‹ Auget de Montyon, 1733-1820Chapitre 119 sur 224 · Ihid · texte numérisé non relu

Ihid

tique, plus épris de la forme et du trait que du fond ou de l'utilité. Par un bon mot ou par quelque ironie, Sénac essayait le plus souvent de clore l'incident ; mais alors Montyon de remonter aux sources, de compulser les documents et les notes, et de poursuivre son adversaire, par correspondance, jusqu'au dehors du salon de M"**" de Créqui, et. s'il le fallait, jusques au fond du Hainaut.

Voici, par exemple, la curieuse note que notre conseiller d'Etat adressait à son advei'saire. le lendemain d'un jour où la discussion porta sur Je prix du setier de blé, au temps du roi François I*^"", et où elle avait provoqué un pari, dans lequel Montyon s'était engagé pour une livre quatre sols :

Note.

Pendant les 12 premières années du règne de François h^, les différents prix du setier de blé s'élèvent, d'après le relevé fait par M. Herbert sur le livre de M. Dupré de Saint-Maur, en total, à la somme de 18 1. 19 s, 2, laquelle divisée pari2 donne pour prix moyen l-ll-" et 1/6. Il est vrai que ce résultat n'est pas aussi exact qu'il pourrait être, si cet auteur eût fait mention du prix des années lol6, l."il8 et 1323.

Au surplus, ou lit dans Budé, auteur célèbre et surnommé le Prodige de la France : <.<■ On tient parmi nous que les grains sont en France à leur juste prix lorsque le setier du meilleur froment se vend 23 sols tournois, qu'il se balance de 20 à 30 sols ; qu'audessous de 20 sols, il est à vil prix, et qu'il y a cherté quand il passe 30 sols. ))

Voici maintenant le billet dans lequel Sénac de Meilhan fait réponse à Montyon, sur le ton d'une supériorité qui ne s'ignore pas, et avec la concision d'un homme que d'autres soins réclament :

Ce 4 juin 1783.

M. de Meilhan a reçu le billet de M. de Montyon, et les calculs joints ; il persiste toujours à ce qu'il a eu l'honneur de hii diic, que pendant 12 ou 13 ans du règne de François I*"", on avait ou Imil

1/2 setiers cU' blé pour un marc d'argeul ; il joint ici la preuve de ce qu'il a avancé et il compte bien avoir gagné 1 livre 4 sols, pour laquelle somme il poursuivra M. de Monthyon au tribunal de M""» la Marquise de Çréquy, haute justicière, comme dirait M™« de Giac. M. de Meilhan a l'honneur d'offrir ses hommag-cs très humbles à M. de Monthyon.

Montyon cessa de fréquenter le salon de M'"'^ de Gréqui vers 1788, ainsi qu'elle-même s'en plaint dans une lettre à Sénac, de la même année. Est-ce à dire, comme elle l'aflirme encore, que l'amour des « j^lorioles », l'ambition des places, des titres et des dig-nités, aient fini par le retenir complètement dans les Conseils et à la Cour, et par le ravir à ses amis ? Nous n'avons sur ce point que fort peu d'éclaircissements, mais il est certain que, de 1780 à 1789, Montyon travailla beaucoup pour les ministres et les Conseils; il est non moins certain qu'il fréquenta \'ersailles avec régularité; nous allons donc essayer de l'y suivre.

MONTYON A L.\. VILLE ET A LA COUR DE 1776 A 1789 [suile). LE CHANCELIER Dl' COMTE d'aRTOIS.

I. Solitude de la cour, sous Louis XVI. — Montyon figure parmi ceux qui réagissent contre cet abandon. — Il achète lui-même une charge de cour, cellede chancelierdu comte d'Artois. — Le comte d'Artois et la politique. Cabale contre Nccker. — Un portrait inédit de ce ministre. — L'affaire Bourboulon. — Montyon et les Assemblées provinciales. — Montyon à l'Assemblée des Notables de 1788. — Le Mémoire des Princes.

II. Pourquoi Montyon est demeuré un personnage de second plan, en dépit de son activité politique. — Ce ne fut pas un effet de la modestie. — Ses démarches pourse pousser jusqu'aux honneurs et aux places. — Ce fut le résultat d'un désaccord profond entre Montyon et son époque.

m. Mauvaise santé de Montyon. — Tournure pessimiste de son esprit. — Quelques maximes inédites. — On en vient à travestir ses meilleures intentions. — La fondation du Prix de vertu. — Le prix de vertu et les dévots. — Le prix de vertu et les philosophes. — Montyon et l'Académie Française. — Montyon et les actes vertueux.

Ce n'était plus alors le beau moment de la cour de France : amoureux du calme et de l'étude, n'éprouvant de passion coûteuse que pour la chasse, et peut-être aussi la bonne chère, Louis XVI se souciait fort peu de continuer parmi les fêtes, les cérémonies et les cortèges, la pompeuse tradition inaugurée par ses deux prédécesseurs. Quant à Marie-Antoinette, décidée à « demeurer plus près de son sexe que de son rang», elle bornait ses désirs au culte des intimités familiales, des amitiés rares et librement élues, des admirations primesaulières, presque frondeuses. Les théories en vogue, encourageaient chez les deux souverains un naturel à ce point modeste, et c'est tout juste si, dès cette époque, quelque Diderot ou quelque Sedaine

n'inventa pas le monarque d'Yvetot, afin de ToiTrir en modèle au roi de France. Bientôt la mode s'en mêla ; une fureur de simplicité saisit tous ceux qui, jadis, tâchaient à imiter Louis XÏV. dès qu'ils mettaient le pied dans Versailles, et, tandis que l'empereur Joseph II afFectait d'y venir sans poudre, ni perruque, sans dentelles ni galons *, « des jeunes gens accoutumés à dépenser des sommes immenses à Paris, pour leurs plaisirs, parurent à la Cour en habit noir - ».

La plupart des hommes clairvoyants déploraient un tel abandon de l'étiquette et n'hésitaient pas à le dénoncer comme un péril social :

On ne fut jamais moins aimable ni moins poli à la cour, écrit le prince de Ligne. La société était usée, on se voyait trop et de trop grand matin. Les deux sexes n'étaient pas à leur avantage : les femmes sans toilette, les hommes, crottés, descendant de leurs cabriolets, avec le mauvais visage que donne le climat humide <le Paris. Plus de galanterie, plus d"envie de se plaii-e, peu de moyens pour cela ; plus de gTàce, point de figures distinguées, ni de tournures élégantes. L'éléganceétâitàn'enpasavoir; les dînersd'hommes, de soi-disant gens d'esprit ou de gens de guerre, qui n'en avaient guère, avaient gâté la société. Les lieux communs sur la liberté et les abus leur faisaient croire qu'ils étaient Anglais ; combien de ibis ne leur ai-je pas dit, au salon delà comédie italienne : « Laissez-la ces grandes gazettes en longueur que vous ne savez pas lire ! que vous font Pitt et Fox qui se moquent tous les jours des anglomanes ? Vous ne savez pas seulement comment s'appelle l'intendant de votre province ! »

Voici, d'autre part, avec quel sentiment juste et fin tout ensemble, le maréchal de Beauveau s'attachait à définir et à faire regretter ce qu'il faut entendre par une cour :

J'ai vu applaudir beaucoup un effet qui pouvait tenir à une cause louable, je veux dire cette aisance qui s'est inti-oduite à la cour et dont on a fait honneur à la bonté de la reine, soutenue par l'indifférence du roi .

Page 1