‹ Auget de Montyon, 1733-1820Chapitre 123 sur 224 · J.-N. Moreaw, Mes Souvenirs · texte numérisé non relu

J.-N. Moreaw, Mes Souvenirs

2. V. Mémoires du marquis de Ferrières. Cet auteur rapporte que. peu de jours avant la prise de la Bastille, le comte d'Artois ayant rencontré Necker qui se rendait au ("onseil, lui ferma le passage, et lui montrant le poing, l'apostropha en ces termes: « Où vas-tu traître d'étranger! Est-ce ta place au Conseil, ficliu bourgeois? Hetourne-t-en dans ta petite ville où lu ne périras que de ma main ! »

cet « aigrefin ». Le premier rédigera les mémoires au roi, les manifestes elles déclarations du parti. Le second composera et fera circuler sous le manteau les pamphlets malicieux, les brochures calomnieuses, dont Basile disait, presque au même moment, que « les plus honnêtes gens sont toujours près d'en être accablés »,

Gomment Montyon que nous trouvâmes toujours si loyaliste, si parfait serviteur de son roi, accepta-t-il ce rôle de conseiller et de secrétaire, dans une cabale qui s'opposait nettement au choix de Louis XVI, qui contrariait les vues les plus chères à ce monarque, et qui, bientôt, par ses imprudences et ses exagérations, deviendra une des causes indirectes des excès révolutionnaires ' ? A première vue, l'événement paraît singulier et peu en rapport avec tout ce que nous savons déjà de l'ancien intendant d'Auvergne. Mais, à l'examen, rien n'est plus naturel; dans celte lutte, où d'ailleurs il n'usa jamais d'une autre arme que la plume d'oie, tout attirait notre paisible conseiller d'Etat : la tradition parlementaire, ses relations de famille ou d'amitié, l'état de son caractère, et jusqu'à la complexion même de son esprit.

La tradition parlementaire était pour lui une sorte de dépôt auguste dont il se considérait encore comme un des gardiens, et l'approche de la cinquantaine ne lui avait fait abdiquer aucune des maximes qui le portèrent jadis à se ranger du côté des Parlements menacés ou exilés, contre Maupeou, leur proscripteur. Ancien maître des requêtes, Montyon pensait donc qu'il devait au Parlement et se devait à lui-même de combattre, en Necker, un homme qui avait « outragé les cours de justice » ^ ; ancien intendant, il se considérait comme étant par état l'adversaire de l'audacieux ministre qui avait « vilipendé ", » dans

1. Voir, sur ce dernier point, les Mémoires de M"" de lu liochejaqiielein.

2. Dans le Mémoire au Roi sur les assemblées provinciales, Necker montre peu de goùL pour les parlementaires et les accuse de sacrifier souvent l'intérêt public à leurs passions et intérêts privés.

•'$. C'est également dans le Mémoire sur les Assemblées provinciales que Necker avait tracé de l'intendant de province un portrait, à la vérité peu llntteur.

les intendants, les coopérateurs de l'Administration, et qui ne proposait rien moins que de les supprimer.

Les liaisons d'amitié et de parenté que Montyon avait formées ou reprises et entretenues depuis son retour des provinces n'étaient pas davantage pour lui inspirer des sentiments conformes aux vues ministérielles. Délesté de Maurepas, qui eut la coquetterie et le succès de ne pas mourir avant d'avoir insidieusement provoqué sa chute, Necker n'était aimé ni chez M""- de Genlis, ni chez M™'' de Créqui ' ; le brillant confidenl de cette dernière, Sénac de Meilhan, l'avait, dès longtemps, condamné en termes exprès ^; enfin, l'un des premier coups de cognée, jetés par l'audacieux Genevois dans la forêt des sinécures et des privilèges, venait précisément de porter sur le neveu de Montyon, Trudainede Montigny, que la suppression des intendants de finances força, dès 1777, à une retraite prématurée '.

Mais, ni l'esprit de famille, ni l'esprit de coterie n'ont jamais suffi à inspirer et nourrir une forte haine. Les ennemis de nos amis ne deviennent les nôtres qu'à condition de choquer directement notre sensibilité et d'éveiller en nous quelque antipathie spontanée, relevée parfois d'un peu d'envie ou de rancune '.

Ce fut encore là le cas de Montyon à l'égard de Necker. Français par le cœur, traditionnaliste par l'éducation et par l'esprit, on sent qu'il a maudit d'instinct et de prime saut, l'étranger venant exercer chez nous son goût pour les changements et les

1. V. Mémoires de .1/°"= Je Genlis et Lettres de 3/'"" de Créqui à Sénuc de Meilhiin.

2. V. Sénac de Meilhaii, portrait de Necker, dans Le Gouvernement, les mœurs et les conditions en France avant la Révolution.

