Archives de l'Assistance Publique, fragment inédit
MONTYON BEL ESPRIT DE 1754 A 1767 :i7
Le premier se raj)porte à Bouret, ce fermier g^énéral dont le nom était devenu synonyme de courtisanerie ingénue et qui flagornait I>ouis XV avec un faste et une magnificence passés à létat de légende. D'autres que Montyon, Marmontel et M™*^ de Genlis par exemple ', nous ont déjà montré le personnag'e tel qu'il était avant tout, c'est-à-dire « sublime dans l'invention des petits moyens par lesquels on réussit plus souvent que par le mérite ou le g'énie » ; Montyon va nous le présenter sous les traits d'un barbon riche, amoureux, beau joueur, mais qui a rencontré dans une femme de la cour un adversaire véritablement digne de lui :
Correspondance de M. Bouret, fermier général, avec .1/"**' la Marquise de*** .
Madame, J'aime comme à vingt ans, je paye comme à soixante : j ai l'honneur de vous prévenir que je suis obligé de partir dans un mois pour un voyage.
Réponse de la Marquise de '**.
Votre insolente richesse croit qu'on peut tout payer avec de l'argent et ofTense au lieu de séduire ; étranger au monde, vous avez pu prendre des marques de politesse pour des agaceries ; détrompez-vous. Monsieur, et sachez qu'une femme ne peut aimer qui elle n'estime pas : vous restez le dernier des hommes auquel je pourrais penser.
1. V. aussi sur Bouret le petit livre de P. Clément et A. Lemoinc, M. de Silhouette, Bonret et les derniers fermiers généraux. On poui-rait enfin compléter ces auteurs par diverses anecdotes tirées des papiers de Montyon et qui semblent inédites. Par exemple celles-ci : " Bouret était sublime dans l'invention de tous les petits moyens par lesqucl on réussit plus souvent que parle mérite, et quelquefois aussi, plus souvent que par le génie : M. Orry allait-il de nuit à sa maison de Boissy ? il trouvait le chemin illuminé. M. de Machault perdait-il une petite chienne qui lui était attachée ? avant peu de jours il en eut une autre qui le caressa avec le même empressement : Bouret avait acheté une chienne semblable, il s'était habillé lui-même en garde des Sceaux, avec une grande simarre, et des domestiques avaient frappé la petite cliienne jusqu'à ce qu'elle eût appris à se réfugier sur la simarre, où elle trouvait d'ailleurs des bonbons. Par les mêmes moyens, Bouret avait persuadé au roi Louis X\' qu'il était plein de zèle pour lui; il avait acheté un superbe pavillon pour les haltes, aj^rès les chasses, auxquelles le roi est invité; il y avait établi une faisanderie, on donnait à manger aux faisans en criant : Vive le roi, et quand Sa Majesté vint, tous lesfaisansaccoururentà ce cri. »
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Une iemme vertueuse lorsqu'elle aient, une coquette quand elle refuse, désirent que leurs refus soient connus. La marquise de*** alla donc nionti'er à une de ses amies la lettre qu'elle avait reçue et la copie de sa réponse : elle s'attendait à des élog^es et des applaudissements, elle n en reçut point. L'amie était une femme pleine d'esprit, d'expérience, d'un grand sens, qui trouva que yi. Bourel avait été beaucoup trop maltraité ; elle observa que sa manière de conduire les affaires était un peu leste, mais que ses intentions étaient bonnes, qu'un homme riche n'est point à dédaigner, et qu'on ne sait jamais dans quelle situation on peut se trouver. Cette amie était dans le principe que tout homme qui témoigne des désirs use d'un procédé obligeant, et qu'il est plus dangereux pour une femme de se faille des ennemis par ses refus que de faire des ingrats par ses bontés.
Soit force de raisonnement, soit que la marquise fût aisée à persuader sur cet article, l'amie s'engagea à écrire une lettre toute différente de celle quelle avait envoyée ; celle-ci était peut-être moins bien écrite, parce qu'une lettre de rupture vaut toujours mieux qu'une lettre de raccommodement, mais cette lettre-ci du moins tendait à un but sage :
Votre lettre, Monsieur, m'a fâchée et aigrie; j'ai cru entrevoir que vous aviez de moi une opinion injuste, et je n'ai pu être insensible à cette idée. Je ne me rappelle pas ce que je vous ai mandé; mais je crois vous avoir marqué mon humeur : oubliez ma lettre comme j'oublie la vôtre.
Puisqu'il parait que vous vous on êtes aperçu, je ne vous dissimule point, Monsieur, que votre esprit, votre conversation, votre société nie sont agréables, et que je serais charmée d'être de vos amies, je vais même vous donner une preuve de mes sentiments en vous demandant un petit service. J'ai hier perdu au jeu vingt-quatre mille livres, je voudrais que mon mari ignorât cette perte, trouvez-moi quelqu'un, je vous prie, qui puisse me prêter cette somme, je la rendrai sous peu de mois.
Voulez-vous me faire le plaisir de venir me visiter aprèsdemain sur les cinq heures ? Je ne puis mieux réparer les torts de ma vivacité que par les preuves de ma confiance ' .