‹ Auget de Montyon, 1733-1820Chapitre 75 sur 224 · Ibidem, C · texte numérisé non relu

Ibidem, C

3. Tous les détails et tous les te.xtes relatifs à l'afTaire Montagne sont tirés des Archives du Puy-de-Dôme, C. 1633 et suiv.

près de Thiers, 'cest-à-dire sur l'unique route conduisant de Clermont à Lyon.

Son occupation ordinaire était de détrousser les voyageurs ; mais il eut la bonne idée de s'associer à des contrebandiers et faux-saulniers, et aussitôt il vit croître son 'prestige en proportion de l'impopularité dont jouissait la ferme générale. Les femmes lui surent gré de cette nouvelle hardiesse; les hommes considérèrent que l'intention de partager les bénéfices de la ferme n'était point si criminelle ; ceux qui nentraient pas dans ce sentiment, se laissèrent intimider, tant qu'enfin, au mois de février 1768, et au dire de M. Boudai, subdélégué à J^ézoux, « le drôle » devint littéralement «maître de la contrée ». P'ier d'un succès aussi prompt, « instruit par tout le monde des moindres recherches entreprises à son endroit » , Taurin Montagne voulut s'amuser un brin ; ses jeux consistèrent, tantôt à se promener dans Lézoux armé de fusil, pistolet et sabre, suivi de sa bande, et criant qu'il allait mettre à la raison tous les gabelous, tantôt à assaillir et laisser sur le carreau quelque exempt de la maréchaussée, tantôt, enfin, à venir coucher en ami de la maison, dans l'auberge même où étaient descendus, <■ vêtus comme des colporteurs », les gens chargés de l'arrêter. VA les Auvergnats de rire, et les commères de jaser!...

Montyon comptait parmi les rares Français qui n admirent jamais que Polichinelle pût impunément rosser le commissaire ; pendant tout le temps que durèrent les facéties de Taurin Montagne, il ne tint donc pas en place ; dès le commencement, on le voit inscrire en tète d'un rapport M. Boudai: « Il faut y mettre ordre absolument. » Puis il n'arrête plus d'envoyer aux habitants de Lézoux, par l'intermédiaire du subdélégué, des exhortations, des réprimandes, parfois des menaces. « Le peu d'empressement, dit-il, que témoignent les habitants de Lézoux pour purger le pays d'un brigand, donne une faible idée de leur zèle pour l'ordre et la tranquillité publics. Vous voudrez bien faire, à ce sujet, monsieur, des remontrances aux plus sages d'entre eux. Aux autres, vous direz que les hôtes du nommé Montagne seront mis s'ils continuent dans un cul de basse fosse : s'ils le livrent ils auront une gratification très honnête ». Mais ces promesses

L INTENDANCI-: D AUVERGNE 95

elles-mêmes demeurèrent inefticaces : les g"ens de Lézoux continuèrent de receler et protéger leur brigand favori, celui-ci continua de bourrer lesgabelous et de rançonner les voyageurs; au mois de juin 1769, une véritable terreur régnait sur le chemin de Lyon, et la nouvelle en parvint jusqu'aux oreilles de M. de Ghoiseul et du contrôleur Général. C'est alors que Montyon inscrivit en tète d'une missive de M. Boudai, subdélégué à Lézoux, cette terrible annotation : Dire que je vais y aller. En même temps, il sollicitait de ^L de Saint-Florentin, un envoi extraordinaire de troupes, et il ajoutait : « Afin de pourvoir au rétablissement de Tordre dans ce pays, j'ai résolu de m'y transporter et je pars dans l'instant. »

Une opération de gendarmerie, conduite par un homme de robe, contre des brigands d'opéra-comique, présente évidemment quelque chose de burlesque, et qui prête au sourire. Mais voici un incident qui sauva Montyon de tout ce ridicule et lui permit de prouver, une fois de plus, son indépendance et sa fermeté.

