‹ Auget de Montyon, 1733-1820Chapitre 188 sur 224 · Voir plus haut, ch. vu · texte numérisé non relu

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i. Archives de l'Assistance Publique, et Aloys de Molin, op. cit., p. 136.

espérait faille à Lausanne avant de mourir, parce qu'il appréhende les fatigues d'une traversée ' .

Autour de ce vieillard égrotant, nulle aflection naturelle et vraie, nulle sollicitude qui ne fût mercenaire ou intéressée. Par contraste, le voilà donc qui accoutume de faire sur le passé nombre de retours douloureux. Il déplore la mort de sa mère, « un malheur, dit-il, que j'ai éprouvé, il y a trente-cinq ans et qui me semble toujours être arrivé de la veille. Rien ne me survient d'heureux ou de malheureux que je ne réfléchisse sur l'impression que l'événement eût fait sur ma mère ^ ». Il désespère de revoir sa sœur qu'il a crue un moment en sûreté, à Marly, puis qu'il a perdue de vue. Quant à son frère et à sa belle-sœur, M. et ^i"^" de Chambry, il n'entend parler d'eux que pour apprendre leur morl •^. Personne ne l'attend plus, en France, « il a tout perdu ».

Les succès d'une politique, pour laquelle il retrouva des restes d'ardeur, le consoleront-ils du moins de ses deuils domestiques ? Pas davantage : chaque aurore qui se lève apporte aux émigrés la nouvelle de quelque échec : hier, c'étaient le duc de Ghoiseul, le chevalier de Montmorency et d'autres conspirateurs de marque dont on apprenait, qu'en les jetant à Calais, la tempête les avait, pour ainsi dire, portés jusque sur l'échafaud '"■ ; aujourd'hui, c'est Monsieur de qui on rapporte qu'« il est partout poursuivi par le malheur. Il va à l'année anglaise sur le continent, aussitôt elle est battue et elle se retire. Il vient sur les cotes d'Angleterre et apprend le désastre des émigrés à Quiberon ^... » Demain, ce seront, sans doute, les modérés des Conseils des Anciens et des Cinq-Cents dont on comptait le ralliement à la cause monarchique, et dont on connaîtra la com-

1. Archives nationales, F' 6.0^iel Alovs de Molin, op. c(7. p 59 11 el

2. Lettre à Wiliam de Sévery dii 13 février 1796, apud Aloys de Moliii. op. cil., p. 76.

3. Lettre à William de Sévery, du 1" janvier 1798, apud Aloys de Moliu. op. cit., p. 85.

4. Lettre à William de Sévery, du 3 décembre 1794, apad Aloys de Molin. op. cit., p. 66.

5. Lettre à William de Sévery, du I i août 1790, apud Aloys de Molin. op. cit., p. 11.

plète défaite du 18 fructidor. <( Nous avons pris, conclut Montyon, une mauvaise époque pour être habitants de ce vilain petit g-lobe. De tous côtés on n'y voit que crimes, troubles, lâchetés et malheurs... L'espèce humaine est devenue si mauvaise qu'on ne peut plus avoir la mesure de ses folies et de ses malheurs ' . »

Quand on généralise aussi aisément que Montyon le fait ici, on est bien près, sinon de la manie des persécutés, du moins d'une autre manie, fort commune chez les vieillards et qui consiste à trouver partout des sujets de plainte. Notre homme n'a pas manqué de donner dans ce travers. A partir de 1792, et singulièrement, de la date à laquelle il a quitté la Suisse -, on peut dire avec vérité que tout l'afflige, lui nuit et conspire à le désoler, depuis les incidents les plus mesquins de la vie matérielle, jusqu'aux circonstances les plus banales de la vie sociale. Voici l'histoire d'une berline de voyage, demeurée en souffrance à Genève, chez le sellier WoUart, qui a reçu mission de la vendre et ne la vend point ^. Quels ennuis, quelles tristesses ne vont pas naître de ce marché retardé ! Mais, ce n'est rien. ^ oici l'aventure d'un panier contenant bardes, bougies, elfels mobiliers, et que Platteau, valet négligent, égara en Suisse au lieu de l'expédier en Angleterre, où Montyon l'attendait ; on le retrouve, d'abord au fond du Léman, puis, pour comble d'horreur, à RoUe, chez M"** Necker '* ; quand, enfin, on l'apporte à M'"*^ de Sévery, tout y semble intact; les bougies elles-mêmes ne gardent pas la moindre trace de leur aquatique séjour. Montvon n'en a pas moins écrit là-dessus trois lettres, dont la plus courte compte deux pages, et où il exhale ses plaintes en un stvle quon dirait renouvelé de l'épopée burlesque ■^.