3. V. Correspondance secrète, publiée par M. de Lcscure, 3 juillet 1777 et 18 juillet de la même année : c M. de Trudaine, intendant des finances, a remercié tout à fait, parce que, pour la partie des ponts et chaussées qu'on lui conservait, il prétendait travailler avec le roi, comme il lavait fait cidevant ; mais M. de Necker, jaloux de cet honneur, a voulu se la réserver à lui seul. » — Trudaine mourut quelques jours après.

i. M™" de Staël prétendra plus tard, dans une lettre que nous reproduirons à sa date, que l'animcjsité de Montyon envers Necker était inspirée par un " ressentiment personnel» (v. plus loin, lettre de M"* de Staël à Montyon, ch. x'i. Nous nous sommes demandé quelles pouvaient bien être, au juste, la nature et les causes de ce ressentiment, et M. le comte d'Hausson\ ille a bien voulu rechercher à notre intention si les Archives de Coppel contenaient quelque indication à ce sujet. M. le comte d'IIaussonvillc nous a écrit que ses recherches demeurèrent infructueuses.

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systèmes ; on devine qu'il eût voulu l'éloig-ner ou Técraser d'un seul coup, comme on jette un fruit insipide ou comme on repousse un mets indigeste. Témoin ces notes, qui datent précisément de 1781, qui ont servi plus tard à la rédaction du portrait de Necker dans les Particularités^ mais qui demeurent peut-être plus parlantes parce qu'elles sont de premier jet et parce qu'on y voit Montyon alimentant chaque jour sa haine naturelle par des observations parfois plus brûlantes qu'une flamme, parfois aussi plus rapides que le fer.

M. Necker, ambitieux jusqu'à la démence. Ignorant de l'histoire, le principe de tout gouvernement, homme à spéculations, dans le genre contraire à M. Turgot : ayant loué Colbert sans le connaître. Intrigant, habile et peu délicat, charlatan. Se soutenant seulem.ent en sacrifiant à l'opinion publique, appelant le peuple au trône afin de s'y asseoir avec lui. Sacrifiant la puissance à l'argent. Ne voyant que lui-même, et voulant être célèbre plutôt qvie grand, ayant mis sa réputation en viager...

Incapable de tout autre sentiment que la vanité, subjugué par sa femme, et enthousiaste de sa fille qui est enthousiaste de lui ; sa femme le domine par sa passion de célébrité, bans ses affaires personnelles il a cependant réussi assez mal, ayant mal élevé sa fille. Il est plus vain que fier, et il a une sensibilité prodigieuse pour la flatterie, pour les hommages des grands ; clairvoyant contre les cabales de ses ennemis, il cesse d'être éclairé lorsque son amoui'-propre est intéressé.

Il n'y a aucun genre de gloire dont il ne soit secrètement jaloux, il n'y a aucun grand homme qu'il ne se flatte d'égaler, et on ne peut louer Coll)ert devant lui sans lui faire de la peine.

Probité. — Quoiqu'il aft'ecte une pureté de vues et de moyens audessus de tous les autres hommes, il n'est pas exempt de beaucoup de petits moyens qui, peut-être, lui ont été nécessaires, mais qu'il serait fâché que l'on connût ; ayant eu quelque faiblesse, il eût été plus sage, plus juste et plus honnête d'avoir un ton moins orgueilleux. • . Avant qu'il eût fait la grande fortune à laquelle il est parvenu, il passait pour être fort intéressé, et on assure qu'il avait mérité cette réputation... Plusieurs des moyens qu'il avait employés pour faire fortune, n'étaient pas de la plus grande délicatesse : il s'était intéressé avec des personnes ayant le secret de l'Etat, pour faire des spéculations sur les fonds publics ; depuis, ayant eu luimême le secret de l'Etat, a-t-il été plus réservé et plus discret?. ..

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A la paix, on assure qu'il a acheté une niullitude de papiers du Canada, qu'il a fait passer dans des mains anglaises, et comme les Anglais nous ont forcé à payer ces papiers en entier, il aurait fait un bénéfice immense sur ces spéculations ; cela est d'autant plus vraisemblable que sa fortune, qui était originairement très modi({uc et même nulle, a reçu, vers ce temps et dans tous les temps qui ont suivi, un accroissement subit et prodigieux. . . Son désintéressement est donc un problème difficile à résoudre... 11 est vraisemblable qu'il a fait tous les gains qu'il pouvait faire ; mais il est charlatan et cherche à en imposer : il ne s'est d'ailleurs pas mis à l'abri du soupçon en plaçant ses fonds d'une manière ostensible. . .