Dès que .Monseigneur l'Intendant eut fait son entrée dans Lézoux, un zèle nouveau anima les fonctionnaires et même de simples particuliers. Mille moyens d'arrêter Taurin Montagne furent soumis au choix du magistrat. L'un voulait que dans quelque auberge, renouvelée des grottes de Gircé, on endormît, avec de l'opium, le bandit, ses compagnons, ses hôtes et généralement tous les voyageurs; un autre demandait plus simplement que l'on arrêtât cinq ou six des amis et receleurs de Montagne et qu'on les mît sousles verrous, «jusqu'à ce que leur langue s'en trouvât déliée, o A la première de ces propositions Montyon répondit quil ne convenait pas d'empoisonner toute une hôtellerie, pour s'emparer de trois ou quatre chenapans: à la seconde, il opposa fort justement, qu'il était toujours délicat d'« arrêter des domiciliés «sur de simples soupçons, qu'il serait odieux de les maintenir en prison « extrajudiciairement », qu il fallait respecter avant tout la liberté des citoyens ; et s'il lit ensuite « enlever « deux des prétendus amis de Montagne, ce fut seulement pour quelques heures, afin d'intimider les autres, et « d'allier, disaitil, ce qu'exige la sûreté publique, avec ce que prescrivent les formesjudiciaires ».

Cependant, nous Favons dit, le duc de Choiseul avait été informé des événements de Lézoux, par les rapports de l'intendant et par mille dénonciations officieuses : les fermiers généraux le pressaient d'intervenir avec énergie, et de les débarrasser une fois pour toutes, d'un adversaire plutôt gênant ; enfin, M. de La Ribbe-Haute, lieutenant de la maréchaussée à Riom, lui avait marqué les noms de deux ou trois personnes soupçonnées de cacher Taurin Montagne et contre lesquelles l'Intendant avait refusé d'instrumenter, faute de preuves. Toujours primesautier, le ministre envoya l'ordre d'écrou à Montyon, qui répondit lui aussi de prime saut : « J'aurais été bien fâché, monsieur le duc , de faire exécuter votre ordre, convaincu, qu'il n'est ni dans la volonté du roi, ni dans vos intentions de compromettre légèrement la liberté des sujets de Sa Majesté ; encore moins de les en priver injustement... Sil'on sévit contre des gens auxquels il n'y a rien à reprocher, tandis qu'on laisse impunis les véritables coupables, c'est le plus sûr moyen de mettre partout le trouble et le désordre. » A cette leçon d'autant plus dure qu'elle était méritée, Choiseul ou ses commis opposèrent le droit qu'ils possédaient de se renseigner directement auprès des maréchaussées, et de prendre des décisions en conséquence. Mais l'intendant d'Auvergne poussa jusqu'au bout « le courage de la vérité » et voici de quel style, il écrivit à nouveau au premier ministre, le 30 juillet 1770 :

Je sais, monsieur le duc, et personne n'ignore que les maréchaussées doivent vous rendre compte de loutce qui se passe; mais il me semble qu'ordinairement ce ne sont point des ofQciers de maréchaussée que vous avez la bonté de consulter pour diriger les opérations d'administration d'une province et faire agir l'autorité du roi. D'autant quele défaut de connaissances, l'étourderie, ou de petits intérêts particuliers compromettraient souvent les ordres souverains auxquels tout Français doit autant de respect que de soumission. Je crois qu'il est de mon devoir et de ma reconnaissance pour les bontés et l'amitié particulière dont vous m'avez toujours honoré, de vous parler ainsi.

J'aurai d'ailleurs l'honneur de vous entretenir de cette atîaire, à mon premier voyage à Paris.

Une pareille lettre grandit ég^alement l'inférieur qui l'écrit sans faiblesse, et le supérieur qui la reçoit sans colère. Cette dernière attitude convenait si bien à Choiseul, qu'il fut le premier à féliciter Montyon, lorsque deux semaines plus tard, les exempts de l'intendant d'Auvergne appréhendèrent Taurin Montagne, et l'emmenèrent dans la prison de Glermont. Les félicitations du Contrôleur Général vinrent ensuite, puis celles de M. de Saint- Florentin, ministre de la maison du roi, puis celles des fermiers généraux. Montyon commençait à prendre quelque orgueil, quand, un beau matin d'été, Taurin Montagne bondit à travers les ruelles du vieux Clermont, et gagna le chemin de Lézoux.

