‹ Auget de Montyon, 1733-1820Chapitre 133 sur 224 · L. Gi;iMnAir). — Auffet de Montyon · texte numérisé non relu

L. Gi;iMnAir). — Auffet de Montyon

quelques dattes fraîches et bien conditionnées, en suffisante quantité pour faire un breuvage léger », Fagon concluait :

Je souhaiterais passionnément qu'on pût épargner toute contrainte, et qu'il fût possible de trouver un remède aussi singulier que le mérite de celui pour lequel on le demande, sans assujettir à l'ennuyeuse attention de tant de circonstances. Mais il est si difficile de prévenir la ruine entière d'une partie nerveuse telle que le poumon, blessée par ce qui l'environne, qu'on ne doit pas se plaindre des petits soins que demande une affaire d'aussi grande conséquence '.

jNIontyon, certes, ne se plaignait « d'aucuns petits soins » ; malheureusement dès que son poumon lui laissait quelque répit, il se sentait entrepris du côté de l'estomac: tombant alors de la pulmonie dans une dyspepsie peu propre à réjouir son humeur, il entamait le chapitre des purgations, celui des saignées, celui des régimes. Des commentaires liquides du premier lui étaient fournis par le sieur Dumont, son apothicaire, sous la forme d'innombrables flacons de petit-lait ; maître Sirois, son chirurgien, faisait la glose du second, en pratiquant, tous les mois, une classique saignée sur la personne de « Mgr le chancelier du comte d'Artois » ; quant au troisième, Monseigneur prétendait être seul à l'étudier, à l'approfondir, à en appliquer les enseignements. Dans cette vue, il avait fait copier par un de ses secrétaires, le « mémoire de M. Daubenton, sur les indigestions qui commencent à être plus fréquentes pour la plupart des hommes à l'âge de quarante ou quarante-cinq ans ^ » ; il en avait extrait lui-même la moelle elle suc, sous la forme du résumé suivant : « M. Daubenton prouve dans cet excellent mémoire que les aliments tirés des végétaux, qui n'exigent ni soins, ni précautions, sont la nourriture la plus convenable à l'homme. » Enfin, comme il essayait toujours de réaliser ce qu'il jugeait excellent, il s'était mis au régime, et quel régime ! Le matin, au petit déjeuner, des « échaudés » et du lait ; au déjeu-

1. Montyon n'a pas noté, sur sa copie, l'origine de ce document, et nous ignorons, pour notre part, si la consultation de Fa^on a déjà été publiée.

2. Ce mémoire a paru, en i78i, chez D. Pierre, rue Saint-Jacques. Le litre mentionne qu'il a été lu à la Société royale de médecine, le 26 octobi-e

ner, trois poires et un pain ; au dîner, « deux œufs et quelque légume ». Pour boisson, une carafe de limonade ou un litre de lait < .

Nonobstant toutes ces précautions, Montyon continua de mal digérer, et son humeur continua de tourner à Taigre. Chez cet homme qui avait beaucoup lu, un peu voyagé, énormément observé, chez ce causeur, qui conversa et s'instruisit avec les plus remarquables de ses contemporains, il n'y eut bientôt plus que des idées traditionnelles, des rêves ou des projets de retour en arrière. On a écrit souvent qu'il avait subi l'influence de sou siècle, et, pour nous servir d'une de ses propres expressions qu' « il en avait porte les livrées ». Gela pouvait être exact vers 1760, lorsque nous vîmes le jeune maître des requêtes faisant sa trouée dans le monde, s'entichant d'un Crébillon fils, et devenant, au besoin, l'émule de nos plus galants anecdotiers. Mais cela n'est plus vrai vers 1789 : à cette époque, on peut affirmer que Montyon refuse obstinément de loger son esprit à l'enseigne du voisin ; il a mis, pour ainsi dire, ses pensées dans leurs meubles. Ce sont de bons vieux bahuts, dont la solidité nous étonne encore. Combien par suite, ne devaient-ils pas sembler ridiculement massifs et pesamment désuets, aux amateurs de cette ornementation fragile et enguirlandée qui caractérise l'art, à la fin de l'ancien régime ! Quelle mine effarée devait être celle de tous les fabricants de constitutions, dont s'honorait alors l'industrie politique, s'ils ont lu ou entendu les réflexions suivantes, notées au jour le jour par Montyon:

1. Voici, au sujet du régime que suivait Montyon, une des très nombreuses notes que contiennent les Archives de r Assistance Publique :

État de la dépense que jai faite pour M. de Montliion pendant le séjour qu'il a fait à son château :

Le 16 septembre 1782 :

Crème de lait 4 sols

1 2 quarteron d'œufs 9 »

Pain 9 »

Chandelles 13 »

Farine. 3 »

1 /2 douzaine échaudés 3 »

Sel 4 »

Il faut remarquer qu'un tel régime personnel, n'était pas exclusif du confort, ou même du luxe, qui régnaient chez Montyon, et dont ses convives profitaient, le cas échéant. Voir plus haut ch. vi.

