V. Ollivie.", Voltaire à Lausanne. Paris
2. Archives cV État., à Berne, citées par M. Aloys de Molin, oyj. cit., p. 26.
une veste tricot violet, un surtout «le tricot carmélite, un frac de bouracan g-ris, un habit de drap noir, un habit et veste de tricot noir, une veste de drap noir, une veste de gros coton bordée en or, une veste coton blanc, une veste de bazin bordée en or, une veste étoffe d'or, une veste nanquin, une veste allemande jaune, deux culottes de soie noire, deux culottes de drap et soie noire, une culotte de velours noir, une culotte de nanquin, une culotte à l'allemande, une robe de chaml)re en molleton, une robe de chambre et veste à fleurs dor, une robe de chambre et veste toile peinte, une robe de chambre et veste nanquin, une chemise de bain, une douzaine de serviettes œil de perdrix'.
En vue du service de bouche, il y avait :
cinq nappes, sept douzaines de serviettes, onze serviettes ouvrées, vingt et un couteaux et fourchettes.
Enfin, comme il faut tout prévoir, même la longueur des soirées, même la pauvreté des conversations, même lennui de soi et le besoin de se distraire de ses propres pensées, il y avait encore « deux boites de fiches, jetons et bésigues, six flambeaux dorés et sept douzaines de bougies ».
Sur les réunions qui profilèrent d'un pareil luxe d'éclairag'e, nous navons aucun renseignement. Tout porte à croire qu'elles formaient un parfait tableau de ces amitiés, autrefois solides et chères, aujourd'hui fragiles ou dédaignées, et que l'on appelait des amitiés de voisinage. Quand il vint demeurer au quartier de Bourg, Montyon, en elfet, n'avait pas seulement choisi l'endroit le mieux orienté vers le lac et les montagnes, il s'était aussi préoccupé de l'atmosphère morale dans laquelle il allait vivre et des moyens de la rendre respirable, pour un exilé disposé, comme tant d'autres, à regretter jusque sur les bords du Léman, le ruisseau de la rue du Bac. Celle de Bourg passait à Lausanne pour la plus riche en portails écussonnés et «n demeures seigneuriales; quand on voulait désigner d'un mot
1. Elat du contenu d'un f)nnier emofié par erreur àHolle. Cette pièce curieuse, écrite tout entière de la main de Montyf>n, appartient à la famille de Sévery à Valency, près Lausanne. M. Aloysde Molin a bien voulu lacof)ior à n<jtre intention.
la bonne société, on disait tout uniment : la société de Bour^^ : et quand on voulait nommer des gens qui ne se contentaient pas d'être nés, mais qui tâchaient à penser et agir noblement, on nommait encore des habitants de Bourg, les Polier, les (vharrière, les Constant, les Sévery '.
Xé en 1724, le chef de cette dernière maison, Salomon de Sévery, était l'aîné de Montyon. Ancien gouverneur du prince héréditaire de Hesse-Cassel, il avait épousé la fille d'un officier au service de la France, M. de Chaudieu. Leur fils comptait déjà vingt-deux ans en 1789; une fille, plus jeune, fermait le cercle de la famille. Mais s'il faut en croire un excellent témoignage, ce cercle s'élargissait de lui-même dès qu'on frappait à la porte de l'hôtel en montrant les passeports ordinaires de l'honnête homme, politesse, loyauté, culture d'esprit : « A Lausanne, écrit en effet Gibbon, dans ses mémoires, j'ai obtenu par degrés l'attachement tendre et solide d'une famille respectable, la famille de Sévery : les quatre personnes qui la composent sont douées chacune des vertus les mieux appropriées à leur âge et à leur situation. Je me sens porté à les aimer, les époux comme un frère, et les enfants comme un père. Nous cherchons, et nous trouvons tous les jours l'occasion de nous rencontrer "^. »
Accueilli lui aussi chez les Sévery, avec cette bonne grâce simple dont Gibbon vient de nous procurer l'impression, Montyon y forma des liens intimes et durables. On sent qu'il trouva là, pour ainsi dire, la température d'affection qui convenait le mieux à sa détresse morale, et que, plus celle-ci était grande, plus il sentit la douceur et le prix de Tart délicat avec lequel ces braves gens écoutaient ses plaintes et tâchaient à le consoler.
C'est plaisir, c'est soulagement de voir, par la suite, le vieillard que nous trouvâmes si souvent et si exclusivement penché suK des réalités sèches et froides, ouvrant son cœur à une tendre reconnaissance envers les amis qu'il vient de quitter, multipliant les formules, au besoin les redites, afin de bien indiquer
1. .\loys de Molin, op. cit., p. 27, et Lucie Achard. Rosalie de Constanl. .s;i inmille et sen nmis, t. II. p. 10.
2. Gibbon, Mémoires, cités par AIovs de Molin, op. cit., p. 27.
la qualité du sentiment qu'il leur a voué, confessant d'un seul mot, qu'il a laissé chez eux une part de lui-même : « Il me semble leur écrit-il alors, que lorsqu'il m'arrivait quelque chose de malheureux, et que je pouvais vous le confier, j'étais moins malheureux^ .» Et ailleurs : « Ignorant l'existence de ma famille, j'ai regardé la vôtre comme la mienne, d'après l'amitié qu'elle m'a marquée, et je puis vous assurer que vous n'avez point de parent qui vous soit plus attaché que moi... J'aurai moins de regret aux malheurs de l'émigration, si elle m'a fait acquérir l'affection de quelques amis aussi estimables que vous. Parents, amis, j'ai tout perdu. A retrouver quelqu'un sur les sentiments de qui l'on peut compter, c'est une grande consolation ^. »
On le voit, l'amitié, chez notre exilé, s'exprime volontiers par de fréquents retours sur ses infortunes personnelles. Mais il y a là moins d'égoïsme qu'on ne l'a dit ^, il y a simplement de l'ingénuité. Peut-être n'appartient-il à personne d'imaginer la souffrance d'autrui autrement que d'après la sienne propre, et peut-être l'amour humain est-il si borné, qu'il faille le réduire à une sorte de mise en commun des sentiments égoïstes : « Ce qui fait que les amants et les maîtresses ne s'ennuient point d'être ensemble, c'est qu'ils parlent toujours d'eux-mêmes '. »
Suivant une tradition conservée à Genève, peu s'en fallut d'ailleurs que Montyon ne se livrât complètement à son goût pour les choses et les personnes de la Suisse, et qu'il ne traversât l'état d'âme que les mystiques appellent « le don entier de soi ». D'aucuns racontent, en effet, qu'il voulut épouser une Suissesse pauvre et difforme, Mademoiselle de Constant. L'histoire est surprenante ; nous la rapporterons avec la prudence que commande sa singularité '.
M"*" de Constant était la fille de ce Samuel de Constant