De l'aveu même de Montyon, l'alerte fut très vive. « Il vient de s'évader des prisons de cette ville, écrit-il à M. de Saint-Florentin et au Contrôleur Général, neuf hommes dont huit criminels et un prisonnier pour dettes ; du nombre des premiers est le nommé Montagne, déserteur, assassin, contrebandier fameux, que j'avais eu tant de peine à faire arrêter. Les prisonniers se sont évadés à cinq heures et demie du matin : j'en ai été averti à six ; je venais de prendre médecine, cela ne m'a pas empêché de lancer les ordres nécessaires, pour qu'on donnât aux coquins la chasse la plus rapide ; aussi ont-ils été repris le même jour. » A quoi M. de Saint-Florentin répondit par de nouvelles félicitations et en ajoutant fort congrûment : «J'ai vu avec peine que cet événement était arrivé un jour où vous aviez pris médecine, et où vous aviez besoin de repos. » Quant à Montagne, il ne se découragea point, pour une promenade contrariée ; il attendit l'occasion; elle lui fut offerte de la plus galante manière, parles dames de la société clermontoise.

En ce temps-là, raconte Montyon, « ces bonnes âmes » avaient accoutumé de visiter les prisons; « sous le prétexte de la piété », elles entraient dans les cachots, montraient des procédés pour les captifs, et leur distribuaient « des charités»; comme « de grands coquins bien faits et à moitié nus semblent généralement plus intéressants que d'autres «, le nombre des visites avait augmenté, depuis l'arrestation de Montagne, et, par fortune, dans le cabas de provisions que lui portait une sensible Auvergnate, le drôle découvrit les clefs du geôlier. 11 prit aussitôt celle des I>. Glimbavd. — Aiifjet de Montyon. 1

champs. On était au mois d'août, Montagne fut rattrapé en septembre. Il se sauva aux premières gelées. On le ramena avec les premières neiges. Pour en finir, on dut le condamner à être rompu, en place publique, lui et ses compagnons, et l'exécution se fit à Lézoux, le 13 février 1771. Mais jusqu'au bout, ces malheureux conservèrent la faveur populaire: l'opinion condamna leurs juges et leurs bourreaux, et c'est sans doute vers cette époque, que Montyon commença de ranger parmi ses papiers, d'assez nombreuses notes dans le goût et le ton suivant :

« Il est impossible à quiconque a eu affaire au public, ou a eu la volonté d'étudier sa marche, les moyens de le découvrir et la manière de le distinguer, d'aimer ou d'estimer le public. Le public est lâche, il flatte qui le brave, opprime qui lui obéit, méconnaît les services de l'homme auquel il doit le plus... 11 n'est pas vrai que la voix du public soit la voix de Dieu : les Quinze-Vingts réunis ne distingueront pas si bien qu'un homme ayant de bons yeux, et mille bêtes ne jugeront pas aussi bien qu'un homme d'esprit; il est vrai que dans la multitude il y a des gens d'esprits, mais les intrigants, les gens passionnés sont ceux qui peuvent le plus sur le peuple : or, toute multitude est peuple. »

Vaines paroles ! éloquence perdue ! au moment même où il écrivait ces lignes, l'intendant d'Auvergne continuait, en elFet, de braver l'impopularité. Ne s'était-il pas mis dans la tête de faire maintenant travailler par contrainte ceux qu'il occupait jadis par charité ? \avait-il pas ordonné que l'on achevât, au moyen de corvées, les routes elles travaux commencés, à l'aide des fonds de secours ?