Faut-il concentrer la science de ladministi^ation dans la classe destinée.à en exercer les fonctions, faut-ill'étendreàtous les hommes? Par conséquent, faut-il écrire sur cette matière en langue vulgaire ou savante '?. Faut-il en répandre les écrits, exciter à écrire sur ces objets, ou ne permettre d'écrire qu'aux gens de Fart? Sur ces questions nos nouveaux philosophes s'indigneront même que de (elles propositions soient présentées comme problématiques. Sans doute les fonctions d'administration ne doivent être confiées qu'à ceux qui en ont fait une étude suivie. Mais peut-être serait-il sage de ne permettre d'écrire sur ces matières qu'à ceux qui ont pratiqué...

11 est important que les dispositions se fassent avec douceur, sans aucun changement trop subit, et en donnant, pour ainsi dire, aux hommes le tempsjde prendre leurs arrangements et leurs mesures pour se conformer aux nouveaux établissements que l'on aura adoptés. Une autre règle, et qui tient à la première, est de ne jamais s'écarter de certains principes fondamentaux que le corps de la nation, soit par de bonnes raisons, soit peut-être par préjugé, regarde comme des bases inattaquables...

Il faut, en administration, imiter la nature qui agit par les voies les plus simples; presque tous les coups de force sont dangereux, produisent quelque dérangement nuisible, lors même qu'ils réussissent ; on doit traiter lejcorps politique comme le corps humain, excepté dans les moments de crise ; le régime est le meilleur des remèdes et il n'appartient qu'aux charlatans de préférer les recours violents et les moyens extrêmes...

L'administi'ation la plus sage est celle qu'on ignore, qui, dans le silence, prévoit, dispose, prévient, dirige, lève les obstacles, parvient au but sans qu'on se soit seulement aperçu de sa marche; il faut qu'elle entraîne par un mouvement continu, égal, irrésistible, insensible, semblable au mouvement d'un bateau qui suit le cours de l'eau; l'homme placé dans ce bateau croit être immobile, et lors même qu'il est 'emporté avec rapidité, il attribue le mouvement aux objets qui l'environnent; c'est l'image des effets que produit une sage administration; lorsqu'une fois cette impulsion est donnée aux affaires, elles vont d'elles-mêmes, et Fan ne consiste qu'à n'en point interrompre le cours.

Le ressort de l'administration n'est point la puissance, ce n'est pas la raison, ce ne sont point les lois, c'est Fhal)itude; l'habitude, qui est la raison de la multitude ou qui en tient lieu, l'habitude par lf;q lelle on obtient ce que le despotisme le plus terrible n'oserait

exiger par une loi nouvelle, l'habitude qui prévient les murmures et dont le prestige est tel que le malheureux ne sent pas son malheur...

Comment persuader à un homme sans biens qu'il doit payer pour exister ? Par quelle autorité Phabitant des côtes de la mer a-t-il pu être privé de l'usage de cet élément, que la nature accorde à tous les hommes ? Quel argument prouvera à un soldat que le faible salaire du sacrifice de sa vie ne doit pas être payé tous les jours, quoiqu'il ait tous les jours des besoins? Oubliez les gouvernements ; ne voyez que les intérêts d'homme à homme, persuadez au pauvre qu'il doit toujours travailler et ne jamais jouir, tandis que le riche peut toujours jouir et ne jamais travailler; soyez assez habile pour démontrer la justice de cette proposition à des hommes qui ne savent ni lire, ni écouter, ni raisonner, el qui souffrent; qu'ils soient convaincus que leur malheur est équitable. Ces idées de justice pourront-elles les contenir lorsqu'ils auront l'imagination émue par la perspective d'un meilleur sort ? Je suis toujours étonné que le pauvre ne dise pas au riche, comme dans le xiv^ siècle, tu as assez Joui. Si ces sortes de révolutions ne sont pas plus fréquentes, c'est un miracle perpétuel de l'administration...

