‹ Auget de Montyon, 1733-1820Chapitre 194 sur 224 · V. plus haut, p · texte numérisé non relu

V. plus haut, p

3. Extrait (les Courriers de Londres. de< 19 et 22 juillet 180s. brochure de 8 pages, in- 8". sans date, sans nom d'auteur, ni d'éditeur, et avec la mention : De l'Imprimerie de Vogel et Schulze l-i, PoUind Slreet, Oxford Street, Londres. L'Eloçfe de P. Corneille, par Montyon. avait été imprimé peu de mois auparavant ; il ne porte, lui aussi, ni date, ni mention de l'auteur ou de l'éditeur.

i. Since the publication of our last Appendi.v, Ave hâve received a communication from the author of the Elof^e de Corneille, printed in London, stating that, in conséquence of a remark made by us in our acc(junt of that production, il mig^ht be interestinj^ to compare tliis Eloge witli the Essay on the same subjcct, to which the prize was adjugcd by tiie National Institute ; and therefore the writerhad transcribed, forour periisal certain passages from the succcssful discourse which he informsus lias been printed at London as fa\ourable spécimens of Ihe work in question. Wc îiad read and conlrasted the paragraph so submitled to us ; and although we observe many happy thoughts, sonie of which are very eloquently expressed in Ihe successful Essay, we arc inclined to give a decidcd préférence on the whole of the passages comparée!, to the composition, whirh we noticed in our last .Appendix. Monthly lieirieir. for .\ovemher /.sv;,s\

demies, siiiyulièreiiient pour rAcitcléinie française, n'apparut mieux que clans cette circonstance, où il n'hésita pas, comme on voit, à jouer le rôle ingrat du concurrent battu et mécontent. Jamais aussi la vacuité de ce vieux genre littéraire, qu'on appelait l'éloge, ne fut, peut-être mieux démontrée ; car, on a beau chercher aujourd'hui, soit dans le travail de Montyon, soit encore dans celui de \'ictorien Fabre, une seule ligne, un seul trait, qui ajoutent à la g'Ioire de Corneille; on ne les découvre pas; sunt verbct et voces...

Bien différent est le volumineux traité intitulé : Quelle influence ont les diverses espèces d'impôts sur la moralité, Vaclivilé et l'industrie des peuples. Monlyon le destinait à un concours organisé en 1806 par la Société royale de Gôtiinque, et voici la notice inédite qu'il a laissée à ce sujet :

C'est M. le chevalier Banks qui a bien voulu faire passer Touvragi' à cette société : Gôttiugue étant alors en la puissance de Bonaparte, et rouvrage établissant plusieurs principes contraires à son système de finance, la Société a fait l'éloge de l'ouvrage, mais elle a remis l'adjudication du prix à l'année suivante ; elle a fondé le refus de donner le prix sur ce que le manuscrit envoyé était surchargé de ratures, et d'une mauvaise écriture, et que, de plus, le traité était un livic, alors qu'elle voulait une observation de dix à douze pages. Li- livre a été imprimé à Paris, mais avec tant de fautes et même de lacunes, qu'il est illisible '.

En vérité, l'œuvre de Montyon méritait un meilleur sort. Non point qu'elle renferme sur la science économique des vues absolument nouvelles, mais parce qu'on y découvre, d'un côté, l'expression la plus nette et la plus franche qui ait été donnée, au souci d'améliorer les mœurs par des lois fiscales ; de l'autre côté, l'un des meilleurs tableaux qui aient jamais été présentés des inslilulinns linancièi'es de l'ancien réirime.

1. Archives de l' Assistance Publique. Le mémoire de Montyon l'ut, eu elTct. imprimé à Pans en un ^ijlume in-S". daté de 1808. Une réimpression, annotéo \mv M. G. de Moliuari, en a été donnée, en 181S, dans le tome II des }fi'l:inffes d'Economie Politique, Paris, Guillaumin.

