodige de santé intellectuelle, l'activité du compositeur se maintient, mais les derniers ouvrages laissent percevoir à l'œil exercé quelques signes, vagues encore, qui manifestent le déclin. Dans le paysage semble déjà poindre une brume légère qui voile un peu les objets et ternit leur éclat. Les couleurs sont moins vives, les arêtes du dessin moins fermes; il y a moins de fantaisie dans l'invention, moins d'originalité dans la mélodie, moins de vigueur, en somme, dans l'ensemble.

Tout se réduit et s'atténue, comme un joli pastel dont lestons s'effacent, C'est une Lumière qui brille encore, mais va s'éteindre ; déjà l'on devine l'action du temps, la marche impitoyable de l'âge qui demain fera du silence et de l'ombre avec ce qui. la veille, était le bruil et la lumière, l'amour. et la vie.

Au cours de l'année 1870 apparurent les premiers symptômes de tristesse et de découragement; une maladie de vessie le minait sourdement et parfois le lancinait de ses vives douleurs ; son humeur alors s'assombrissait ; il parlait même de sa fin prochaine lorsque les tristes événements qui se déroulèrent à cette époque vinrent redoubler ses angoises physiques et morales. Nos premières défaites touchèrent sensiblement la fibre de son patriotisme ; le siège de Paris lui porta un véritable coup. Il ne voulut pas s'éloigner, cependant ; dans cette capitale que, depuis l'âge d'homme, il n'avait jamais quittée, près du Conservatoire, dont les portes au mois d'octobre ne s'étaient plus rouvertes, il estimait que son devoir le retenait, devoir « d'honneur et de reconnaissance », disait-il. Les heures se firent. chaque jour, plus sombres et plus cruelles; on réquisitionnait, on lui prit son cheval, son vieux Figaro qu il avait monté jadis, et qui! aimait comme un compagnon du temps passé : les privations matérielles ne firent qu'empirer son étal. Pourtant, il travaillait encore; ne pouvant plus sortir, il se résignait malaisément à garder la chambre, et, pour occuper ses loisirs forcés il écrivait de la musique; il s'adonnait a un genre

d'ouvrages, que, depuis son adolescence, il avait négligé ; il revenait à ses premières amours, à la musique de chambre, aux quatuors pour instruments à cordes. Dans ces productions suprêmes, demeurées inédites, et dont il n'acheva pas la dernière, car sa plume s'arrêta, comme on peut le voir sur le manuscrit original, au milieu d'une mesure, il ne faut chercher ni la profondeur d'un Beethoven, ni la passion d'un Schumann ; il se contente d'évoquer le souvenir d'Haydn; il trouve de gracieuses mélodies qu'il harmonise à quatre parties el développe discrètement, sans lourde pédanterie, avec une aimable aisance, un esprit souple et délie : c'est le clair miroir où se reflète son dernier sourire.

La Commune vint ajouter à l'humiliation de la victoire étrangère la honte d'une guerre civile. Sous le coup de tristesses profondément ressenties, le mal s'aggrava. Un jour du mois de mai, il dut prendre le lit, el ne le quitta plus. Deux amis. Ambroise Thomas et Weckerlin le veillaient à lourde rôle, et lui prodiguaient les témoignages d'un dévouement fondé sur la respectueuse admiration et la sincère reconnaissance. Le i'2 mai, au matin, il semblait reposer assez doucement, malgré une respiration déjà haletante, lorsqu'une violente douleur lui lit pousser un gémissement d'angoisse; il se redressa brusquement en un efforl suprême, el retomba la tête sur l'oreiller ; il était mort.

Quelques mois plus tôt, une telle disparition eût fait grand bruit; elle aurait ému la population parisienne et

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provoqué une de ces manifestations grandioses qui traduisent le sentiment des foules. Or. la rigueur des temps obligeait à cacher ce deuil, à l'envelopper en quelque sorte dans l'ombre dix rite et prudente d'un demi-silence. 11 importait de soustraire celte illustre dépouille à des hommages indignes d'elle; il ne fallait pas voir, suivant l'expression du vicomte Henri Delaborde à l'Institut, « les hommes de la Commune, faisant leur proie de cette gloire, essayer de le transformer après coup en complice et de lui infliger, après un simulacre de gratitude envers le chantre de Masaniello, l'outrage dune adoption à l'ombre du drapeau rouge ». Grâce à Dieu, l'humiliation de cette funèbre comédie fut épargnée à notre pays et à notre temps. Déposé presque furtivement, par des mains amies, dans un caveau de la Trinité, le cercueil de l'auteur de la Muette en sortit au bout de quelques mois, non plus pour être promené par les rues en tumulte comme un trophée de la démagogie, mais pour recevoir au milieu des légitimes représentants de la reconnaissance nationale, un tribut de respects plus sincères el de souvenirs mieux justifiés.

Les obsèques furent célébrées à l'église de la Trinité, sans éclat particulier, mais avec la pompe relative que permettait la tristesse de l'époque. Sous les voûtes, de belles voix résonnèrent, et, devant le cercueil, au cimetière, de nobles discours lurent prononcés : Alexandre Dumas fils, notamment, trouva les paroles qui émeuvent et qui constituenl la véritable éloquence.

A l'Institut, l'éloge du défunl fut prononcé avec cette gravité académique dont le vicomte Henri Delaborde gardait la tradition, el la ville de Caen érigea une statue à celui dont le hasard de la naissance avait l'ait l'un de ses glorieux enfants.

Mais, il est une ville où le marbre, la pierre et le bronze doivent immortaliser sa mémoire, c'est Paris, Paris dont il ne s'est jamais éloigné, Paris qu'il aimait par-dessus tout, Paris dont il a satisfait la gourmandise musicale, en lui servant, jusqu'à son dernier jour, les friandises les plus succulentes et les bonbons les plus lins. Son buste, auquel la Gloire, sous les traits d'une gracieuse Parisienne, en domino noir, pourrait tendre une couronne de laurier, devrait se dresser sur la place Boieldieu, devant cette salle Favart, où pendant cinquante ans, il a livré les batailles qui ont fait le succès de ses œuvres et l'honneur de son nom.

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