Prétendre administrer par la force de la raison est en administration ce qu'est en chimie la pierre philosophale, et en géométrie, la quadrature du cercle : ce plan sera admissible quand on aura trouvé des hommes éclairés et sans passions, et des gouvernements sans injustices. Tout raisonnement donne lieu à une réplique, toute discussion fait naître un doute, et toute vérité qui ne peut être prouvée que par un livre est perdue pour un grand nombre d'hommes. Depuis quelque temps, les plaidoyers faits pour l'administration n'ont servi qu'à agiter les esprits, semer des germes de fermentation, et rendre problématiques des vérités qui doivent être sacrées : la multitude est destinée à obéir, à croire et non pas à juger, et il est plus important pour l'homme de jouir que de savoir. . .

Qui ne réforme aucun abus est un lâche, qui veut les réformer tous est un insensé. Il est des abus qui tiennent tellement à des institutions utiles qu'il est dilTicile d'y porter remède sans donner atteinte à ces institutions. Il faut donc les tolérer. Il est d'autres alms dont la suppression entraine une grande révolution dans l'ordre public, il faut encore les tolérer; on connaît les maux de l'étal actuel, on ignore les maux que peut produire le changement. . .

L'administration doit sans cesse considérer les droits des peuples et ceux des rois, mais elle doit éviter de porter les regards de la

nation sur ces objets. Jamais ces augustes maximes qui forment le fondement des trônes ne sont plus respectées que lorsqu'elles sont couverteâ par une vénérable obscurité, ensevelies dans le silence, et traitées comme une espèce de mystère religieux ; dès lors que ces vérités sacrées sont discutées, elles semblent devenir problématiques ; un homme de génie l'a dit : la multitude ne peut entrer dans le sanctuaire des lois sans le profaner . . .

Tout administrateur a besoin de courage ; presque toujours il est forcé de choisir entre une réputation viagère ou perpétuelle, entre le suffrage des sociétés ou celui des nations et des siècles ; et presque toutes les grandes réputations sont posthumes, du moins elles ne sont établies qu'après que des succès répétés et un crédit constant ont élevé les talents au-dessus de la critique et ont mis la fortune à l'abri des efforts de Tenvie. . .

Il est aussi difficile de rendre aux hommes une exacte justice, qu'il est dangereux de leur dire la vérité ; et dans tous les pays ceux qui commandent ont plus ou moins besoin de l'ignorance et de l'assoupissement de ceux qui obéissent . . .

Il faut pour la nation française, dans les rues plus de parapets, dans les villes plus de guet, dans l'ordre public plus de lois, dans la police plus de surveillance...

Ainsi donc, dans le moment où le moindre gâte-sauce roulait, en son cerveau, des pensées réformatrices, et méditait les plans de la cité future, Montyon prétendit que l'étude des matières d'administration méritait d'être réservée aux gens du métier ; à un peuple qui se plaignait de tous les maux, et ne rêvait que bouleversements, il recommanda l'accoutumance, les « changements insensibles » ; à une élite impatiente de toute autorité, il vanta la vertu des lois restrictives, l'utilité du guet municipal ! Voilà plus qu'il n'en faut pour expliquer son échec relatif, et comment il ne se haussa jamais, en politique, au-dessus du rôle d'un Géronte, sans cesse occupé de louer les vieilles mœurs, et toujours prêt par suite, à braver le ridicule.

Celui dont il s'était couvert semblait si épais qu'un préjugé se forma bientôt contre Montyon : ses meilleures intentions furent méconnues, ses plus beaux gestes bafoués ; quand il rêva de s'ouvrir le chemin de l'Académie, en devenant un de ses bienfaiteurs perpétuels, sa démarche souleva autant de rires que

d'approbations ; tant il y a, qu'aujourd'hui encore, après un intervalle de cent vingt-cinq ans, ce n'est pas sans craindre de susciter quelques faciles plaisanteries que l'on entreprend de raconter la fondation des prix de vertu et les rapports de Montyon avec l'Académie Française.

