‹ Auget de Montyon, 1733-1820Chapitre 177 sur 224 · Aloys de Molin, o/>. cit. Conclusinn · texte numérisé non relu

Aloys de Molin, o/>. cit. Conclusinn

i. La Rochefoucauld, 3/aa:/Hies, (X(^X\'II1.

5. Tous les détails qui suivent, et pour lesquels il n'est pas indique de référence spéciale, sont empruntés au livre de M'"° Lucie Achard, Hosalie de Constant, sa famille et ses amis. 2 vol. Genève, Ch. E{,'giinann. et Paris, Fischbacher, 1905.

en l'honneur duquel \'oltaire entreprit un jour une vive défense des Lausannais, et que ses compatriotes disaient spirituel « comme un Français » ; il se montrait surtout galant comme quatre ; tout le temps qu'il dérobait à l'agiotage, dont il fut passionné, il l'accordait aux dames et à leur société. Au demeurant, le meilleur homme du monde, ardent, généreux, plein de charme... Marié en premières noces à une femme dont l'enjouement et le tour d'esprit méritèrent eux aussi d'être remarqués par ^'oltaire, il en avait eu quatre enfants : le cadet était Charles de Constant, dont nous trouvâmes déjà le nom sous la plume de Montyon ; l'aînée répondait au prénom de Rosalie et passait, vers 1789, pour un des principaux ornements de la bonne compagnie, tant à Lausanne qu'à Genève.

Rarement la nature accumula pourtant dans une seule personne un aussi grand nombre de disgrâces et d'infirmités. Affligée, en naissant, d'une scoliose conti'e laquelle l'art de Tronchin demeura impuissant, « bougeante, clignotante, inquiétante, et autre chose en ante >>, elle avait donné dès sa douzième année et au dire de son père lui-même, l'impression d'une lîllette vieillotte, que ses yeux quittaient déjà, dont la tête se jetait par suite sur les objets, et pour laquelle l'âge ingrat durerait éternellement. Un peu plus tard, à l'époque où tant de filles n'attendent même pas l'avis du miroir pour déclarer leur beauté, elle allait au-devant des regards de pitié en avouant sa laideur, elle disait : je suis bossue, quand d'autres laissent à entendre : je suis jolie ! Mais une sensibilité forte, une intelligence curieuse et subtile animaient l'être ainsi bâti ; toute coquetterie physique lui semblant interdite, sa franchise morale s'acci'oissait d'autant ; nulle femme ne portait plus élégamment ce qu'on pourrait appeler les déshabillés de l'esprit, nulle ne pratiquait mieux le sans-façon, l'aisance, l'abandon intellectuel. C'est par où elle embellissait peut-être, et rajeunissait assurément ; quand Montyon l'a connue, elle avait trente-deux ans, mais ni sa conversation ni ses lettres ne les accusaient ; sa veine heureuse débordait comme d'un cœur ingénu ; ardemment, une flamme illuminait la lampe à jamais brisée.

De coutume, M'^'' de Constant habitait Genève ; mais elle

airectionnait davantage Lausanne, et la traite était si courte entre les deux villes qu'on la trouvait tantôt dans lune, et tantôt dans l'autre, quand elle ne s'arrêtait pas sur le chemin de Tune à l'autre.

A la descente d'Ouchy, près de l>ausanne et sur les bords du lac, dans une propriété dont les lleurs formaient le luxe, vivait en effet une tante des Constant, M'"" de Charrière ', renommée elle aussi pour sa bonté et son intelligence ; non pas qu'elle tînt bureau d'esprit ; elle aimait seulement à réunir autour de sa lampe quelques personnes choisies parmi les honnêtes gens et conséqueniment parmi les réfugiés français. M'"*' de Constant faisaitde fréquentes haltes auprès de cette société ; elletrouvaitlà Bonstetten, le doux essayiste , Gibbon, qui portait dans un corps de Silène la science d'un bénédictin, Sismondi, son émule pour la loyauté intellectuelle et même le savoir, Lally-ïollendal, émigré intermittent, Montyon, enfin, qui leur pardonnait mal d'être tous ou presque tous d'anciens et fidèles amis des Necker, mais qui ne résistait pas à l'attrait de leur commerce et au plaisir de tenir sa partie dans leurs causeries.

Celles-ci tournaient parfois auxrécitations ou aux conférences : on disait de petits vers, on présentait des mémoires, on dissertait sur des questions d'ailleurs médiocrement irritantes : Pourquoi le pays de Vaud a-t-il produit si peu de poètes? Pourquoi les philosophes peignent-ils si mal Tamour ? Ayant résolu en principe de « cultiver toutes les muses » sans exception, on dansait enfin, on jouait la comédie, et là encore, Rosalie de Constant ne passait ni pour la moins légère des danseuses, ni pour la moins douée des comédiennes! Tout porte à croire cependant que ce ne furent point des talents aussi futiles qui la firent remarquer de Montyon. C'est dans la conversation « sans apprêts ni inutiles cérémonies » qu'elle paraissait le plus à son avantage et c'est évidemment par la conversation qu'elle sut

1. Il ne faut pas confondre cette M"" de Charrière, avec celle qui fut raniie et l'une des inspiratrices de Benjamin Constant. La première ne songeait qu'à faire passer le temps de ses invités : c'était une hôtesse modèle. La seconde se mêlait surtout d'écrire, voire même de penser. Sainte-Beuve nous a donné sur elle deux jolis essais, l'un dans les Portraits de Femmes, l'autre au t. III des Portraits littéraires.

