Amélie de Tréville ou la Solitaire
46 CHAPITRf: III
essayé de bercer son ennui par toutes sortes de fantaisies et d'engouements, d'ailleurs parfaitement innocents.
Elle se passionna d'abord pour les plaisirs que l'on défendait aux petites tilles de douze ans, mais que l'on permettait aux jeunes femmes du même âge : en compagnie d'une certaine ^jiiie (\q Thiroux, épouse d'un président de Chambre, elle hanta les Percherons, mena du bruit devant les parades et commanda même, un soir de grand éclat, que l'on rouvrît, après souper, le théâtre de Polichinelle, à l'intention de la bande dont elle était le boute- en-train.
Aux enfants bruyants, M. de Fourqueux avait toujours vu que l'on donnait le fouet : il fouetta donc sa femme ' ; puis cette méthode ne lui ayant pas réussi, il la rendit mère, deux fois, en deux ans. Ce fut alors une folie d'éducation familiale et directe : non seulement M""" de Fourqueux voulut nourrir ellemême; mais elle se fit l'institutrice et le guide inséparable de ses deux filles ; parfois cette noble passion lui a inspiré des maximes fort élevées : « Les règles d'éducation, écrit-elle, par exemple, sont faites pour les âmes froides : le cœur dune mère va toujours au delà de ce qu'elles prescrivent -. »
Malheureusement si elle réussit à faire de l'aînée de ses enfants la femme de Trudaine de Montigny % sa vanité lui fit jeter la cadette dans les bras d'un contrôleur général d'occasion, ce Maynon d'Inveau ', également épris de philosophie et d'élégance, qui partageait son temps entre la lecture de V Encyclopédie et le soin de ses perruques, sans arriver à comprendre la première et à rendre les secondes plus séantes; n'est-ce pas sur lui que courait cette épigramme?
Midas avait des mains qui changeaient tout en or ; Que notre contrôleur n'en a-t-il de pareilles ! Pour l'État épuisé ce serait un trésor ; Mais, hélas, de Midas il n'a que les oreilles!
1. Paris sous Louis XV. Rapports des Inspecteurs de police au Roi publiés et annotés par Camille Piton, 1" série, 8. 9 et 10 avrill743.