Au mois d'avril 178"2, cette compagnie fut saisie, par un anonyme, du mémoire suivant :

Messieurs,

Tous les genres de talents obtiennent des récompenses, la vertu seule n'en a pas. Si les mœurs étaient plus pures et les âmes plus élevées, la satisfaction intérieure d'avoir fait le bien serait un salaire suffisant du sacrifice qu'exige la vertu : mais, pour la plupart des hommes, il faut un autre prix : il faut qu'une action louable soit louée.

Ces éloges ont été le premier objet des lettres, et c'est en effet la fonction la plus honorable que puisse avoir le génie.

L'Académie française s'est rapprochée de cette institution antique, lorsqu'elle a pi-oposé à l'éloquence le panégyrique des Sully, des d'Aguesseau, des Fénelon, des Catinat, des Montauzier, et d'autres grands personnages. Mais il n'est dans une nation qu'un petit nombre d'hommes dont les actions aient un caractère de célébrité et le sort du peuple est que ses vertus soient ignorées. Tirer des vertus de l'obscurité, c'est les récompenser, et jeter dans le public la semence des mœurs.

Pénétré de cette vérité, un citoyen prie l'Académie française d'agréer la fondation d'un prix, dont voici l'objet et les conditions :

1° L'Académie Française fera tous les ans, dans une de ses assemblées publiques, lecture d'un discours qui contiendra l'éloge d'un acte de vertu.

2° L'auteur de l'action célébrée, homme ou femme, ne pourra être (Van état au-dessus de la bourgeoisie, et il est à désirer qu'il soit choisi dans les derniers rangs de la société.

3° Le fait qui donnera matière à l'éloge, se sera passé dans l'étendue de la ville, ou de la banlieue de Paris, et dans l'espace des deux années qui précéderont la distribution du prix.

A l'éloge, seront jointes des attestations du fait, propres à en constater la vérité. On choisit Paris, parce que l'Académie y étant établie, a plus de facilité pour y vérifier les faits ; d'ailleurs, nulle part les mœurs du peuple n'ont plus besoin de réforme que dans les capitales.

232 CHAPITUI-; VII

4" Le discours stM-a en prose et ne sera pas de plus d'un demi-fjuarl d'heure de lecture ; un temps plus long ne serait employé qu'à des dissertations étrangères à l'objet de l'institution.

5° La fondation sera de douze mille livres ; et l'intérêt de cette somme sera employé à payer deux médailles, dont une pour l'auteur du discours, l'autre pour l'auteur de l'action célébrée.

6° Cette somme de 12.000 livres sera placée en rentes viagères sur la tête du roi et sur celle de Monseigneur le Dauphin ; et le discours lu dans la séance publique, sera présenté à ce jeune prince. Ainsi ses premiers regards seront portés sur une classe d'hommes éloignés du trône et il apprendra de bonne heure ([ue parmi eux il existe des vertus.

L'Académie Française accepta le principe de la fondation, elle en répandit même le « prospectus », mais elle mit à son acceptation quelques réserves, qui furent soumises au fondateur, et d'ailleurs presque aussitôt agréées de lui.

V^oici ces réserves, telles que les rapporte Bachaumont, à la date du 29 avril 1782 :

1° Le discours ou récit sera fait par lo Directeur delà Compagnie.

2" L'Académie ne pourrait accepter la donation proposée, si elle renfermait la moindre disposition qui pût intéresser personnellement quel({u'un de ses membres; en conséquence, ce revenu annuel sera employé entièrement à payer une seule médaille, ([ui sera donnée pour prix de l'acte de vertu.

Elle ne portera de jugement que sur les actes de vertu dont le détail lui aura été remis par écrit, et sera muni d'attestations suffisantes.

La date de chaque fait dont on enverra le détail, ne pourra remonter au delà de deux ans avant l'époque fixée pour la réception des pièces justificatives, c'est à dire au delà du l"'' juin 1781.

L'Académie choisira parmi ces faits celui qu'elle croira le plus digne du prix, se réservant, de l'aveu du donateur, la lil)erté de le partager si elle le juge convenable.

Cependant la renommée avait pris soin de découvrir la personnalité de l'ingénieux donateur ; peut-être même, Montvon ne fut-il pas le dernier à imiter ici la renommée. Bientôt son nom vola de bouche en bouche ; universellement commenté, son

LK (:nANCi:Lrt;K dl: comte d artois 233

« mémoire » devint un objet de dispute, et fut apprécié de manières très différentes, par le parti des philosophes, et par celui des dévots :

Du côté des dévots, les commérages s'exerçaient, ou à peu près, sur le ton suivant :

On dirait que le chancelier de M. le comte d'Artois n'a à songer, ni s'occuper, ni parler d'aucune autre chose que de l'Académie Française. Il y veut fonder des {)rix de vertu qui seront décernés par les Académiciens, comme si les quarante avaient été choisis d'après leur aptitude à remplir une pareille judicature...

