‹ Auget de Montyon, 1733-1820Chapitre 63 sur 224 · Ibiflem, E · texte numérisé non relu

Ibiflem, E

Mais presque toujours, à ce moment, M. le baron éprouvait un scrupule, et se ravisant, il notait de sa main au-dessus de son nom, quelque observation dans le goût suivant : « La recette des cens et rentes a été forcée de neuf livres cinq sols payés par Antoine Boutrin et omis dans le compte '. »

Ces traits sont inédits ; toutefois on en a publié de semblables et divers auteurs en ont déduit que Montyon fut un vilain avare. La conclusion nous semble erronée : par tradition de famille, par caractère, par état, peut-être aussi par vanité, Montyon, nous le verrons, se montra souvent très généreux, ou même magnifique. Sa parcimonie apparente procède tout simplement de son amour pour l'exactitude, et du désir où il était de mener à bien tout ce qu il entreprenait : il craignait encore, à l'excès, d'être lésé ou trompé ; le métier de dupe lui semblait comme une abdication de soi-même, une sorte de renoncement aux qualités qu'il prisait le plus : la clarté, la précision, la justesse ; il était enfin de ceux qui estiment que Ion ne doit point mêler les questions et les principes, et qu'il ne faut confondre

ni la charité avec la justice, ni le désordre avec la liberté

Tel il nous est apparu dans son rôle d'intendant de ses biens, tel nous allons d'ailleurs le retrouver dans celui d'intendant de province.

Le 14 novembre 1767. Montyon reçut sa commission « d'intendant et commissaire départi en la généralité de Riom et province d'Auvergne ».

On sait quelles étaient à l'origine les fonctions et les prérogatives des intendants ; on se rappelle qu'envoyés dans les pro-

J. Archives de Seine-et-Marne, E. 77.

2. V. notamment F. Labour, M. de Montyon. Il est curieu.x que M. F. Labour qui a connu tous les documents appartenant aux archives de Seine-et-Marne, n'ait utilisé que ceux delà période révolutionnaire. C'est probablement parce qu'il lui a paru facile de représenter un vieillard sous les traits d'un ladre, tandis qu'il eut été assez malaisé de taxer de ladrerie un jeune homme de trente ans.

vinces, pour y combattre la puissance de raristocratie féodale, ils avaient mandat de substituer progressivement à la police, à l'administration et même à la justice des nobles, la police, l'administration et la justice du roi. Au milieu du xviii® siècle, Tœuvre ainsi entreprise était presque complètement achevée. La noblesse avait oublié ses devoirs féodaux et perdu, dans la plupart des cas, l'habitude de la résidence ; elle n'avait conservé que des droits qu'elle exerçait par l'intermédiaire de régisseurs et de fermiers. Mais, du même coup, elle avait fait la part belle à l'intendant, duquel partaient désormais tontes les initiatives, auquel remontaient toutes les responsabilités, et dont l'activité était pour ainsi dire, sans limites ' : c'est lui qui présidait aux travaux les plus importants de l'.Administration, tels que la répartition de l'impôt, la construction des routes, le ravitaillement et le logement des troupes, etc., etc.; c'est lui aussi qui descendait jusqu'aux plus petits détails de la police, de l'assistance publique ou de l'économie rurale, el qui était maître de ce <{ue nous appelons maintenant les libertés individuelles ou communales : point de paroisse qui pût engager la moindre dépense, sans l'aveu de Monseigneur, point de rôdeur qui pût être arrêté ou secouru, et quelquefois les deux ensemble, sans un ordre de Monseigneur, point d'animaux même, dont on eût voulu combattre les maladies ou améliorer la race, si Monseigneur n'avait pris au préalable le soin de commettre un vétérinaire, de payer les remèdes, de répandre les recettes d'élevage, les conseils empiriques et les encouragements officiels...

Ce pouvoir absolu et si étendu se trouvait un peu borné et diminué dans les pays d'Etats; mais tel n'était pas le cas de l'Auvergne, dont les Etats avaient cessé de se réunir à partir de 1651, et qui avait perdu jusqu'à son nom d'ancienne province pour devenir purement ot simplement « la généralité de Riom ». Celle-ci comprenait le territoire des deux départements actuels du Puy-de-Dôme et du Cantal, avec une fraction de la Haute- Loire ; elle se divisait en sept élections qui forment maintenant

1. V. notamment, parmi les vieux ouvrages. Guyot, Des offices, el parmi les récents, P. de Vaissière, Gentilshommes campar/nards.

