‹ Auget de Montyon, 1733-1820Chapitre 128 sur 224 · Correspondance secrète, 9 novembre ITS · texte numérisé non relu

Correspondance secrète, 9 novembre ITS

quelques centaines d'écrivains ou de causeurs, qui prétendaient représenter la France. Le 11 décembre, l'auteur de la Correspondance secrète écrit : « Les notables vont se séparer, il ne sera rien résulté de leur assemblée, si ce n'est la preuve que les temps d'héroïsme sont passés, et ont fait place aux temps d'égoïsme. Le Roi et la nation sont également mécontents et Ton assure que le monarque s'est déterminé à un acte de fermeté. »

Tel est le moment, à la vérité peu favorable, que choisirent les princes du sang, pour protester, une fois de plus, et publiquement, contre l'idée d'une double représentation du Tiers. Leur protestation est connue dans l'histoire sous le nom de Mémoire des princes ; c'est encore Montyon qui tint à honneur de la rédiger '.

Il l'a fait, convenons-en, avec moins d'adresse que de courage. Sans doute, il s'est autorisé, dès les premières lignes d'une sorte « d'invitation » que Louis X^T aurait adressée peu auparavant aux princes de sa maison, leur disant qu'ils «devaient se tourner vers lui, quand ils voudraient dire ce qui peut être utile au bien de l'Etat ^ ». Sans doute, il a déclaré par manière de précaution oratoire, que « les princes soussignés demandaient k donner l'exemple de tous les sacrifices pouvant contribuer à cimenter l'union désordres^)) ; son mémoire n'en demeure pas moins une

1. Le doute n'est plus possible sur ce point: dans les papiers de Montyon, on retrouve non pas une fois, mais huit ou dix fois, l'affirmation qu"il fut l'auteur du Mémoire, ^'ienne la Restauration, et nous le verrons, cherchant à tirer parti de cette paternité. 11 écrira par exemple, au Baron Reynard. le 30 juillet 1814 : <'^'ous voudrez bien considérer que je suis le premier qui ait levé l'étendard pour la défense de la couronne, par le mémoire qu'ont présenté les princes et que je n'en ai été récompensé qu'en étant inscrit le cinquième ou le septième de ceux qui devaient être mis à la lanterne terme du temps.. »

2. Voici dans quelles circonstances celte invitcition s'était produite: aa cours de l'assemblée de notables de 1788, le prince de Conti, ce doux innocent, sentait le besoin de jouer les brebis enragées ; il demandait que la France fût purg:ée de tous les écrivains qui publiaient mille ouvrages « incendiaires, ou subversifs de l'ordre établi ». Le Roi, mis au courant, avait interdit que les notables délibérassent, sur ce sujet; mais la lettre d'interdiction ajoutait que les princes du sang, devraient s'adresser au Roy, « quand ils voudraient dire ce qui peut être utile au bien de l'Etat». Compte rendu de VAssetnhlée des notables tenue à Versailles en Vannée tîSS; sur l'ineffable prince de Conti. voir surtout le volume de M. G. Lenôtre, Les fils de Philippe E(j alité pendant la Terreur.

3. Pareille offre avait déjà été faite, au cours de l'assemblée des notables

véi'itable leçon à Tintention du roi, et un défi téméraire à l'adresse des partis les plus actifs et les plus redoutables, celui des écrivains, entre autres. On en pourra juger par les citations suivantes :

Sire, l'Etat est en péril; votre personne est respectée : les vertus du monarque lui assurent les hommages de la nation. Mais, sire, une révolution se prépare dans les principes du g-ouvernement ; elle est amenée par la fermentation des esprits. Des institutions réputées sacrées, et par lesquelles cette monarchie a prospéré pendant tant de siècles, sont converties en questions problématiques, ou même décriées comme des injustices.

Les écrits qui ont paru pendant l'assemblée des notables, les mémoires qui ont été remis aux princes soussignés, les demandes formées par divei'ses provinces, villes ou corps, l'objet et le style de ces demandes et de ces mémoires, tout annonce, tout prouve un système d'insubordination raisonnée, et le mépris des lois de l'Etat. Tout auteur s'érige en législateur; l'éloquence ou l'art d'écrire, même dépourvu d'études, de connaissances, et d'expériences, semblent des titres suffisants pour régler la constitution des empires: quiconque propose de changer les lois est sûr d'avoir dcs lecteurs et des sectateurs.

Tel est le malheureux progrès de cette effervescence, que les opinions qui auraient paru, il y a quelque temps, les plus répréhensibles, paraissent aujourd'hui raisonnables et Justes; et ce dont s'indignent aujourd'hui les gens de bien, passera dans quelque temps, pcut-êti'e, pour régulier et légitime. Qui peut dire où s'arrêtera la témérité des opinions ? Les droits du trône ont été mis en question; les droits des deux ordres de l'Etat divisent les opinions ; bientôt les droits de la propriété seront attaqués ; l'inégalité des fortunes sera présentée comme un objet de réforme: la suppression des droits féodaux, comme l'abolition d'un système d'oppression, reste de la barbarie.