Puisque des Académiciens, qui sont institués pour avoir à s'occuper de la propriété des locutions et de l'emploi des métaphores, vont avoir à décider quel est l'homme le plus vertueux, quel est le livre le plus utile et quelle est la meilleure action qui ait eu lieu dans le cours de l'année, dans la classe inférieure et dans la banlieue de Paris, (car ce sont les trois conditions du programme de M. de Monthion;, — je voudrais bien, disait M. de Nivernais, que MM. les curés de Paris, jaloux de voir empiéter sur les attributions qu'on aurait cru de leur ressort plutôt que du nôtre (car nous ne sommes que des littérateurs et des grammairiens ou des grands seigneurs, soit dit sans offenser personne), je voudrais bien que les curés de Paris fondassent un prix qui serait décerné par eux à l'auteur de la meilleure idylle, ou du plus beau dithyrambe ({ui paraîtrait tous les ans, dans le diocèse de Paris. Monsieur, disait-il encore à ce pauvre Monthion, dont tout le monde se moquait, je vous conseille de nous faire examiner quel a été le sentiment le plus délicat et la meilleure pensée de la 0"*= Ghinery, cpii vole des enfants pour leur apprendre à danser sur la corde ; elle est de la classe inférieure, et si vous l'oubliez dans vos distributions, on aura lieu de s'en étonner. . .

On n'a jamais rien vu de si solennellement niais, que les distributions de ces prix de vertu, avec la ridicule proclamation d'une ou deux personnes vertueuses, comme il y en a par milliers dans tous les hôpitaux, les sacristies, les congrégations et les communautés du Royaume. Mais il est convenu qu'il faut se passer de religion, 1^ charité n'é(juivaut pas à la bienfaisance, et, du reste, la bienfaisance est pour beaucoup moins dans les calculs de M. de .Monthion, que l'envie de se faire élire à l'Académie Trançaise, où ses ennuyeuses brochures n'ont jamais pu le fciire parvenir. 11 en a rêvé toute sa vie, et

ne sachant plus de quel marteau frapper à cette porte, il imagine d'en pousser les battants avec des lingots philanthropiques. Quand il avise et prévoit que son nom, proféré solennellement, à la distribution de ses prix, le rendra immortel à l'égal du cardinal de Richelieu et du chancelier Séguier, autre bienfaiteur de l'Académie Française, il en exulte, sous sa grosse perruque, et si les suffrages académiques pouvaient se mettre à l'enchère, il donnerait certainement, pour se les acquérir, la presque totalité de son bien! Ce n'est pas qu'il ne soit vilainement avare, mais c'est qu'il a tendu toutes les fibres de son amour-propre et les muscles de son affection sur l'Académie Française '.

Du côté des philosophes, la note fut tout opposée, non point qu'ils aient couvert de fleurs, dans la personne de Montyon, celui qu'ils connaissaient pertinemment pour un adversaire de leurs doctrines ; mais son bienfait leur offrit une occasion d'illustrer par des exemples réels et de glorifier par des solennités académiques, la morale indépendante dont ils s'étaient déclarés les adeptes ; la première distribution des prix de vertus fut donc organisée d'après leurs vues ; si Ton en croit Bachaumont, toujours bien instruit des choses de l'Académie, elle revêtit l'éclat d'un spectacle émouvant, coupé d'éloquence, plein d'invention, et dont les acteurs connaissaient déjà ce que nous appelons aujourd'hui « la scène jouée dans la salle ».