Sa femme. — Indifférent pour lout le monde, sa femme est presque le seul être qui ait sur lui le crédit que donne la complaisance ; quoique fort secret, il lui confie tout, la consulte et lui obéit ; cette disposition, contraire à ses autres sentiments, vient de ce que sa femme partage ses intérêts, et par conséquent, ne peut être comprise dans sa défiance qui est très générale ; d'ailleurs ayant besoin de conseils et de consultation, trouvant auprès de lui une femme de beaucoup d'esprit, il est nécessaire qu'il l'écoute ; enfin ces deux êtres se sont tellement identifiés, qu'ils ont les mêmes défauts et les mêmes qualités, excepté que la femme a plus de douceur, plus de tendresse, plus d'apparence de sentiments que lui... Sa fille pense et s'expi'ime avec force.

Physique. — Une femme de beaucoup d'esprit, et qui ne l'aime pas, prétend qu'il est impuissant; sa fille est sa justification, car il est impossible d'être plus ressemblante.

Caractère. — Lui et sa femme ont eu des obligations à diverses personnes, les ont perdues de vue, les ont oubliées, craignent de les voir, parce qu'elles rappelleraient leur ancien état ; point de reconnaissance, point d'attachement. A quelque disposition à la folie, sa maladie annonce quelque dérangement d'esprit, il ne serait pas impossible qu'il devint fol, l'application et de grandes contradictions peuvent produire cet efi"et.

N'aime que lui; aime sa femme parce qu'il a besoin d'un confident et d'un compagnon, sa fille comme instrument de sa gloire et comme pouvant le relever.

Et Montyonde terminer par ce trait hardi :

Necker s'est fait honnête homme comme on lève d"une étoffe chez un marchand parce qu'elle est plus à la mode : de la v<;rlu, il n'a porté que la livrée.

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Quand la passion monte à ce degré, il est rare quon ne lui découvre pas soi-même quelque motif raisonnable, qui l'excuse et la justifie ; notre intelligence devient alors la complice de notre sensibilité, et à chacune de nos haines, nous trouvons moyen de faire correspondre une belle maxime. Montyon usa excellemment du procédé : il avait, en réserve, toute une provision de doctrines et d'observations, faciles à opposer aux tentatives de Necker ; avec ces armes-là, et avec elles seules, il livrera la bataille, afTectant dignorer les personnes, habile au besoin dans Tart de les ménager, toujours soucieux en apparence de ne s'en prendre qu'aux idées.

La première escarmouche fut engagée à l'occasion du Compte Rendu ^ <( imprimé par ordre de Sa Majesté ». L'ouvrage parut au mois de janvier 178L Même à notre époque de communications rapides, où le moindre fait nouveau prend, en quelques heures, tout le retentissement qu'on veut bien lui donner, il est difficile d'imaginer le bruit que mena la France entière autour d'une telle publication -. Six mille exemplaires furent enlevés en un seul jour ; ils furent lus par cent mille paires d yeux, plus ou moins armés des besicles grossissantes de la philosophie ou des verres déformants de la critique, et bientôt, à la cour comme à la ville, depuis l'appartement de Marie-Antoinette, jusqu'aux cafés du Palais-Royal ou de la rue de la Comédie, on ne parla plus que d'excédent et de déficit, d'impôts et d'emprunts, de réforme et d'appel à la nation. Puis ce fut le tour de la discussion écrite; vingt libelles coururent contre le Compte Rendu ^, parmi lesquels beaucoup méritèrent d'être copiés à la main, afin de circuler plus librement *. Vingt " apologies » lui

1. Compte rendu au Roi, par M. Necker. intendant (fénéral des finances, imprimé par ordre de Sa Majesté, Paris, De l'Imprimerie royale, janvier 1781.

2. Voir à ce sujet la Correspondance secrète. 21 février 1781, la Troisième suite des Observations du citoyen, pajj'e I, et surtout la Lettre du marquis de Caraccioli à M. d'Alemhert, Paris, mai 1781.

3. Les plus connus et les plus remarquables sont les Comment '.' les Pourquoi'.' les Observations du citoyen I", II"" et III'"'), la Lettre d'un ami à M. Xecker, et la Lettre du marquis de Caraccioli à M. d'Alembert. Peu approfondi au point de vue financier, ce dernier ouvraji^e est un petit chef-d"(Euvre de style et d'esprit. Quérard l'attribue à Grimoard.