C'est de ces nouveaux systèmes, c'est du projet de changer les droits et les lois, qu'est sortie la prétention qu'ont annoncée quelques corps du Tiers Etat d'obtenir, pour cet ordre, deux suffrages aux

et sur la proposition du comte d'Artois. On voit donc, en somme, que le Mémoire des Princes consistait d'abord dans une sorte de refonte de la note que les princes proposèrent dans l'assemblée. Mais il avait le défaut de s'adresser directement au roi, d'être publié, et de se hausser parfois jusqu'au ton de la répiùmande.

Etats Généraux, tandis que chacun des deux premiers ordres continuerait à n'en avoir qu'un seul *.

Montyon contkiue par une critique assez peu remarquable du projet de double représentation ; puis il vient aux concessions que la Noblesse et le Clergé pourraient faire au Tiers, si celuici voulait s'en contenter. Elles sont d'importance; mais sur quel ton de hauteur déplacée ne paraissent-elles pas proposées ?

Que le Tiers Etat cesse donc d'attaquer les droits des deux premiers ordres; droits qui, non moins anciens que la monarchie, doivent être aussi inaltérables que sa constitution ; qu'il se borne à solliciter la diminution des impôts dont il peut être surchargé : alors les deux premiers ordres, reconnaissant dans le troisième des concitoyens qui leur sont chers, pourront, par la générosité de leurs sentiments, renoncer aux prérogatives qui ont pour objet un intérêt pécuniaire, et consentir à supporter, dans la plus parfaite égalité, les charges publiques.

Le mémoire se termine par l'inévitable comparaison entre Louis XVI et les pères de famille « qui ne veulent que le bonheur de leurs enfants ». Apparemment, le Roi n'en fut guère touché ; car, trois jours après l'impression de la brochure, le 28 décembre 1788, il suivit hardiment les conseils de Necker et décréta la double représentation du Tiers. Presque aussitôt, le bruit perça que les Etats généraux seraient convoqués pour les premiers mois de l'année suivante.

Si Montyon avait pu se dissimuler la portée d'une telle décision et l'étendue de la disgrâce où il allait tomber, la rumeur publique, toujours si prompte et si maligne, n'eût pas tardé à le réveiller et l'avertir. A peine son mémoire venait-il, en elfet, d'être imprimé, que le parti de Necker en faisait déjà circuler

1. Mémoire présenlé au Roi par Monseigneur comte (V Artois. M. le prince de Condé, M. le duc de Bourbon, M. le duc d'Emjhien et M. le prince de Conti, Versailles, 1788, in-8. Ce document a été reproduit par Bûchez et Roux, au tome I de leur recueil, p. 256.

une vive réfutation '. Bientôt, on répandit à la Cour que la brochure contenait « une espèce de menace de révolte » ^, et qu'en la sig'nant, les princes s'étaient rendus coupables d'un geste séditieux ; à la Ville, « on jeta universellement la pierre à M. le comte d'Artois », on le déclara traître à la nation et à son roi^. Puis vint le tour des injures, des menaces; dans les clubs en formation, dans les cafés, où s'élaborait peu à peu le programme révolutionnaii'e, on accoutuma de faire retomber sur le prince et son entourage, la responsabilité dune grande partie des maux dont souffrait le pays; aux cerveaux que fatiguait la gestation du jacobinisme, aux imaginations qu'échauffait déjà ce qu'on a si bien appelé le a sadisme révolutionnaire ^ », d'Artois cessa d'apparaître sous une autre face que celle d'un « affameur du peuple », le u comte de Montyon » commença de se manifester sous la forme d" « un bon gros aristocrate, bien dodu, une belle tête à raccourcir '-' ». Enfin, peu de temps avant la prise de la Bastille, on fit au chancelier l'honneur de le coucher sur la même liste et presque au même rang que son maître, parmi les personnages qui devaient, au carrefour prochain, essayer la solidité des lanternes.

Incapable de composer devant un danger, encore moins devant une menace, le comte d'Artois aurait probablement continué de demeurer en France, si Louis XVI ne lui eût donné dès le 16 juillet 1789, l'ordre « de se retirer hors du rovaume ^ ». De

1. Elle avait pour auteur l'abbé Morellet, qui en tire vanité dans ses mémoires, et, pour titre, Projet de réponse à un mémoire répandu sous le titre de Mémoire des Princes, décembre 1788, in-8, sans lieu d'édition. Elle ne manque ni de solidité, ni d'intérêt.

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