Dictionnaire de la Conversation, art. Montyon
Maislre. Le "27 mai 1817, de Saint-Pétersbourg- où il élail ambassadeur du roi de Sardaigne, l'auteur des Considérations sur la France lui rappelé à Turin, où l'on voulait faire de lui un premier ministre. Comblé d'honneurs et de bienfaits par l'empereur Alexandre, il quitta la Russie sur un vaisseau de guerre, mis spécialement à sa disposition, vint débarquer à Calais, puis s'arrêta à Paris, où il séjourna du 27 juin au 22 août 1817'.
On devine quel accueil réservèrent à ce défenseur des vieux principes les nobles salons du Faubourg, et combien fut disputé l'honneur de lui présenter l'encens et le sel. Caressé par des vieillards qui étaient ses aînés de vingt ans, choyé par de belles dames dont il aurait pu être l'aïeul, écouté de tous et de toutes, le comte de Maistre n'eut, pour ainsi dire, pas le temps de se sentir dépaysé, il entra de plain pied dans l'intimité française et il y fut d'autant plus goûté, qu'il y apportait, comme Montyon, en même temps que le ton de gravité, la note vive et primesautière, mettant partout de l'amusement et de l'esprit, terminant par des pointes ses malédictions et ses prophéties, offrant à la religion l'hommage de ses paradoxes, et, à la royauté, le tribut de ses épigrammes.
C'est probablement chez la princesse Galitzin, que l'auteur des Considérations rencontra pour la première fois et retrouva le plus souvent, celui du Rapport au Boi. On sait quel charme rayonnait de cette personne et quels hommages délicats elle sut inspirer aux beaux esprits de son entourage. N'est-ce pas pour elle, et afin de sécher les larmes, que le dénouement véritable tirait de ses yeux, que le prince de Ligne composa un dénouement gai à la Valérie de Madame de Krùdner ? N'était-ce pas à elle aussi que J. de Maistre lui-même avait écrit, le 24 décembre 1814 : « J'aimerais autant, madame la princesse, tirer une hirondelle au vol que vous suivre dans les tours et détours de votre infatigable esprit, tant vous êtes habile à choquer, à caresser, à gâter, à corriger, à oublier, à plaire, à impatienter, etc. C'est à faire tourner la tête -. » De fait, celte tête sexagénaire était bien
1. Décottes, Joseph de Maistre après la Révolulion Française.
2. On trouvera encore un joli portrait de la princesse Galitzin dans les Mémoires de la comtesse de Boigne, t. 1, p. 227.
trop solide pour tourner ; mais les réceptions de Faimable princesse ne furent pas la moindre cause des regrets que laissa la France dans le cœur du comte de Maistre, et bientôt il s'en ouvrit à Montyon, avec un abandon qui montre la cordialité de leurs relations :
Je suis infiniment sensible au souvenir de l'aimable princesse, lui écrit-il, le 19 novembre 1818. Je me recommande à vous, Monsieur le baron, pour la remercier et pour lui faire un peu ma cour...
Demandez-lui, je vous prie, si elle se rappelle le diable en frac ?
J'ai fait une faute énorme en ne passant que six semaines à Paris : il fallait y demeurer six semaines ou six mois. Si je revoyais les rives de la Seine, je reverrais souvent le n» 23 de la i^ive de l'Université. En attendant ce plaisir, je vous prie d'agréer l'assurance de l'invariable souvenir et de la haute considération avec lesquels je suis etc.^.
Et un peu plus lard, le 5 mai 1819, dans une dernière lettre, toute pleine elle aussi, de ce Paris qui était sa véritable patrie intellectuelle, où il n'était pourtant venu qu'une seule fois et ne devait plus revenir, Joseph de Maistre écrit encore :
Je vous envie le plaisir que vous avez de voir Madame la Princesse ; deux ou trois fois j'ai pris la plume pour lui écrire, et deux ou trois fois, elle m'a échappé...
Je voudrais bien jaser : mais il n'y a pas moyen ; mon temps ne m'appartient plus et je me vois condamné à commettre journellement des péchés atroces contre la politesse ; gardez-vous cependant de me priver de vos lettres ; dites-moi toujours de temps en temps que vous ne m'avez point oublié ; je le croirai de tout mon cœur.
Oublier ses amis ! Montyon en était fort éloi;.,'-né. Il lui arrivait au contraire ce qui arrive à beaucoup de vieillards, dont Tàme
1. Archives de i Assistance Publique. — Sous le titre .'jt/. de Montyon et Joseph de Maistre, nous avons publié in extenso les trois lettres de ce dernier à Montyon, dans Le Correspondant du 10 février J903. Nous ne les reproduisons pas ici, parce qu'elles intéressent surtout la biographie du comte de Maistre.
semble particulièrement bien située, et qui est d'éprouver, à mesure que la mort approche, une sorte de renouveau des sentiments généreux et délicats. Le l'*"" janvier 1818, il écrivait à M. William de Sévery, de Lausanne, le billet suivant, rempli dune prévenante bonté :
J'aime à croire que M. de Sévery n'oublie pas ses anciens amis et je puis l'assurer qu'il en est un qui conservera toujours pour lui un bien sincère attachement. Je le prie de me donner des nouvelles de tout ce qui l'intéresse, de sa santé, de son bonheur, de sa famille, de M™* sa sœur et de l'engager à ne point m'oublier. Je le prie d'entrer dans tous les détails, que je puisse me croire avec lui et dans une société que bien des rapports me font regretter. A ces sentiments, j'espère qu'il reconnaîtra l'attachement sincère et respectueux de M. de .Montyon qui voudrait bien que M. de Sévery eût l'idée d'un voyagea Paris '.
Vers le même temps, l'administration de ses aumônes devint le plus important de ses soins, on pouri'ait presque dire son unique soin. Autant il eût été inexact de le représenter, vingt ans auparavant, comme une sorte de saint laïc, toujours occupé de se dévouer, autant il paraît juste de le montrer maintenant en quête de bonnes actions, soucieux de les réaliser, avec simplicité, parfois avec mystère. De sa bienfaisance, autrefois si raisonnée, quelque peu sèche, on observe alors qu'elle s'épure elle aussi, avec Tàge, qu'elle dépouille toute espèce d'apparence vaniteuse, et qu'elle finit par mériter pleinement ce beau nom de charité qui veut dire amour. Un de ses biographes n'a pas hésité à affirmer que ses revendications semaient l'inquiétude, la défiance, voire la haine, dans la commune de Monthyon-en-Brie -. Veut-on savoir pourtant de quels procédés Montyon usait envers les habitants de son ancienne seigneurie ? Devant même que de quitter l'Angleterre, le 24 juin 1814, et par l'enti^emise du chancelier de Barentin, il leur avait fait passer un secours de trois cents livres •*. Un peu