La fermentation fut extrême parmi les paysans, au reçu d'un pareil ordre, et voici en quels termes pittoresques et vrais, Montyon racontait plus tard cette nouvelle épreuve imposée à sa fermeté et à son zèle :

Un navigateur qui après de longues courses sur mer, aperçoit le port, se rappelle avec plaisir ses fatigues et ses dangers et s'étonne d'y avoir échappé; tel est le sentiment que j'éprouve. On ne conçoit plus quelle aversion terrible le peuple opposait à l'ouverture des

l'intendance d'auvergne 99

chemins : les habitants sauvages de pays innaccessibles étaient farouches comme des bêtes féroces, et il serait difficile de leur reprocher leur haine et leur aversion. L'autorité ne se manifestait dans ces contrées que pour intimer au paysan des ordres durs, annoncer des charges et des malheurs : un huissier venait saisir ses meubles, un garnisaire l'obligeait à le nourrir jusqu'à ce qu'il eût payé les impôts; la maréchaussée l'arrachait de ses foyers pour l'envoyer dans des pays éloignés, périr les armes à la main, sort dont la crédulité populaire augmentait encore l'horreur.

Aussi s'était-il élevé dans les campagnes une fureur contre les chemins dont un peuple paisible n'a pas même l'idée.

H fallait donner des gardes à mes ingénieurs et on traçait un chemin presque comme en pays ennemi, il fallait que l'homme armé forçât le cultivateur à quitter ses foyers pour se rendre sur le chemin et y travailler. Quelquefois il y avait des batailles et il est certain que l'exécution, confiée à des mains plus ou moins pures, a donné lieu à beaucoup d'abus ; il faut s'y attendre : dans toute administration nouvelle, comme dans toute machine récemment inventée, on trouve beaucoup de défectuosités. J'abrège, et je ne me rappelle qu'avec un sentiment d'amertume et de douleur profonde que dans les premiers temps, il n'a presque point été ouvert de chemin qui n'ait été cimenté par du sang. Au milieu de ces orages et de ce mécontentement public, j'ai reconnu deux grandes vérités trop prouvées en administration : l'une que souvent il faut forcer les hommes à être heureux, l'autre que pour les services les plus réels, il faut s'attendre à l'ingratitude. ..

On a pu me considérer comme un homme dur : qu'on reproche donc la cruauté au médecin qui ordonne des remèdes, au chirurgien qui opère, à tous ceux qui font souffrir quelque douleur pour rétablir ou assurer la santé, en un mot à tous ceux qui préfèrent un mal moindre à un mal plus grand, la seule manière de faire du bien dans l'humanité ' .

Après avoir résisté aux ministres et contrarié le peuple, il ne restait plus à notre intendant, pour devenir un objet d'animad-

1. Archives de l'Assistance Publique. Ce curieux fragmenta été lu au cours d'une conférence faite à Neuilly, en 1895, et publiée depuis, par M. A. Maugei-, archiviste de l'Assistance Publique.

version et de disgrâce, qu'à mécontenter les nobles de la province. La vérité nous force de reconnaître que Montyon s'y employa.

Tout d'abord, les heurts furent rares parce que les renconti'es Tétaient aussi. A l'exemple de la plupart de ses confrères, à l'instar même de Turgot, qui s'ennuyait si fort à Limoges, Montvon, en eiFet, ne résidait pas, ou résidait peu. En 1767 et 1768, nous le trouvons presque constamment à Paris, et c'est à Paris, que les bureaux du ministère lui adressent la correspondance officielle ' ; de leur côté, les commis de Glermont, M. Jaoul et M. Lambert reçoivent de la capitale les minutes que l'intendant a rédigées ou corrigées, les questionnaires détaillés qu il a établis, en priant selon son habitude, de « répondre à mimarge », les mémoires abondants et étudiés dont il est l'auteur. En 1769 et 1770, la cérémonie des vœux du jour de l'an n'a point le succès de l'attirer en Auvergne; par contre, la corres pondance de M'"* d'Epinay nous apprend qu'il avait alors conservé toutes ses chères relations de Paris, et qu'il était encore connu dans les salons sous son nom de Montyon, plutôt que sous le titre d'intendant -.

Cette façon d'administrer de loin et de gouverner par cour rier, n'allait pas, comme on pense, sans des inconvénients et des réclamations. Tantôt un commis prenait de l'importance et détournait à son profit l'honneur et le fardeau des responsabilités ; Montyon observe incontinent : « Inutile

1. Archives du Puy-de-Dôme, passhn et notamment, C. 241, 568,614, 006, 3531, etc.

Page 1