les arrondissements de Riom, Glermont, Brioude, Mauriac, Aurillac, Saint- Flour et Issoire. On voit par là quelles pouvaient être sa valeur et son importance économiques ' : alors comme aujourd'hui, des monts du Forez et de la Margeride, jusqu'au pied des Dômes, la Limagne étendait sa courbe grasse et pleine, et semblait un verger de céréales et de fruits, enclos entre des murs de lave; alors comme aujourd'hui, les mûriers fleurissaient au bas des pentes neigeuses, cependant que la vigne puisait une sève plus chaude, jusque dans l'ancienne coulée des volcans endormis. Mais faute de communications et d'une mise en valeur habile, la plupart de ces richesses restaient ignorées ; quelques hommes de cour étaient allés prendre les eaux du c Mont D'or » et connaissaient de l'Auvergne tout ce qu'on peut entrevoir à travers les glaces d'une berline ; d'autres, ayant lu le Mercure ou la Gazette^ savaient que la terre défendue par Vercingétorix et chantée par Ausone, était aussi la patrie de la bête du Gévaudan ; tous tenaient qu'elle formait une contrée lointaine et pauvre, abandonnée aux éléments, aux animaux de proie et aux trop fameux paysans qu'avait décrits La Bruyère.

Par certains côtés, ces idées avaient gagné le ministère et les bureaux où l'on divisait ordinairement les provinces en trois catégories : les provinces frontières, toujours occupées par la guerre de siège, le passage des troupes, la conclusion des traités, et dans lesquelles l'intendant devait être à la fois un administrateur, un général et un diplomate ; les provinces riches et commerçantes, ornées de grands ports maritimes ou de grandes villes industrielles, et dans lesquelles la fiscalité royale trouvait toujours à s'exercer ; enfin, les provinces peu fertiles, qui n'étaient d'aucun secours à l'État et menaçaient plutôt de devenir pour lui un embarras et une charge... L'Auvergne, le Limousin, comptaient parmi ces territoires décriés : mais tandis que Turgot, dès longtemps passé maître en l'art de la réclame,

1. Sur l'Auvergne à la fin du xvii» siècle et dans la première partie du .\viu% voir Mémoire concernant la province d'Auvergne, dressé par ordre de Monseigneur le duc de Bourgogne, en l697-i69S. par Lefebvre d'Ormesson, Clermont-Ferrand. réimpression, 1845, et Etal de i Auvergne, en i'iôô. présenté à M. LAverdy par M. de Ballainvilliers, intendant d'Auvergne, Clermont, sans date, in-8°.

L INTENDANCE DALVERGNE i3

avait un peu tiré le Limou&in de l'obscurité, ni M. de Balainvilliers. durant une mag-istrature de viw^i ans, ni M. da Fortia durant une apparition de vingt mois, n'étaient parvenus à sauver l'Auvergne du mépris ; dès qu'il y fut nommé, Montyon reçut de ses amis, des félicitations qui ressemblaient à des condoléances : et, dans le ministère, on lui rappela sur un ton condescendant qu'il allait occuper un poste de début, où la modestie était pour ainsi dire de commande, où la sagesse consistait à éviter l'éclat, le zèle indiscret, la vertu bruyante, où l'intendant, en un mot. devait choisir et g'arder pour maxime, la devise des préfets heureux : point d'histoires.

Ainsi qu on le devine aisément, ce rôle d'enfant perdu de l'administration ne fut pas du goût de notre héros ; après avoir accepté, avec enthousiasme, l'avancement qu'on lui offrait, il se mit sans découragement sur le pied d'un homme qui ne borne pas son activité au rôle passif de consolateur officiel et distributeur de charités ; il s'attacha à transformer véritablement du tout au tout la province que, jusqu'à présent, on avait simplement songé à secourir. Un dessein aussi hardi supposait le courage et l'habileté de résister tour à tour aux ministres, à la noblesse, aux communautés, au peuple lui-même. C'est par les ministres que Montyon commença.

Le contrôleur g-énéral de l'époque se nommait Laverdy, ou de Laverdy, ou encore L'Averdy, suivant le soin et la manière que l'on prenait de l'anoblir. Ancien conseiller au Parlement, il s'était enfoncé dans le parti de Choiseul ; il y passait pour un homme juste, sinon avisé ; le parti adverse, le traitait couramment de janséniste, voire même de républicain '. Montyon, toujours indépendant, a tourné vers lui cette pointe : « Le mérite de M. Laverdy auprès de M. le duc de Choiseul fut d'avoir, dans le parlement, attaqué vigoureusement les Jésuites dont ce ministre provoquait la destruction ; mais on peut haïr les Jésuites, les injurier, môme les calomnier, sans avoir les qualités d'un grand ministre, et M. Laverdy le prouva -. »

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