4. Pour sa seule part, Montyon n'avait pas fait faire moins de deux copies de la Lettre de Caraccioli.

répondirent. Toute une littérature naquit autour de ce mince in-quarlo, qui compte à peine cent quinze pages ;des vocations sa firent jour, des réputations s'affirmèrent, et s'il y eut des (( défenses » du compte, qui ajoutèrent à la renommée d'un Thomas ou d'un Kaynal, il y eut aussi des pamphlets qui tirèrent tout d'un coup de l'obscurité le nom d'un Rilliet et celui d'un Bourboulon.

Le sieur Bourboulon, comme l'appelle Montyon, était précisément le trésorier de Monseigneur le comte d'Artois. D'abord saute-ruisseau chez un notaire ', il s'était élevé peu à peu au rang de procureur fiscal dans un des fiefs de l'Altesse : ensuite, il avait rampé jusque dans la maison du prince, toujours grâce à la facilité que l'on trouvait alors d'acheter les charges, et qui permettait de muer subitement un faquin en homme de cour. Au gré de ce fils des temps nouveaux, l'emploi de trésorier de Monseigneur rapportait trop peu de chose; il s'attacha donc, nous dit encore Montyon, à « acquérir quelques notions de finances, mais de détail, et bien imparfaites », et il accoutuma de les utiliser concurremment dans des entreprises de commerce, et dans la confection de petites brochures. Cette dernière industrie ne fut pas la moins productive, si 1 on s'en rapporte au succès obtenu par la Réponse du sieur Bourboulon., officier employé dans les finances de Monseigneur le Comte d Artois au Compte rendu au Roi par M. Necker '-.

Succès de scandale, d'abord, parce que cet écrit contenait les insinuations les plus perfides, touchant la probité du ministre des finances, et l'inexactitude de son compte rendu. Succès de curiosité, ensuite, parce qu'après la calomnie, il n'est rien qui pique, autant que la cabale, le vain intérêt du public. \ oici, au dire de Montyon, bien placé pour connaître ces menus commérages, dans quelle rencontre le Bourboulon fut découvert comme étant lauteur du libelle :

Il avait fait une entreprise de commerce, pour laquelle il avait besoin dun privilège sans lequel son entreprise manquait, et il était

\. Correspondance secrète, 30 mai 1781 et Montyon, Parliculnrités sur les minisires des finances, p. 28L

•2. Londres, 1781. in-S. Louvpajre circula quelque temps en manuscrit. V . Mai'montel. Mémoires, livre XIL

ruiné. Les intendants de commerce avaient refusé le privilège, Bourboulon trouva accès auprès de M. Necker, de qui il obtint qu'il l'entendrait contradictoirement avec les intendants de commerce, forme bien peu convenable, mais dont M. Necker ne sentait pas l'inconvenance. Après une discussion longue et vive, M. Necker donna raison à Bourboulon, qui demanda que la décision lui fût sur le champ délivrée ; et pendant qu'on la rédigeait, il faisait à M. Necker les plus grands remerciements, louait la supériorité de génie, avec laquelle il avait découvert le point de décision, protestait qu'il lui devait sa fortune, etc., etc. Ces remerciements furent interrompus, parce qu'on demanda à parler à M. Necker ; c'était un exempt de police qui venait l'avertir que, daprès les ordres qu'il avait donnés, les perquisitions les plus exactes avaient été faites pour qu'il ne parût aucun écrit contre le Compte des finances, et qu'on venait de découvrir qu'il en existait un à la recherche duquel on avait mis les agents de police, M. Necker recommanda la plus grande activité, dit qu'il ne fallait point épargner l'argent pour parvenir à saisir cet écrit, et que ceux qui y parviendraient seraient bien récompensés. En effet, on y parvint ; le soir, on lui apporta le manuscrit : il était de Bourboulon '.

Jusqu'à présent, Montyon n'apparaît pas dans cette aventure : il n'en est que le narrateur. II y devait pourtant trouver un rôle, et s'il ne nous a pas donné la suite et la fin de son anecdote, c'est qu'elle eut pour lui-même un dénouement plutôt cruel. A l'auteur de la Réponse au Compte Rendu, rien ne put, en effet, empêcher le public d'attribuer des collaborateurs d'un rang plus ou moins élevé. On nomma Monsieur, comte de Provence - ; on nomma son frère, le comte d'Artois ; on nomma leurs chanceliers et leurs secrétaires ; au mois de mai 1781, le jour où la foule ameutée autour de Bourboulon, le molesta en l'honneur de Necker, et menaça de lui faire laver sa faute dans le bassin du Palais Royal ^, des cris s'élevèrent aussi contre les

1. Montyon, Particularités sur les ministres des finances, p. 262, la note.

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