‹ Auget de Montyon, 1733-1820Chapitre 178 sur 224 · Voir Alo.vs de Molin, op. cil., p · texte numérisé non relu

Voir Alo.vs de Molin, op. cil., p

298 CHAPITRE VllI

réputation d'un vieillard empressé auprès des dames, attentif à leur plaire, et d'ailleurs incapable d'aliéner en leur faveur la moindre parcelle de sa liberté ou de sa fortune.

S'il nous fallait absolument prendre parti entre les deux systèmes, nous serions, pour notre part, fort embarrassé. D'un côté, en effet, nous ne croyons Montyon incapable d'aucune folie, pourvu que celle-ci revêtît l'appai'ence d'un acte hautement désintéressé ; « très regardant pour le détail », il avait, comme on l'a dit, une fureur de g^énérosité. dès qu'il s'ag-issait de réaliser quelque acte important et de suivre des vues d'ensemble. Passionné d'intellectualité, il était encore de ceux qui poussent l'amour de la i\iison jusqu'aux pires sottises et il n'aimait rien tant que les paradoxes, dès l'instant qu'on les lui présentait sous la forme syllogistique. Nous comprenons dès lors fort bien que l'idée lui soit venue d'un mariage avec M'**^ de Constant ; il vit, dans ce projet, le moyen d'unir deux esprits, de réaliser l'oaristys de deux raisons raisonnantes, en même temps que l'occasion de faire un beau geste, et peut-être fit-il le geste...

D'un autre côté, on ne saurait nier l'inconsistance des preuves fournies par ceux qui affirment la réalité de cette aventure. Elles consistent en témoignages émanant d'une seule personne, M"*^ de Constant elle-même. Ces témoignages sont produits sur un ton de malignité qui donne le droit de mettre en doute, sinon la bonne foi, du moins l'impartialité du témoin, et l'on conçoit difficilement qu'une personne de sens rassis ait osé taxer Montyon de ladrerie, dans le moment où il venait de lui donner à elle-même la plus grande marque de désintéressement qu'un homme puisse donner à une femme.

Enfin, et c'est par là que nous terminerons, en laissant au lecteur le soin de trancher le débat, il paraît établi qu'à l'époque où M"'^ de Constant repoussa, soi-disant, les soins de Montyon, elle ne jouissait pas personnellement de la quiétude morale, indispensable à un témoin qui veut être écouté. Sa première lettre touchant les prétendues offres de Montyon est du 11 février 1791 ; le 2 mars suivant, avec le mystère qui convient à une ingénue de trente-trois ans, et dans un style renou-

velé de V Héloïse, elle en écrivait une autre, toute de déclaration et de passion, et l'adressait cette fois, à qui ? A un inconnu, qu'elle croyait avoir deviné au travers de ses livres, à Bernardin de Saint-Pierre ! Ce familier de la divinité, cet ami des nègres et des bètes, était alors en coquetterie réglée avec les hommes les plus avancés du parti révolutionnaire, de qui il attendait quelque place ; il s'occupait aussi de classer les lettres qu'il recevait de ses adoratrices ; dure besogne ; à son compte, il n'y en avait pas moins de trois mille. Afin d'augmenter la collection, il daigna entrer en correspondance avec M"'^ de Constant et lui expédia d'abord deux ou trois missives où la platitude le dispute à la niaiserie. Puis il requit son portrait et le chiffre de sa dot "... Montyon ne pouvait pas être mieux vengé.

1. Lucie Achard, op. cit. Il faut lire, dans ce livre, et toutes les femmes devraient lire, les lettres du père de Virffinie à M"' de Constant. Jamais rusag:e hypocrite qui a été fait de la philosophie spiritualiste au xviii* siècle, napparut mieux dans tout son jour. A la suite de cette aventure, la pauvre Rosalie écrivait sur son journal : <> Ne cherchez jamais à voir l'auteur dont louvrage vous enchante ; songez que c'est la meilleure partie de lui que vous connaissez. »

MONTYON PENDANT LA RÉVOLUTION ET l'ÉMIGRATION [suïte) AFFAIRES POLITIQUES ET OUVRAGES DE l'eSPRIT.