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attirer et qu'elle aurait peut-être pu retenir cet incorrig-ible bavard. Dès, en effet, son arrivée à Lausanne, et alors que « tout le pays se remplissait de Français, de grands seigneurs, de députés », alors qu' « on ne voyait dans les rues que des abbés, des croix de Saint-Louis, de nobles dames ' », Montyon s'était posé, sinon en familier, du moins en connaisseur du beau monde, en homme qui sait la Cour et pour qui la Ville n'eut jamais de secrets. On pressent que M"^ de Constant flatta sa manie et le poussa là-dessus ; curieuse de Versailles et de Paris qu'elle avait jadis entrevus vers sa douzième année, on la devine tenant le vieillard en haleine par des questions, des étonnements, des saillies, au besoin quelques moqueries. Et lui de faire alors l'abondante chronique des arrivées et des départs -, de mêler les menus commérages aux grandes nouvelles, d'assaisonner le tout avec les anecdotes dont sa tête était encombrée, avec les galanteries dont sa bouche fut toujours pleine... «

AUa-t-il plus loin ? Dans la privation où il était de toute affection familiale, dans le désespoir où le mettait l'idée de ne plus jamais entendre, autour de son fauteuil de célibataire, le glissement d'une robe féminine, voulut-il épouser Rosalie de Constant ? Une tradition l'affirme, qui est conservée dans la famille de cette dernière et qui s'appuie sur trois textes :

1° D'abord le passage suivant d'une lettre de Rosalie à son frère Charles, en date du 11 février 1791 : « Je préfère l'espérance de vivre avec toi plus tard, à l'idée de faire un mariage où le cœur n'aurait point de part cl qui ne serait pas approuvé généralement, lors même qu'il serait bien riche. »

2" Ensuite, cet autre passage d'une lettre de Charles de Constant à Rosalie, dans les derniers jours de l'année 1792 : « J'ai vu à Richemond chez les Achard, M^L de Lalli et de Monthion, tout récemment arrivés de Lausanne. M. de Lilli a raconté les

1. Journal de Rosalie de Conslanl, \" décembre 17S9, publié par M"" Lucie Achard. op. cit.

2. Sur cette sorte de journal des allées et venues de ses compatriotes, que tint Montyon. pendant son séjour à Lausanne, voir Aloys deMolin, op. cil., passim, et principalement p. 29 et 30.

assemblées du samedi de ma bonne tante de Gharrière ; c'est là, a-t-il ajouté, que l'on jouit des plaisirs de l'esprit, de la raison et de l'harmonie qui régnent dans les familles en Suisse. M. de Monthion est le portrait vivant du règne de Louis XV et des g-ens de robe et de finance de ce temps-là. 11 lit une pompeuse profession de vous tous : il vanta les grâces, les talents, l'esprit, la vivacité de ma sœur Rosalie, qui, dit-il, sont gravés dans son coeur. »

3° Enfin, une partie de la réponse de Rosalie, où on lit : « La visite de M. de Monthion me fait mourir de rire. S'il veut m'épouser, à présent, il n'a qu'à dire ; je serai près de loi (à Londres), et je lui volerai un peu de son cher argent. Si tu étais intéressé, lu t'atlacheraisà lui, avec le projet d'en hériter, mais cette manière de faire fortune n'esl pas en nou '.»

Ainsi, Montyon aurait, une première fois, demandé la main de AP'® de Constant, alors qu'il résidait en Suisse, et se serait heurté à un refus ; passé en Angleterre, il aurait conservé de cette personne un souvenir exalté. Son exaltation même n'aurait fait que rallumer la verve de la spirituelle bossue, et, jusqu'au bout, ils auraient joué tous deux, des variations snr le vieux thème : <( Elle était aimable et il l'aimait ; 'ui, n'était pas aimable et elle ne l'aimait pas. »

Mais une tradition contraire à un aussi bel arrangement et qu'adoptèrent d'excellents esprits, semble régner à Lausanne "^. .On y range, sans vergogne, M"* de Constant parmi ces « vieilles filles », qui inclinent à prendre pour des marques de passion une révérence ou un coup de chapeau, etqui, plus tard, « dans l'âge très mûr », citent « comme de glorieux états de service » les conversations qu'elles eurent avec un galant homme : c'est Bélise auy rives du Léman. Quant à Montyon, on lui garde la

1. On pourrait peut-être ajouter à ces trois textes les lignes suivantes d'une lettre de Montyon à Charles de Constant, en date du 6 octobre 1802:

" Je vous ai tcni(jigné que je désirais bien réellement que nf)s relations avec vous, vous fussent agréables sous tous les rapports et quelles fussent, pour la suite, l'origine d'une liaison encore plus intime; je vous renouvelle avec grand plaisir l'assurance de ces sentiments, et juge que vous voudrez bien y répondre. » ! Bibliothèque de Genève. M. ce. 23 a).

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