Le premier mouvement qu'ait éprouvé l'assemblée avant que les Académiciens parussent, raconte, en effet, Bachaumont a été un mouvement de curiosité vive en remarquant dans la tribune du directeur où l'on avait vu siéger naguère M™* la duchesse de Chartres, M™" la duchesse de Bourbon, M™'' la princesse deLamballe, M. le duc de Penthièvre, une femme de trente-cinq à quarante ans, assez laide, vêtue en ouvrière endimanchée, accompagnée d'autres femmes et

1. Ces lignes sont tirées des Souvenirs (apocryphes) de M""" de Créqui par le soi-disant comte de Gourchamp. Nous n'ignorons pas tout le mal que Sainte-Beuve a justement dit de cet ouvrage (Causeries du Lundi, t. XII), mais nous ne sommes pas de ceux qui font absolument fi des mémoires apocryphes, surtout lorsqu'ils sont fabriqués par un contemporain de l'auteur supposé ; ils rapportent alors bien souvent ce que cet auteur n'aurait pas osé rapporter lui-même. Il semble d'ailleurs manifeste que le prétendu comte de Gourchamp n'a pas pu inventer, de toutes pièces, les anecdotes que nous lui empruntons concernant Montyon.

hommes du même genre, groupés autour comme ses parents, ses amis ou ses camarades, et cependant la faisant distinguer par l'espèce de vénération qu'ils lui portaient. Ce n'est que dans le courant de la séance que le public a été pleinement instruit qui elle était et pourquoi elle venait...

Le directeur a pris, en effet ', la parole et a donné le mot de l'énigme à ceux qui n'étaient point encore instruits sur le compte de la femme du peuple qui fixait depuis le commencement les regards de l'assemblée ; il a déclaré quelle se nommait Lespalier; quecétait une garde-malade jugée par l'Académie avoir fait l'action la plus vertueuse, en rendant à une femme de condition pauvre, alitée, auprès de laquelle elle avait été appelée, des services aussi tristes qu'assidus, et en se portant même pour elle à des sacrifices d'une générosité rare.

De là, le prélat est entré dans le récit circonstancié de la fondation du prix extraordinaire et annuel proposé par l'Académie Française, appelé prix de vertu du peuple, dont on a parlé dans le temps. Il a rempli le premier, une des conditions, en prononçant un discours sur la belle action de la femme Lespalier.

Ce discours a surtout consisté dans le détail de chaque action proposée à l'Académie comme digne de prix. La première est dun nommé Damesague, qui, passant sur un quai dans Ihiver de 1781, vil deux enfants enfoncés sous la glace, sur laquelle ils jouaient, s'y précipita tout habillé et les retira de la rivière au péril de sa propre vie.

La seconde, d'une portière, mise aussi sur les rangs, pour avoir partagé sa demeure, son grabat, et sa subsistance avec une femme forcée de sortir de Ihôpital comme incurable, et qui l'a si bien soignée et consolée qu'elle l'a rappelée à une santé parfaite.

La troisième est celle de la femme Menthe, qui, chargée d'une nombreuse famille, a adopté un enfant délaissé, et l'a mis au rang des siens, auxquels elle avait peine à donner les secours nécessaires.

L'Académie a trouvé que le premier trait était isolé et pouvait partir dun mouvement d'enthousiasme héroïque qui n'est i)as toujours le signe certain d'une âme vertueuse et constamment habituée à faire le bien.

1. Par un singulier retour des choses, ce Directeur de l'Académie, appelé à prononcer le premier clof^e de la fondation faite par Montyon, n'était autre que l'archevêque d'Aix, Boisgelin de Cucc, celui-là même qui obtint jadis, à force dintrigues, le rappel du bouillant intendant de Provence, et son envoi à La Rochelle.

Celui de la portière ne s'est pas trouvé au contraire au degré de bienfaisance le plus élevé ; elle ne donnait en quelque sorte que son superflu, d'ailleurs c'était à son amie quelle accordait des secours.

La femme Menthe, déjà singulièrement exaltée dans les journaux et enrichie des dons du public, n'a pas paru susceptible du prix pour cette raison.

C'est donc à la nommée Lespalier qu'il a été décerné. Son action a paru aux juges avoir toutes les qualités nécessaires pour le mériter : 1° elle l'a exercé envers une inconnue; 2" elle la exercé longtemps ; 3" demandée par des gens qui l'auraient bien payée et auxquels elle avait des obligations, elle a résisté à tout ce que la reconnaissance et son intérêt personnel lui dictaient, parce que ces personnes étaient en état de se procurer d'autres gardes-malades, et que la dame auprès de qui elle était, courait risque de périr sans secours; 4° non seulement elle lui a prodigué son temps et ses soins, mais même son propre pécule, achetaiit de son argent les médicaments et douceurs que la détresse où' était la malade ne lui permettait pas de se procurer.

