‹ Auget de Montyon, 1733-1820Chapitre 52 sur 224 · Archives de l'Assislance Publique · texte numérisé non relu

Archives de l'Assislance Publique

3. Archives de l'Assistance Publique, lettre de Thomas à Montyon, le IT août 1772 : v. infra. ch. iv.

Un goût marqué pour le monde, et un talent véritable dans Fart de s'y conduire et d'y multiplier les liaisons, un souci évident d'approcher et de connaître les plus polis et les plus cultivés parmi les hommes et les femmes dune société cultivée et polie entre toutes, un juste discernement du mérite, et, à l'occasion, une suffisante habileté dans la louange, voilà donc quelques-uns des traits que nous pouvons d'ores et déjà considérer comme étant caractéristiques de Montyon, vers le moment de sa trentième année. Mais voilà qui cadre bien mal avec la réputation d'inélégance et de rudesse que Ton a cru, jusqu'à présent, devoir lui faire. Ni le surmon de grenadier de la rohe, ni les portraits qui nous représentent Montyon comme une sorte d'Alceste, ayant troqué les rubans verts contre une grosse perruque, ne conviennent désormais à ce jeune homme ajusté au mieux dans son habit de cour, plein d'entregent, et tellement répandu, tellement abandonné au courant du monde, que l'on ne saurait dire bien souvent quel est au juste son état, si c'est celui de magistral, celui de philosophe, ou simplement celui de courtisan. Suivons-le maintenant, non plus quand il va en visites, mais quand il en revient ; dépouillons les notes qu'il a prises, au sortir d'un de ces soupers où la philosophie faisait communément bon ménage avec la débauche ; nous allons nous fortifier dans cette impression qu'il fut bien de son temps, qu'il promena dans les milieux les plus divers, son regard pénétrant, son amour de l'observation, un certain goût pour le plaisir ; peut-être même découvrirons-nous qu'à tout prendre, de la vertu ou du vice, ce n'est pas toujours la première qui a le plus excité sa curiosité et le mieux inspiré son talent de moraliste.

Entre la bonne société et la mauvaise, il y avait, vers le milieu du xvni'' siècle, un excellent trait d'union : c'était la cour. Les moins difficiles convenaient qu'il y régnait un grand désordre et Louis XV lui-même s'étonnait parfois des singuliers rapprochements qu'avaient exigés ses caprices ou qu'autorisaient ses exemples. Durant quelque temps, et par ordre de Sa Majesté on raffinait alors sur le cérémonial ; mais cétait en vain : Versailles prenait, chaque jour davantage, lair et le ton des Porcherons,

.MONTYON Bf:L ESPHir DE 1754 A 1767 55

el sous 1 étiquette apparente, un ^rand sans-gêne continuait de dominer.

Montyon, qui allait au château très régulièrement, ainsi que nous l'apprennent les factures de son maréchal-lerrant et celles de son carrossier \ aperçut sans doute tout le parti qu'on pouvait tirer de la promiscuité générale ; il connut que deux sortes de liens unissaient les personnes ; les liens officiels, formés au nom de la naissance, de la hiérarchie et du protocole, et les liens secrets noués à la faveur de rencontres imprévues, dans un boudoir ou une ruelle, durant un petit lever ou bien au cours d'un médianoche ; il connut aussi que les seconds n'étaient pas les moins puissants, et quand il voulut s'insinuer, comme on disait alors, jusqu'à la source des grâces, il négligea, après tant d'autres, la route unie et sans ombre que prenaient ordinairement les sots, et choisit l'avenue discrète, prudemment réservée aux compagnons de plaisir.

On sait, par exemple, et l'on a imprimé plusieurs fois qu'il avait mérité la protection du duc de Ghoiseul : lui-même prononce quelque part -, le mot d'amitié en parlant des sentiments que lui manifestait le célèbre homme d'Etat. Mais à lire les anecdotes, très précises, et, comme on dit aujourd'hui, très reçues, qui enrichirent ses notes, pendant le temps que dura cette liaison, on devine que bien souvent le maître des requêtes dut accompagner le ministre en des endroits assez éloignés du Conseil. Tantôt, en effet, dans une page trop libre pour être citée, Montyon nous montre Choiseul devenant le rival heureux de Louis XV auprès de M""* de Pompadour ■* ; tantôt, nous sommes conviés à suivre le duc chez une maîtresse d'occasion, el « sitôt entrés », nous voyons l'auguste personnage se débrider, jeter sa perruque en l'air, « faisant mille excentricités, des espèces de culbutes, et s'écriant: Ah, enfin, me voilà, je crois qu'ils me feront périr d'ennui avec leurs affaires et leur Conseil ! ma foi, je

Page 1