C'était Cambacérès
La guerre s'étant portée de ces côtés, j'ai passé en Angleterre, (jui était alors en paix avec la France. J'y suis arrivé au mois de décembre 1792 et j'y suis resté jusqu'à ce jour.
Je n'ai jamais rien voulu recevoir de l'Angleterre.
Depuis (jue M. le comte d'Artois est sorti de Fi-ance, jusqu'à ce qu'il soit venu en Angleterre, je n'ai point eu l'honneur de le voir, et même M. le comte d'Artois a jugé à propos de donner les fonctions et le titre de son chancelier à une autre personne, qui ne l'a jjIus, d'autant qu'elle est actuellement en France K
Quand M. le comte d'Artois est venu en Angleterre, j'ai eu l'honneur de le voir. Mais jamais je n'ai été à Edimbourg, jamais je n'y ai été appelé. M. le comte d'Artois donne aux personnes qu'il considère comme étant de sa maison un petit traitement ; jamais je n'ai reçu ce traitement, jamais il ne m'a été offert. Ce à quoi j'aurais pu avoir droit a été donné à quelqu'un que M. le comte d'Artois honore de sa bienveillance.
Je rapporte ces faits parce qu'ils tiennent essentiellement à l'affaire sur laquelle je réclame justice, mais il est loin de nxes intentions de vouloir faire entendre que j'ai à me plaindre de M. le comte d'Artois. Quand j'en aurais sujet, sa situation me fermerait la bouche. Mais au contraire, quelle ((u'ait été la confiance particulière de M. le comte d'Artois, j'en ai toujours reçu des preuves de considération et d'estime, seule recon\iaissance que j'aie ambitionnée.
En rentrant en France, je prêterai les serments prescrits, et certainement j'y serai fidèle. Je les observerais, quand môme je ne les aurais pas prêtés, parce que ce sont des obligations naissant de ma rentrée en France, et je ne crois pas que personne me soupçonne de pouvoir jamais êti^e espion ou traître. J'ai eu des ennemis ; le maniement des affaires en donne d'inévitables. Jamais aucun deux ne m'a accusé de fausseté, et la franchise avec laquelle je m'explique est un garant de plus.
Quoique je ne doive point couqjle du secret de mon cœur et de mes intentions, je désire qu'elles soient connues.
J'aurai toujours ou respect ou admiration ou reconnaissance pour (jui je croirai les mériter. Je serai fidèlement soumis au gouvernement sous la protection du([uel je vivrai : mon ambition se borne à
1. Cétait le baron de Balainvilliers Alissan de Cliazet, Vie de M. de Montyon. p. 8-5, note . Il conserva les fonctions de chancelier du comte d'Artois à la Restauration. Montyon eut le titre de chancelier honoraire {Almannchs royaux de ISll à 1820).
être enterré dans le tombeau de mes pères et à végéter auparavant sur les bords de la tombe, quelques années, ou peut-être quelques mois, en soufTrant le moins qu'il sera possible.
Qu'il me soit permis de réclamer ici des titres que longtemps j'ai tenu secrets, et que, dans ces derniers temps, j'ai été obligé de faire connaître. Ce sont des fondations, en faveur de l'humanité et de ma patrie En voici une notice :
Dispositions constatées par acte par devant notaire ou autres actes authentiques :
Fondation pour les expériences utiles aux sciences, suivant la direction de l'Académie des Sciences 12.000
Fondation d'un prix annuel en faveur de ceux qui inventeront des moyens de simplifier les procédés des arts 12.000
Fondation d'un prix pour la découverte d'insti'uments qui puissent suppléer en partie la main-d'œuvre des nègres. . . . 2.400
Donation à des établissements charitables 17.000
Don aux pauvres du Poitou et du Berry 1 . 200
Don de six cents livres de i-ente viagère à un homme de lettres inconnu au donateur, et qui n"a point su de (jui il recevait 6 . 000
Fondation d'un prix annuel à distriljuer par la société royale de médecine pour expériences tendantes (sic) a perfectionner lart médical '. 12.000
Fondation d'un prix annuel en faveurd'un français pauvre qui sera jugé avoir fait dans l'année l'action la plus vertueuse 12.000
Fondation dun prix annuel, pour le livre le plus utile aux mœurs 12. 000
Fondation d'un prix annuel pour ceux qui découvriront des moyens de rendre les opérations mécaniques moins dangereuses et moins malsaines 12.000
Nota . — Le feu roi Louis XVI a mandé à l'Académie des Sciences, par M . Amelot, secrétaire d'Etat, qu'il voyait avec la plus grande satisfaction, cet acte de bienfaisance et qu'il avait regret de n'en avoir pas eu lui-même l'idée.
Total : Qualre-vingl-dix-liuit mille six cents livres. 98.000
Toutes ces dispositions sont prouvées par actes, et il en est d'autres dont il n'existe point de preuves authentiques. Je ne sais
si je m'abuse, mais il me semble que ce sont là des lettres de naturalisation prises pour tous les pays, et je ne crois pas qu'il y ait une nation juste et généreuse qui les méconnaisse.
J'ajoute une dernièi-e réflexion : la république paraît disposée à traiter favorablement les personnes qui ont obtenu quelques succès dans la carrière des lettres. Ce genre de distinction ne m'est pas absolument étranger. Dans les temps de ma vie où mes fonctions n'ont point absorbé tout mon temps, je n'en ai point fait un usage inutile. J'ai fait paraître : en 1778, des Recherches et considérations sur la population de la France (sous le nom de M. Moheau, mon secrétaire) ; la même année, l'Eloge du chancelier Michel de l'Hôpital, donné au concours par l'Académie Française.
