Lettre à KosensLein, citée plus loin, eh. ix
2. Voici dans quels termes il mentionnera lui-même cet ouvrage, sur une liste de ses titres académiques, qu'il rédijfera plus tard, en 1813, à Tusage des académiciens de Suède : « Eloge du chancelier de l'Hôpital, donné au concours par l'Académie française. L'éloge fait par M. de Mon- Lyf)n, qui ne s'est pas nommé, a eu l'accessit, le prix a été donné à un discours fait par un abbé qui peignait le chancelier de l'Hôpital comme un athée, l'archevêque de Paris a interdit les docteurs de Théologie qui avaient approuvé le discours de l'abbé ; il est fait mention de l'ouvrage anonyme qui a eu l'accessit dans les lettres de M'"'' cki Deffant qui viennent de paraître ; il y est dit que cet ouvrage est meilleur que celui qui a eu le pri.x à cause des sentiments irréligieux. M™* du Défiant soupçonne que l'ouvrage est de M. Guibert, qui, depuis, a été de l'Académie française, le discours était de M. de Montyon qui ne s'était point nommé, comme depuis il s'est abstenu de mettre son nom à ses ouvrages. » La vérité est qu'eu effet, M™" du Dell'and loua l'ouvrage de Montyon, parce qu'elle croyait que de Guibert en était l'auteur ; Montyon a tort de se targuer d'un éloge qui est le résultat d'une méprise. Il paraîtrait d'ailleurs que de Guibert n'avait même pas envoyé son manuscrit au concours. V. Quérard, Les Supercheries littéraires, article Montyon.
3. Montyon lui-même a entendu que ses fondations constituassent des titres académiques. En 1S13, il fut élu membre de l'Académie de Suède ;à cette occasion il eut sur lui-même un retour de complaisance, et dressa, comme nous l'indiquions dans la note précédente, une liste de ses ouvrages, qu'il adressa ensuite à ses nouveaux confrères. On lit à la fin de cette liste: (I M. de Montyon a fait pour la littérature des fondations considérables, dont le plus grand nombre a pour objet de contribuer à la moralité des belles-lettres. » Puis vient le détail de ces fondations, prix d'utilité, prix de vertu, etc., etc.
l'Académie, et où est ici le ridicule de son attitude ? Certes, il n'appartenait à aucun des deux partis qui se disputaient Tinlluence académique, celui des grands seigneurs et celui des encyclopédistes. Mais, homme d'esprit et de caractère, causeur brillant, averti de tout, il était parfaitement en posture de prétendre à Thonneur d'un fauteuil, dans une compagnie où l'indépendance et le talent ont toujours fini par retrouver leurs dj'oits, et Ton n'aperçoit pas comment son mérite eût pu le cédera celui d'unLaujon ou d'un I.,a Harpe, d'un Delille ou d'un Maury.
En dehors de son ambition personnelle, voici maintenant les motifs généraux et désintéressés qui semblent avoir guidé Montvon lorsqu'il institua le prix de vertu. Au cours de son voyage en Angleterre, nous le connûmes déjà très frappé de l'importance et de l'utilité des fondations privées, si nombreuses dans ce pavs. Riche et célibataire, insoucieux de l'avenir, libre, dans le présent, de toute passion coûteuse, il se piqua certainement d'émulation, et dès son retour, il commença de multiplier les donations charitables ou les prix décernés par des sociétés savantes. Quel esprit l'animait alors et dirigeait son choix des misères à atténuer ou des tendances à encourager? Etait-ce celui d'un engoué prêt à donner dans le principal travers du siècle, la sensiblerie? Non, c'était l'esprit d'un utilitaire et d'un administrateur, auquel la pratique des choses sociales a enseigné quels sont les maux les plus criants, et qui attend également de la pratique l'indication des remèdes les plus salutaires. Montyon fonde ainsi, coup sur coup, un prix « pour les expériences utiles aux sciences », un prix « en faveur de ceux qui inventeront des moyens de simplifier les procédés des arts », un prix « pour la découverte d'instruments propres à suppléer la main-d'œuvre des nègres », un prix « pour expériences tendant à perfectionner lart médical », un prix « pour l'ouvrage le plus utile aux mœurs ». Puis dans ce dernier ordre d'idées, le mieux lui paraît être bientôt de récompenser les mœurs elles-mêmes ; il institue son fameux prix de vertu. Mais, là encore il n'innove point, il continue de suivre la pente naturelle de son caractère, et c'est toujours au point de vue de l'administration et de l'utilité qu'il se place. Administrateur, il a constaté dès longtemps que la L. GuiMBAUD. — Auget de Monlyon. 16
pratique des vertus, c'est-à-dire l'effort, le dévouement, l'abnégation de soi, forment les éléments principaux de la vigueur sociale ; il a éprouvé que la vertu, d'où qu'elle vienne, et quelles que soient les doctrines ou les dogmes dont elle se réclame, justifie le seris étymologique de son nom: elle est une force, « une production d'énergie bienfaisante ' », elle a, comme on l'a dit de nos jours, « un pouvoir réparateur - ». Utilitaire, il a appris que le commun des hommes ne s'adonne point aux vertus pour elles-mêmes, et que « la satisfaction intérieure d'avoir fait le bien n'est pas un salaire suffisant du sacrifice » qu'elles exigent. Il sait, de science certaine, que la soif de gloire fait couramment les héros, et qu'aux luttes de la vie comme sur les champs de bataille, les combattants bravent le danger, « pourvu qu'on en parle ». 11 propose donc tout uniment à l'Académie d'exploiter, pour le plus grand profit de la société, la passion de renommée qui travaille l'individu, il demande qu'on « jette dans le public la semence des mœurs » sous la forme d'éloges, de distinctions et de médailles.
Ce principe posé, il ajoute des conditions de détail ; elles témoignent, elles aussi, non point d'une vague philanthropie, mais d'un grand souci des réalités ; elles nous rendent Montyon tout entier, avec son amour des choses bien faites, son goût pour l'exactitude, son horreur des dépenses inutiles et des charités inefficaces. « L'auteur de l'action célébrée ne pourra être d'un état au-dessus de la bourgeoisie » parce que l'éloge d'une vertu plus haut placée ne manquerait pas de prêter à l'adulation, ou simplement à la flatterie. « Le fait qui donnera matière à l'éloge se sera passé dans Paris ou sa banlieue », deux années avant la distribution du prix, parce qu'en dehors de ces limites et au delà de ce délai, une enquête deviendrait difficile et plus ou moins erronée. Le discours sera en prose, parce que les poètes ont accoutumé de vanter les dieux, leur maîtresse ou leur roi par préférence aux gens du peuple. Le discours ne sera pas « de plus d'un demi-quart d'heure de lecture », parce que le
1. M. Paul Bourget, Discours sur les prix de vertu, le 15 novembre