I. — Moiityon passe en Angleterre. — Activité politique des émigrés à Londres. — Leurs coteries et leurs préjugés. — Montyon dans leur société. — Louis XVIII . — Son manifeste du 27 juin 1795. — Montyon écrit, à lappui. le Rapport au Roi (1796). — Les ultra-royalistes blâment certaines parties de ce travail. — Louis XVIII l'approuve intégralement. — Sa lettre autographe à Montyon. — Colère de Montyon au iN brumaire. — Son Examen de la Constitution de l'an VIII.

II. — Pourquoi Montyon demande sa radiation de la liste des émigrés. — Mauvais état de sa santé. — Sa solitude. — Son pessimisme. — Son humeur inquiète. — Pourquoi il refusela radiation quand on la lui accorde. — Montyon et Bonaparte.

III. — Montyon seréfugie dans l'étude. — Sespublications. — Eloçjede Corneille. — Mémoire sur l'influence des impots. — Exposé statistique du Tonkin. — Particularités et Observations sur les ministres des finances de France. — Récompenses académiques. — Montyon est élu membre de l'académie de Suède.

Ainsi que nous l'avons indique plus haul, le bruit du canon de A'alniy et de Jemmapes relenlil jusqu'à Verny et Genève ; on y parlait dune prochaine invasion de la Suisse. Montyon prit peur; non point qu'il fût, de sa nature, plus poltron qu'un autre; |niais la panique des émig"rés, considérés en général, égala au moins celle des Autrichiens. Ils avaient quitté Paris, ou leurs terres, croyant à une échauffourée populaire, à des jacqueries ; persuadés que « l'anarchie n'est point un état durable » ', ils caressaient, depuis deux ou trois ans, l'espoir de

1. C est à Montyon lui-même, qu'un de ses anciens confrères du (Conseil d'Ktat avait écrit, le 24 octobre 1791, sans d'ailleurs signer la lettre : <■ Nos législateurs s'adoucissent un peu ; il y en a environ les trois quarts qui

repasser bientôt la frontière, fût-ce dans les fourgons de Tarmée si lentement réunie à Coblentz ; voilà qu'on leur annonçait une armée adverse, sortie comme par miracle du sol natal, pleine d'àme, prête à conquérir l'Europe, au nom de la jeune liberté ; leurs idées se brouillaient, ils ne pouvaient concevoir pareil événement, et ce ne fut peut-être pas une des moindres victoires remportées par les soldats de Tan II que d'étonner ces hommes cultivés, ces femmes raffinées, qui se flattaient d'avoir accompli en esprit le tour des choses et des êtres.

Montyon quitta Verny le 13 octobre 1792, repassa par Lausanne, traversa la Suisse jusqu'à Bâle, descendit le Rhin, et s'embarqua à Rotterdam '. Arrivé à Londres dès les premiers jours de décembre -, il s'y installa dans Golden Square, au n° 38 de Bi'ewer-Street ; il conservera cette demeure et cette adresse, jusqu'en 1814.

Entre la vie des émigrés à Londres et celle que beaucoup d'entre eux avaient d'abord menée en Suisse, un contraste apparaît. Dans ce dernier pays, on s'était reposé de tous les tracas et des alertes qui marquèi^ent les derniers mois de l'antien régime, on s'était amusé bonnement, avec abandon ; secouant toute pi'éoccupation d'avenir, on avait oublié la politique pour une existence simple et familiale, presque une églogue. Contrarié en France par la Révolution, le vœu du siècle se IrouA'a ainsi réalisé dans la patrie de Gesner, « le paj's où l'on peut mener la vie la plus douce quand on n'a pas d'ambition •* » et les Français « réfugiés » découvrirent, enfin, ce qu'ils chei'chaient depuis si longtemps, d'après leurs" bergeries et leui's pastorales, « une nation assezsage pour connaître son bonheur '' » et s'y tenir.

sentent la nécessité de revenir sur bien des objets et ne sont vraiment embarrassés que pour ceux qui sont vraiment constitutionnels. Il est vrai que ce sont les plus importants. Au reste, le temps seul, mieux que tout effort, nous ramènera à cet ordre, sans lequel la paix ne peut pas régner dans une grande société. L'anarchie n'est point un état durable, on s'en lassera bientôt et alors on prendra les mesures nécessaires pour ramener à un seul point les rayons aujourd'hui si divergents de l'autorité. » Archives de l'Assislunce Publique.

1. Alovs de Molin, op. cit., p. 47, et Archives nationales, F^ 6û3i.

Page 1