1. Lettres à William de Sévery, du li août 1705 et 28 novembre 1801. .•i/jU(/ Aloys de Molin, op. cit., p. 71 et 98.

i. 13 octobre 1792.

3. Leltre à M""" de Sévery, du 6 octobre 1793, apud Aloys de Molin, op. (il., p. 59, et Bibliothèque de Genève, M. ce. 23. a.

i. Necker avait, à Beaulicu, entre RoUe et Lausanne, une propriété distincte de son château de Coppet ; c'est probablement là que le fameux panier s'égara.

5. Lettres à M"" de Sévery, des lijuin, 6 septembre et 6 octobre 1793. Il faut lire en entier ces lettres dans le livre de M. Aloys de Molin,

Il n'est pas jusqu'à l'Angleterre, cette terre classique de l'ordre, dans la liberté, qui ne soit devenue, vers le même temps pour notre inquiet personnaj^e, une cause d'alarmes nouvelles, un endroit de perdition. « Ce pays-ci ne tourne pas très bien, écrit-il le 9 février 1796 : il y a des traces de volcan. Le roi a été attaqué il y a deux ou trois mois. Depuis, il y a quelques jours, on lui a jeté une pierre dans son carrosse, quia brisé la glace. Le jour de la fête de la reine, on a eu l'insolence de lier sur la Tour un étendard tricolore, etc., etc. Grande difficulté à faire la paix et à ne pas la faire. Tout notre globe va mal *. » I']l, un peu plus tard, le 13 février de la même année : « Je suis bien éloigné de vous conseiller de vous établir ici, car il

p. 5i, 55 et 57. Par certains côtés, c'est là du pur Montyon, et du meilleur. Voici, au surplus, une partie de la troisième :

M""* de Sévery. rue de Bourg, à Lausanne.

J"ai déjà eu l'honneur, Madame, de vous mander que j'étais dans l'inquiétude sur un panier de mes elVets qui a été adressé à Rolle dans votre maison, sans que j'en aie jamais donné l'ordre. Il n'y a rien de si singulier que l'histoire de ce panier. On l'a vu à Rolle, vous-même avez donné une note de quelques-uns des eflets qu'il contient, il était tombé dans le lac, il était sans adresse, on l'a retiré, on a nettoyé les effets, on les a rempaquetés, on prétend depuis l'avoir renvoyé. Aujourd'hui on ne sait à qui il estrenvoyé, et il m'est très important de savoir sur ce sujet la vérité très exacte. Quoique les effets que ce panier contient soient d'une assez grande valeur, ce n'est pas mon plus grand intérêt. Il est plus important encore d'avoir des preuves sur ce qui s'est passé, parce que le même domestique, qui est suspect du fait de ce panier, est suspect encore de m'avoir enlevé des papiers plus importants que ces effets.

Je vous aurai une grande obligation si vous voulez bien faire donner par votre camionneur une déclaration de ce panier signée de lui et la remettre à M. Cucsnoud qui me l'enverra. Elle contiendra :

1" La désignation du panier:

2" Le temps où il est arrivé à Rolle ;

3" Par quelle voie :

4* Quand ce panier a été mis et retiré du lac;

3° S'il a été retiré sans èti'e ouvert ;

6° Quand il a été retiré et ouvert pour sécher les effets; quels effets s'y sont trouvés ;

1" Il sera facile de reconnaître si tous les effets qui étaient dans ce jianier étaient les mêmes que ceux qui sont dans l'état que je crois avoir eu l'honneur de vous envoyer, mais qu'a en main M. Cuesnoud et qu'il vous communiquera ;

8" Si ce panier est en ville, il faut le remettre à M. Cuesnoud; s'il n'y est pas, déclarer quand il est parti et à qui il est venu. Si Platteau a écrit à ce sujet, il faudra remettre ses lettres, ou, si on ne les a pas conservées, déclarer ce qu'elles contenaient.

Cette note à la main, il est aisé de faire cette déclaration, et quand on ne saura pas préciser, il faudra dire pourquoi.