Il est très difficile de démêler à quel monienl précis de sa vie Monlyon commença d'être hanté par des pi'éoccupalions moralisatrices, et nous avons déjà montré, à propos des prix de vertu, comment ces préoccupations elles-mêmes se confondaient, chez lui, avec des sentiments beaucoup plus personnels, entre autres, l'appétit de gloire, le goût pour les succès académiques. Par contre, il est aisé d'apercevoir qu'au xvin" siècle, un auteur nourrissant le dessein de perfectionner la moralité ambiante, devait fatalement devenir un ennemi du luxe. Luxe et dérèglement moral se présentaient, en eiTet, à cette époque, sous l'aspect de deux compagnons inséparables. Tandis qu'au temps de Louis XI\', et même pendant la Régence, le luxe avait été surtout une affaire de représentation, un signe de puissance, un moyen de marquer et de tenir son rang, il était devenu, sous Louis X\', une affaire intime, un moyen d'orner la vie et den mieux jouir. Dans le premier cas, les mœurs furent à peine affectées par le développement d'un luxe d'apparat ; dans le second, au contraire, elles s'amollirent au fur el à mesure que les industries se perfectionnaient ; chaque invention nouvelle correspondit à quelque nouvelle volupté ; le plaisir apparut sous les traits d'un enfant des arts. D'un mot, on peut dire qu'au xvu'' siècle, le luxe avait magnitîquement paré des mœurs qui demeuraient, par ailleurs, simples ou même rudes, mais qu'au xvni*^ siècle, le luxe pénétra les mœurs.

Au lieu d'analyser ce qui n'était peut-être qu'une concomitance, moralistes et économistes accoutumèrent peu à peu d'établir une relation de cause à effet, entre les recherches du bien-être et les raffinements de la débauche, entre le culte des arts el le libertinage des esprits. Apercevant que ce dernier formait le plus souvent la coquetterie suprême de la société élégante, et qu'il constituait à sa manière une sorte de luxe intellectuel, ils couvrirent d'une seule et même désapprobation, aussi bien les vaines dépenses que les nouvelles idées, aussi bien l'usage du confort que l'abus du plaisir. Des projets de règlements somptuaires prirent corps et se firent jour; ro])inion même s'en mêla ; toujours simpliste, elle déclara le luxe frère de la richesse et la richesse corruptrice des nucurs ; un L. GuiMBAiD. — Augel de Montyon. '22

homme complanl cinquanle mille livres de rentes parut bientôt condamné sans rémission à n'être qu'un citoyen inutile et un mauvais père de famille : le royaume de la vertu passa pour un endroit définitivement réservé aux pauvres d'argent, comme aux pauvres d'espint.

Dans la robe, ces sentiments accusèrent un relief particulièrement saisissant. D'abord, parce que certains magistrats prônaient encore le temps où les compagnies judiciaires donnaient les plus parfaits exemples de l'alliance que l'on supposait si étroite, entre la simplicité de la vie matérielle et la pureté de la vie morale. Ensuite, parce que d'autres magistrats, et non les moins spirituels, ne pardonnaient pas, ou pardonnaient mal au luxe de leur époque de les avoir pour ainsi dire déclassés. Beaucoup d'entre eux, singulièrement parmi la haute magistrature, n'avaient, en efTet, adopté le train d'un Hénault ou d'un Liunoignon '. qu'afîn de s'égaler aux plus grands seigneurs et aux plus somptueux prélat!-:. Profilant de ce que « tous les genres de luxe dépendaient maintenant de l'opulence, et de ce que l'étal des personnes ne décidait plus de l'état des maisons ^ », ils avaient rivalisé pour la table, les meubles et les équipages, avec les premiers noms de France. Mais à la veille de la Révolution, ils n'en étaient pas plus avancés pour cela ; nous avons MI comment, à tout propos, ou même hors de propos, on les i'aisail rentrer dans leur néant, en leur jetant à la tête l'obscuriié de leur naissance. Plusieurs connurent ainsi une situation fausse, parfois humiliée et bien propre à faire regretter la glorieuse estime qui entourait les magistrats de la vieille époque ; s'en prenant au luxe par lequel ils s'étaient rapprochés de la haute société, ils lui imputèrent à crime les blessures dont leur