En 1792, la Révolution m'ayant soustrait aux devoirs et aux occupations qu'exigeaient mes places, j'ai repris mes travaux littéraires et j'ai obtenu le dernier prix qu'ait donné l'Académie Française : le sujet était les conséquences qui ont résulté pour l'Europe de la découverte de l'Amérique, relativement à la politique, à la morale, au commerce ; je ne me suis point nommé. Mais jai été reconnu, parce que, au lieu de prendre le prix, qui était de cent louis, je l'ai destiné à celui (jui trouverait, au jugement de l'Académie des Sciences, les meilleurs moyens ou les meilleurs instruments pour suppléer la main-d'œuvre des nègres.
D'après cet exposé, il s'agit de décider :
i° Si le chancelier d'un apanage, l'apanage ne subsistant plus, doit être encore réputé officier de la maison d'un prince apanage.
2° Quelle que soit l'opinion sur la question précédente, d'après les faits exposés, l'exception portée par. le décret du 6 floréal peut-elle m'être opposée ?
3" Quand la France ouvre ses portes à tous les Français, le seul d'entre eux qui ait fait à la patrie des dons considérables pour une fortune bornée doit-il être exclu de rentrer dans son sein ?
D'autres faits qui ont été mentionnés, ou même qui ne l'ont pas été, peuvent mériter considération.
8 mai 1802. Auget de Montyon.
L'ami de Paris ' ne fit pas la commission ; quant au citoyen Otlo, prenant modèle sur son ambassadeur, il n'avait encore
I 1. Cet ami était probablement le comte de Laplace, de qui on trouve, ! au dossier des Archives nationales, plusieurs lettres ou notes adressées à I Fouchc, en faveur de Montyon.
donné aucune réponse, trois mois après l'envoi du mémoire. C'est alors que Monlyon passa peut-être par quelques-unes des plus dures épreuves de sa vie : il connut le martyre des suppliques aux personnages que l'on méprise, l'humiliation des démarches auprès des gens que l'on hait. Voici sa lettre à M. le Citoyen ministre P'ouché, le l*"" août 1802 :
Citoyen ministre,
Jai présenté un mémoire pour savoir si rien ne s'oppose à ce que je profite de l'amnistie accordée aux émigrés. La personne à qui j'avais envoyé mon mémoire pour le remettre n'en a fait aucun usage.
Je l'ai remisai! citoyen ministre plénipotentiaire Otto qui vous l'a envoyé, ce qui a encore demandé une réponse qui n'a point été obtenue. Voilà presque trois mois que je suis dans l'attente. Permettez que, quoique je n'aie point l'honneur d'être connu de vous personnellement, je m'adresse à vous directement.
Je suis vieux, infirme, je souffre ; peut-être trouverez-vous par les faits rapportés dans mon mémoire que j'ai acquis quelques droits à la bienveillance publique. Puissent ces motifs vous déterminer à donner une décision au bas de mon mémoire, dont je joins ici le duplicata.
Ayez la bonté de me le faire repasser oudirectement, ou parla voie du ministre plénipotentiaire Otto.
Je vous salue, citoyen ministre, avec respect.
DE MoNTYON.
Et voici encore sa lettre au Premier Consul, en septembre 1802 :
Citoyen général. Premier Consul, j'ai présenté, dès le 3 mai dei*nier, un mémoire pour être admis à rentrer en France en vertu du sénatus-consulte du 6 floréal an 10 ; malgré nombre de sollicitations, je n'ai pu encore obtenir de réponse, mais je viens d'être averti qu'une commission à laquelle mon mémoire a été renvoyé doutait si je n'étais pas excepté de l'amnistie et si je devais être considéré comme ayant conservé une place dans lamaison desci-devant princes français, et que, comme il s'agissait de l'interprétation de cette exception, c'était à vous directement que je devais m'adresser.
J'ai fait, devant le citoyen Otto, ministre plénipotentiaire à Londres, ma prestation de serment, et je joins ici copie de mon mémoire.
Puissent vos grandes aflaires vous permettre de jeter un coup d'œil sur une affaire particulière. Quiconque a toujours suivi les voies de l'équité, de l'honneur, et de la bienfaisance, doit désirer être jugé par une âme noble et élevée.
Je suis avec respect. Citoyen général. Premier Consul, votre très humble et très obéissant serviteur.
MONTYON
Ni le fond, ni la forme de ces pièces ne sauraient autoriser les accusations de servilité que Ton serait tenté de porter ici contre Montyon ; vers 1800 et 1801, le mot d'ordre était, en effet, dans le parti royaliste, de considérer le Premier Consul comme une créature providentielle, envoyée en France pour y jouer les Monk, et de le distinguer des conventionnels dont il demeurait entouré. Louis X\'III, lui-même, condescendait à cette distinction, et daigna entrer en correspondance avec le restaurateur éventuel de son trône '. Dans ces conjonctures, rhommage rendu par Montyon à Bonaparte n"a rien qui doive surprendi^e. Ce qui serait surprenant, c'est que Bonaparte l'eût accepté. Il était de ceuxqui n'oublient pas. Peut-être avait-il lu certaine brochure, volontairement omise par Montyon, dans la liste autogi'aphe de ses ouvrages, et qui s'appelle VExamen de la Constitution de France de J 7 9 9. Peut-être, Fouché la lui avait-il simplement signalée. En tout cas, il connaissait certainement le passé et les idées de son auteur, et quand on lui présenta, le 17 lloréal an XI, un certificat d'amnistie au nom de ce dernier, il prit soin de ne le signer qu'après avoir l'ait écrire en marge de la j)ièce : « Le sieur de Montyon se retirera à trente lieues de poste de Paris. » L'ancien chancelier du comte d'Artois pouvait se considérer comme fort honoré : il jouissait du même traitement que Madame de Staël.