Le directeur a fini par déclarer que l'Académie couronnerait moins une action brillante qu'une action bonne, moins l'éclat que la persévéï'ance de la vertu ',

Du vivant même de Montyon, deux courants d'opinion s'étaient donc formés, au sujet de sa principale fondation ; les uns considérant qui! avait en quelque sorte sécularisé la vertu, lui reprochaient de faire tort aux pieuses gens qui pratiquent le bien simplement, obscurément, derrière les cloîtres ou dans quelque salle d'hôpital, et qui n'attendent pour cela aucune récompense terrestre ; les autres, observant qu'il s'était proposé de glorifier, en dehors de toute considération confessionnelle, 1' « ac-

1. Mémoires secrets de Bachiiiimont, 25 août 1783, Relation de la séance publique de l'Académie Française, tenue aujourd'hui. — \'oici ce qu'écrit Grinim sur le même sujet : <i La séance publique de l'Académie s'est tenue, suivant l'usage, le lundi 25, .jour de Saint-Louis. Les bonnes actions sont encore moins rares que les bons discours et plusieurs actes de charité ou de désintéressement avaient partagé l'attention du nouvel aréopage de \ertu. Après en avoir cité quelques-uns, M. le Directeur a déclaré que l'Académie avait cru devoir donner la préférence au dévouement généreux d'une garde-malade. M"' Lespalier, qui appartient à M"" la comtesse de RivaroL » — Cette M°" de Rivarol, à laquelle Grimm donne un peu trop vite le titre de comtesse, n'était autre que la femme du célèbre polémiste, la malheureuse rivale de Manette.

LE CHANCKLIER DL" Cl (MIE D ARTOIS 237

tion vertueuse d'un Français pauvre », lui savaient gréd'avoir ainsi rendu justice à la morale indépendante dont eux-mêmes se prétendaient les adeptes, et le félicitaient de mettre en honneur les " humbles » et les <* déshérités » déjà fort à la mode, grâce aux théories de Rousseau. Si d'ailleurs, poussant plus loin l'analyse, on était allé au fond de cette dernière interprétation, c est bien la doctrine de Rousseau que l'on eût découverte : l'homme est naturellement bon, aurait-on dit ; il porte en lui, dès sa naissance, le germe de tous les dévouements, de tous les héroïsmes; viennent les circonstances qui feront lever cette semence, et dont la pauvreté n'est pas la moins décisive, aussitôt la Vertu régnera sur terre, on élèvera son temple parmi les ruines de toutes les superstitions, c'est-à-dire de tous les dogmes; sur l'autel de ce temple, il ne restera plus qu'à couronner la déesse et c'est à quoi Montyon aura largement pourvu.

Nous n'apprécions pas du tout l'intention de Montyon comme l'ont fait ses contemporains ', et nous tenons qu'il a été mal compris, aussi bien du côté des « dévots » que du côté des encyclopédistes. D'abord, on doit renoncer à affirmer que son secret dessein fut de réaliser ce qu'on appellerait aujourd'hui la « laïcisation de la vertu ». Il était si éloigné dune pareille idée qu'une de ses doléances favorites portait sur l'oubli et la disparition des pratiques l'eligieuses, dans lesquelles il apercevait, sinon le fondement delà morale, du moins, son meilleur soutien. A tous les moments de sa vie, et dans ses moindres notes, nous le voyons déplorer que les religions et principalement la catholique, ne servissent plus, comme il le dit, de ciment aux bonnes mœurs. A'ers 1775, il écrit : « Les mœurs nécessitent la religion, qui en est l'appui. » Un peu plus tard, dressant une

1. Il est vrai d'ajouter ici que nos contemporains ne se font pas faute, eux aussi, de déformer, sinon i'inslitution des prix de vertu, du moins la pensée qui a inspiré celte institution. Tantôt Montyon nous est représenté comme un émule des philosophes de son temps. Voir par exemple, discours de M. de Salvandy sur les prix de vertu, le 17 août 1851, et tantôt, comme un faible vieillard, que les terribles leçons de l'époque révolutionnaire ramenèrent à la foi chrétienne. Cette dernière thèse fut celle de M. F. Labour, op. ci7., p. 2J0. Est-il besoin d'ajouter qu'elle n'est pas la nôtre ? Xi encyclopédiste, ni croyant, Montyon appartient à une espèce assez nombreuse au aviii" siècle, celle des philosophes respectueux. Ce fut un réaliste dans toute la force du terme.