I. Lettre à William de Sévery, apud Aloys de Molin, op. cit., p. 73.

est possible que la résidence n'y soit pas long-temps agréable. II y a un fonds de fermentation qui n'est pas de bon augure '. »

A ce point fiévreux, à ce point dévoré de craintes plus ou moins imaginaires, Montyon se retournait sans cesse vers le passé, et principalement vers sa chère Lausanne : « Hélas, s'écriait-il, je ne reverrai plus ce que j'avais de plus cher en France 1 Je ne reverrai plus Lausanne, au moins telle qu'il [sic) était, par l'agrément d'une vie douce et sociable. Faites-le moi retrouver, en me mandant de vos nouvelles ^. »

Puisque Lausanne valait un pleur, Paris valait bien un serment. Montyon finit par le reconnaître, et le "23 fructidor, anX, il se présenta chez le citoyen Otto, ministre plénipotentiaire de la République française, auprès de S. M. Britannique ; ce diplojnale dressa, dans les termes suivants, le procès-verbal de leur entrevue ■'.

M. de Montyon déclare qu'il ne peut rentrer en France pour le i*"'" décembre {sic) '', attendu qu'il est atteint d'incommodités d'un gem^e grave, et sur lesquelles son âge doit rendre ti'ès circonspect, ainsi qu'il constate (sic) ^ de plusieurs consultations de médecins, et (pi'en outre, il a une contestation à suivre dans les tribunaux anglais : il demande une prolongation, en prêtant le serment prescrit, ce qu'il a fait en ces termes: «Je jure et promet d'être fidèle au gouvernement établi par la constitution de la République française et de n'entretenir, ni directement, ni indirectement, aucune liaison avec les ennemis de l'Etat. »

Interrogé s'il tenait des puissances étrangères des places, titres, décorations, traitements ou pensions, a répondu n'avoir jamais rien

1. Lettre à William de Sévcry, apnd Aloys de Molin, op. cil., p. 7".

2. Lettre à William de Sévery, le 8 septembre 1801, apud AloVs de Molin, op. cit., p. 92.

3. Toutes les pièces concernanl la radiation de Montyon de la liste des émigrés, appartiennent aux Archives nationales, Emif/ration, F ' 6034. Plusieurs d'entre elles furent déjà publiées par ^i. P. de Vaissière dans Le Correspondant du 10 novembre 1898.

•4, On voit que Montyon s'entêtait, même au cours de cette démarche officielle, à employer l'ancien calendrier, et que les fonctionnaires de la République n'y trouvaient point d'inconvénient.

5. On a évidemment voulu écrire, ainsi qu'il conste, du latin constat.

MONTYON PENDANF l'kMIGRATION 327

reçu, ai voulu rien recevoir d'aucune puissance étrangère et qu'il a été attaché au bureau d'agriculture d'Angleterre '.

Signé : Auget de Montyon '-.

Le général de division, ambassadeur Andreossv.

Pour le général de division, ambassadeur,

Le premier secrétaire d'ambassade,

PORTALIS fils.

Le comte Andreossy appartenait, sans doute, à certaine école qui confond administration avec lenteur, car il ne transmit la demande de Montyon à Son Excellence le Grand Jug-e '* qu'à la date du 14 pluviôse, an XI (3 février 1803). Encore ajoutait-il, que les circonstances commandaient de placer cette pièce, « sous les yeux du premier consul, qui en pèserait les motifs dans sa sagesse >'.

Naturellement, Montyon s'impatientait et comme toute impatience se traduisait, le plus souvent, chez lui, par de compendieux écrits, il rédigea le mémoire suivant qu'il remit au citoyen Otto, à Londres, « ainsi qu'à un ami de Paris », dans les premiers jours du mois de mai 180"2.

Mémoire pour M. de Montyon.

Le décret du 6 floréal, an 10, excepte de l'amnistie accordée aux émigrés, ceux qui depuis la fondation de la République ont conservé des places dans les maisons des ci-devant princes français. .1g demande qu'il soit décidé que je ne suis point compris dans cette exception et que je dois être rayé de la liste des émigrés.

Fait.

Je suis sorti de France le 23 juillet 1789 et me suis rendu à Genève et à Lausanne en Suisse. Je suis ensuite rentré sur le territoire de France, sur la frontière et j'y suis resté jusqu'à la fin de 1772.

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