1. Sur ce train luxueux des magistrats, v. le vivant tableau donné par Taiae, dans VAncien régime, p. 191.

2. Duclos, Mémoires sur la vie de Duclos écrits par Uii-jnéme, vers 1577 ; nii y lit encore : " Si les g^ens morts il y a soixante ans revenaient au monde, ils ne reconnaîtraient pas Paris à l'égard de la table, des meubles et des équipages. Il n'y avait, par exemple, avant le Régent, de cuisiniers q ue dans les maisons de premièi-e classe : plus de la moitié de la magistrature ne se servait que de cuisinières... Je me rappelle, au sujet de la modestie de la haute magistrature d'autrefois, que le président à mortier de Nesniond fut le premier qui fit mettre sur sa porte le marbre d'hôtel... Aujour- (1 hiii. chacun a pour son argent tout ce qui lui plaît. »

MOMYON PENDANT 1, ÉMIGltATION 'MiO

amour-propie saig"ii;iit, et sous la plume de luadeux ', on surprend alors Félog-e d"ua certain règlement établi du temps de Catherine de Médicis, pour défendre aux conseillers du parle" ment d'aller au Louvre, « attendu qu'au milieu des courtisans ils font les magistrats, et qu'ils reviennent faire les courtisans au milieu des magistrats ».

Issu d'une u famille magistrale », ayant lui-même porté la robe pendant trente années de sa vie, Montyon ne pouvait guère apprécier le luxe autrement que d'après les principes que nous venons de rappeler. Mais on doit convenir qu'il l'apprécia aussi en vieillard maladif et chagrin, que désolait le présent, pour lequel l'avenir n'était plus qu'un sujet d'appréhensions et de défiance, et qui s'obstinait à requérir d'un passé aboli des leçons, des directions, des exemples. Gomment expliquer les discours suivants, sinon en rappelant qu'ils émanent d'un Montyon presque octogénaire?

Il est des jouissances de la richesse qui sont en contradiction avec la saine raison ; il en est qui sont en opposition avec l'intérêt général ; il en est qui oflensent les mœurs et même l'humanité. N'est-ce pas une perversité stupide, que de réduire, par des opérations chimiques, une quantité de viandes qui nourriraient une multitude d'hommes, à une quintessence qui empoisonne lentement et agréablement quelques hommes sensuels ? N'est-ce pas un crime de lèsenature, que l'avortement artificiel de terres fécondes, condamnées à la stérilité pour fournir un coup d'oeil plus agréable, ou une promenade plus commode ? N'y a-t-il pas de la barbarie à entretenir une quantité de gibier qui dévore les récoltes, avant qu'elles soient parvenues à leur maturité, et consomme, par anticipation, la subsistance de l'homme ? Est-il plus excusable, est-il moins criminel d'enlever au pauvre le grain, son seul aliment, pour le donner à des chevaux et à des chiens destinés à satisfaire de vains plaisirs ? Les impôts qui répriment et punissent ces criminels abus de la richesse, sont des barrières élevées en faveur de la morale, et des indemnités au profit de la société. ..

La justice de limpôt va plus loin encore. Non seulement elle punit les jouissances désordonnées, elle sévit même contre l'homme

1. Sénac de Mcilhan. Considéruliniis sur les richesses et le luxe, Amsterdam et Paris. 1787. p. 332.

qui ne fait pas de ses facultés un usage utile au corps de la société : il est juste, en effet, qu'un célibataire qui se dispense de procréer et d'élever des citoyens dont les travaux augmenteraient la richesse de l'Etat, et dont les forces ajouteraient à sa sûreté, paie indemnité de la charge civique à laquelle il se soustrait, et que cette classe d'hommes qui, souvent corrompue et corruptrice, jouit du plaisir du mariage sans en contracter les lions, soit restreinte par la crainte des impôts.

Pourquoi tant d'hommes grands et forts, que réclament l'agriculture, les arts pénibles, l'armée, la marine, sont-ils attachés à un service domestique, qui pourrait être rempli par des personnes de l'autre sexe ? Pourquoi de tels hommes sont-ils dans une boutique, occupés à un débit dont s'acquitteraient beaucoup mieux l'adresse et la séduction des femmes ? Pourquoi ne pas laisser au goût du sexe et à l'adresse de ses mains délicates, le soin de la coiffure et des autres parties de la parure. Éloge est dû à l'impôt qui rappelle les hommes dégradés aux fonctions auxquelles la nature les a destinés, et punit l'usurpation du patrimoine de la faiblesse !...