comparaison entre le calvinisme, et la religion romaine, il dit : « le premier développe l'esprit, la seconde contient les mœurs». Sous la rubrique. Esprit cV indépendance en mnlière de religion, on lit enfin, dans ses Réflexions sur r Administration, dont nous citâmes déjà d'abondants extraits : « L'esprit humain y agagné, les mœurs y ont perdu : ce n'est d'ailleurs pas le seul point sur lequel les lumières ont fait tort aux vertus *. »

Descendu des hauteurs théoriques, il mettait sa conduite, en accord avec ses maximes : non seulement, il respectait les dieux de l'empire, mais il leur sacrifiait. Le service du culte fut célébré très exactement dans la chapelle de son château, jusqu'au départ du châtelain pour l'étranger - ; tous les ans, le prêtre chargé de dire les messes qu'avaient fondées les Auget et les Pajot, fut choisi par Montyon en personne, et honoré d'une sorte d'investiture ; enfin, à la veille même de la Révolution, au mois de mai 1789, dans le moment où tant d'autres soins le réclament, de quoi trouvons-nous préoccupé le chancelier du comte d'Artois ? D'un mémoire des habitants de Monthyon tendant à la création d'^un emploi de vicaire pour leur paroisse.

Il y a mieux encore ; cette statue de la déesse Vertu, dont nous parlions tout à l'heure, Montyon a voulu, en effet, qu'elle fût édifiée, et, dans son testament ^, il a immédiatement rapproché du legs par lequel il accroissait les prix de vertu, une disposition ordonnant l'érection d'un buste de marbre avec l'ins-

1. Plus tard encore, en 1813, il n'hésitera pas à faire de la religion une institution d'Etat ; voici ce qu'il écrira sur ce point, à Rosenstein, secrétaire d' tat, en Suède, pour l'Instruction publique et les Cultes : " La religion telle qu'elle est pratiquée aujourd'hui, dans presque toute l'Europe, a beaucoup d'inconvénients et beaucoup d'utilité: c'est une condition nécessaire de la morale nationale, et une des plus singulières opérations ministérielles est de rendre les hommes bons, en les rendant chrétiens, et de faire les prêtres excellents citoyens, par piété. » Voir plus loin, toute la lettre, ch. ix.

2. Nous induisons ce fait de l'existence de nombreuses notes de blanchissage, que l'on trouve dans les papiers de Montyon, sous la rubrique : Linge de la chapelle. Elles mentionnent régulièrement des effets nécessaires à la célébration du culte.

3. Voir plus loin, le testament de Montyon, ch. x, dont voici le § 11 : n Je veux qu'il soit employé une somme de deux mille quatre cents à trois mille francs, pour faire une statue en marbre formant un buste de M"" Elisabeth, avec cette inscription : A la Vertu. Ce buste sera placé dans un lieu où il pourra être vu de beaucoup de personnes ; s'il est possible, à la porte de l'église Notre-Dame, à Paris. »

criplion : A la vertu. Mais qui donc a-t-il désig-né pour servir de modèle au sculpteur ? Est-ce un philosophe, un artisan de V Encyclopédie ? Est-ce quelqu'une des prêtresses, déjà instruites par Diderot et Rousseau dans le culte de la raison et l'obéissance à la nature ? Non, c'est la plus pieuse, nous écririons volontiers la plus dévote, des princesses de la cour de France, Madame Elisabeth. « Je ne me rappelle 'pas, écrit Montyon, si j'ai déjà eu l'honneur de parler à cette princesse, mais je désire lui payer ici un tribut de respect et d'admiration '. »

Loin donc d'apparaître comme un contempteur de la morale confessionnelle, Montyon s'en est toujours montré le partisan le plus décidé, et sa fondation ne peut pas être considérée comme injurieuse envers l'un quelconque d'entre les dogmes. Pareillement, elle ne saurait être présentée comme une sorte d'illustration des théories sur la vertu, qui ont défrayé la morale philosophique, pendant la plus grande partie du xviii® siècle ^. Qu'on relise le mémoire à l'Académie française sur le projet des prix de vertu. On y verra, d'une part, que l'auteur n"a jamais proposé de louer ou récompenser la Vertu, c'est-à-dire quelque entité adornée d'une majuscule. Il a soumis à l'Académie le projet de g-lorifier d'abord, de récompenser ensuite « un acte de vertu ». 11 n'a pas davantage posé en principe, avec Rousseau

Page 1