‹ Auget de Montyon, 1733-1820Chapitre 118 sur 224 · C'est Madame Nccker qu'il faut lire · texte numérisé non relu

C'est Madame Nccker qu'il faut lire

4. Montyon fait ici allusion au métier de gouverneur des enfants d'Orléans.

LE CONSEILLER d'ÉTAT 18T

Un des défauts de son esprit est la légèreté, la contradiction, l'inconséquence, qu'ont pi"esque toutes les personnes qui ont vécu dans un monde faux et brillant. Elle est très mobile et elle fait des choses qui ne sont pas analogues à ce qu'elle se propose et à ce qu'elle veut faire.

On a plus fait de reproche à son cœur qu'à son esprit, j'ignore sa conduite, mais autant (ju'on peut juger de la moralité par l'esprit, et singulièrement par la conversation, je crois que c'est injuste. Je la crois susceptible d'affection plus que d'attachement, elle a l'esprit trop vif et trop d'imagination pour être insensible; elle a trop d'esprit pour être égale et constante.

Ce qu'elle aime le plus est elle-même, c'est le sort de l)ien d'autres, mais ce qu'elle aime le plus en elle, c'est sa réputation d'esprit. On la dit menteuse, je ne crois pas la chose impossible ; elle aime à feindre et est artificieuse, d'ailleurs elle se livre trop, et les personnes qui se mettent en avant avec trop de facilité n'ont que cette voie de retraite.

Le manuscrit de Montyonse termine ici, c'est-à-dire dans l'endroit où Tobservateur minutieux et défîantallait reprendre tous ses droits. C est grand dommage. M""'- de Genlis méritait d'être disséquée jusqu'au bout par un aussi habile anatomiste,et Topération eût été d'autant plus intéressante, que, dans le temps qu'il interrompait de prendre des notes sur elle, Montyon accoutumait de fréquenter chez une de ses meilleures ennemies : nous avons désig'né M™*^ de Créqui.

Celle-ci ne péchait, certes, ni par dissimulation, ni par coquetterie ; jeune femme, elle racontait ses petites affaires à tout venant, si bien qu au dire de Nicolas Moreau, on devait <> serrer les lèvres pour ne pas rire ». Vieille femme, malade, déçue, meurtrie jusqu'au fond de l'âme par l'ingratitude d'un fils quelle aurait voulu pouvoir chérir, elle s'était reconnu « une vocation décidée pour l'anéantissement ^ » et elle avait renoncé sans regrets à la place que lui réservaient sa fortune et sa naissance dans la haute société.

Déclarant « tous les hommes séditieux et intéressés, bavards

1. Correspondance de 3/""= de Créqui avec Sénac de Meilhan, publit-t; par Edouard Fournier.

et poltrons ' », elle s'était retirée au fond du plus petit de ses salons, ambitieuse d'y nourrir seulement sa piété qui était solide, son érudition qui devenait tous les jours plus vaste et plus sûre, son goût de l'amitié qui restait vif. Elle-même a écrit au sujet des joies désintéressées qu'elle trouvait dans ce dernier sentiment : « L'amitié, telle que je l'éprouve, n'étale rien, et, contente de ce qu'elle a, elle n'a besoin ni d'ostentation ni de confidents pour être satisfaite ^. »

Vers sa soixante-dixième année, c'est-à-dire vers 1783, M'"*' de Gréqui élut cependant un confident en la personne de Sénac de Meilhan, ce grand méconnu, auquel il n'a manqué peut-être pour devenir un grand homme, que de fléchir au temps et de s'enfoncer dans quelque parti. Elle avait commencé par lui écrire souvent et longuement pendant les séjours qu'il faisait à \^alenciennes en qualité d'intendant du Hainaut. Bientôt, elle résolut de faire de lui le demi-dieu du temple qu'elle avait consacré à l'intimité. Durant le temps qu'il passait à Paris, elle l'installa donc chez elle, presque à demeure, dans le fauteuil occupé jadis par d'Alembert et par Rousseau, entre les bergères réservées à ses deux amies les plus chères, M""^deTessé et M""*' de Giac. Puis, comme toute idole exige des victimes, elle consentit à élargir le cercle, et fit venir des causeurs de second plan, dont le sort était de paraître moins spirituels, moins avertis et moins désabusés que .M. l'Intendant de Valenciennes. Il y avait là Cérutti, Raynal, Dupaty, quelquefois Lally-ToUendal, et presque toujours Montyon.

Celui-ci ne fut pas le dernier à éprouver les rigueurs de l'immolation. Dans sa correspondance avec Sénac, M™^ de Créqui montre en effet, notre héros, sous les dehors d'un homme « friand de titres et de glorioles, à l'affût des petites nouvelles sur lesquelles il disserte ». Dans son salon, elle s'amusait fort de les opposer l'un à l'autre ; et c'étaient alors des discussions sans merci, entre Montyon, toujours entêté, un peu dur, assez étranger aux nuances, et Sénac, toujours délié, presque scep-

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