Le vêtement est le signe qui différencie le plus les hommes à l'extérieur ; et les gouvernements l'ont si bien senti, que c'est par le vêtement qu'ils ont marqué les rangs : l'uniforme indique la profession et le grade, et des ornements du vêtement, rubans ou diadèmes, annoncentlesdistinctions etle droit décommander ; mais pour les personnes qui n'ont point de droit à un vêtement particulier, la fortune qui le règle, divise l'espèce humaine en deux classes, dont l'une i)orte des chapeaux et des souliers, l'autre des bonnets et des sabots ; et cette diversité de costumes annonce sur qui doivent et peuvent porter les impôts. D'ailleurs les élolTos qui composent les vêtements appartiennent à divers genres de vie : la laine à une vie active, agitée, laborieuse; le coton à une vie sédentaire et aux fonctions féminines; la soie à une manière de vivredélicate et élégante; et non seulement ces diverses sortes de vêtements annoncent les mœurs mais il les constituent ; car, avec des habits de soie, il est difficile de braver l'intempérie des saisons et de se livrer à de violents exercices du corps. Aussi quand Henri IV voulut établir en Franco des manufactures de soie, le duc de Sully y résista longtemps, parce que les vêtements de cette étoffe lui paraissaient tendre à ofîéminer et à amollir la nation ; et, en suivant les vues du duc de Sully, l'usao-e de ces étoffes pouvait être taxé, non seulement pour donner des produits au fisc, mais pour remplir des vues morales.

Si les vêlements sont enrichis par des broderies ou [lar l'appliea-

MONTYON PENDANT LÉMIGRATION 3H

tion de métaux précieux, c'est un motif de plus pour punir par des impôts cet emploi de la fortune en une superfluité sans objet, et qui détourne l'industrie de travaux utiles; il ne serait pas moins juste d'établir une taxe sur Tusage des diamants, des dentelles ou autres parures permises dans quelques pays, prohibées dans quelques autres, mais qui, dans tous ceux où elles sont admises, devraient être grevées d'un impôt. Quelques gouvernements ont été plus loin encore : ce qui, en fait de vêtement et de parure, ne peut être considéré comme un luxe, les chapeaux et la poudre à cheveux, ont été objets d'impôt. Ce genre de taxe forme une riche mine de contributions ({ui n'avait point encore été ouverte en France '.

Et ainsi de suite : après les vêtements, Montyon s'en prend aux bâtiments et aux meubles, après les meubles, aux domestiques, aux plaisirs, aux jeux de hasard, aux spectacles ; il ne souffre d'exception, sur ce dernier article, qu'en faveur des tragédies de Corneille, qui dit-il. électrisent rame: et il conclut :

On ne peut se plaindre de l'excès des impôts sur les objets de luxe, la magnificence, la somptuosité des vêtements ou des meubles ; car quand ces sortes de jouissances épi'ouveraient une très grande gêne, il n'en résulterait qu'une cessation de l'extravasion de la richesse, et une direction de la dépense vers des jouissances réelles et sensées 2.

Heureusement, nous le répétons, le mémoire sur Vinfluence des impôts, ne contient pas seulement ces exagérations d'une doctrine que, volontiers, nous rangeons aujourd'hui parmi les objets de curiosité. Tous les impôts de l'ancien régime y sont examinés par rapport à leur assiette, à leur taux, à leur répartition, et aux effets qu'ils ont produits. Conduit suivant une méthode rigoureuse, cet examen est aussi précis, aussi concret, que les projets analysés ci-dessus le paraissent peu. On retrouve ici le Montyon que nous avons si souvent apprécié : curieux des faits significatifs, habile à les observer et à les décrire, lou-

1. Influence des impôts sur la moralité des peuples, éd. citée, p. 376, 377, i20 el421.

Page 1