‹ Auget de Montyon, 1733-1820Chapitre 80 sur 224 · Archives du Puy-de-Dôme, C · texte numérisé non relu

Archives du Puy-de-Dôme, C

2. Tous les faits et documents relatifs à l'affaire du droit de leyde, à Thiers, sont tirés des Archives du Puy-de-Dôme, G. 2755, et des Archives communa es de la ville de Thiers, B. B. VII et \'III.

l'un qu'il appelle moisson du châtelain, qui est de cinq sols sur chaque article de cens, l'autre qui est proportionnel au prix de toutes les acquisitions. . . »

Cette dernière taxe constituait ce que les Thiernois appelaient le droit de leyde ou de levée, et formait, à l'origine, « le prix de l'asile, protection et sauvegarde, accordés par les seigneurs de ïhiers aux forains qui vendaient leurs draps, sous la halle ». En rétendant aux blés de marché, les prédécesseurs de Grozat avaient déjà mécontenté un assez bon nombre de minotiers et de boulangers ; mais avant le sieur Belin, « il n'était venu à l'idée de personne de percevoir la leyde sur les grains que le bourgeois faisait venir pour sa provision, encore moins chez le bourgeois qui- vendait son blé propre, dans son grenier, sans le porter au marché ». Et c'est pourquoi, dans les premiers mois de 1768, à la suite d'un long procès que Crozat venait d'ailleurs de gagner, le conflit fut porté devant l'intendant dont les bourgeois et artisans de Thiers sollicitèrent humblement la médiation.

Montyon écrivit aussitôt au baron de Thiers ; il essaya de le visiter à Paris ; il n'obtint de lui que des refus, accompagnés de commentaires malveillants à l'adresse des « mutins et des entêtés ». Même insuccès auprès de Trudaine de Montigny, qui répondit à son ordinaire par des généralités économiques. Montyon se souvint alors d'avoir entrevu « le petit oncle » dans l'entourage immédiat de M™® de Ghoiseul, entre Gatti, le médecin, Gleichen, l'amant platonique, et Barthélémy, l'abbé inséparable. Il se rappela aussi que le baron de Thiers, qui se piquait d'être collectionneur, aff'ectionnait particulièrement le futur auteur d'Anacharsis, pour sa connaissance des antiquités et des objets d'art. Tous ces souvenirs réunis valurent au savant abbé une des plus jolies lettres qu'ait écrites l'intendant d'Auvergne ; en voici les principaux passages :

Paris, le 10 mars 1769.

J'ai eu l'honneur de passer chez vous, monsieur, pour une affaire qui m'affecte et qui ne peut vous être indilTérente, puisque c'est celle de l'humanité : déjà, une multitude de plaintes lui ont donnétrop de célébrité dans les tribunaux de justice et dans les cabinets des ministres.

Vous savez, monsieur, qu'il existe, dans ma généralité, une ville dont M. Crozat est seigneur et porte le nom ; c'est la ville de Thiers, la plus commerçante de ma généralité, l'une des plus peuplées et des plus malheureuses. Il n'en est point où les habitants aient plus d'activité pour le travail, plus d'avidité pour le gain, plus de goût, plus de talent ; mais je crains qu'ils ne perdent bientôt le courage et la folie, pi-écieuse pour l'Etat, de donner le jour à des malheureux.

Un droit fort dur, quoique assez commun, et plus dur à Thiers qu'ailleurs par l'exorbitance du taux auquel il est porté, une leyde, s'y perçoit au profit du seigneur, qui consiste dans le vingt-quatrième des grains qui se vendent dans la ville et même de ceux qui passent de l'Auvergne dans le Forez et le Lyonnais, lorsqu'ils séjournent dans Thiers, et il est moralement impossible parla situation de la ville qu'ils n'y séjournent pas.

Je sais que ce droit a une origine ancienne, qu'il est possible qu'autrefois les habitants de Thiers aient été persuadés de donner à leurs seigneurs qui avaient des troupes, et les armes à la main, une partie des grains qui entrent dans leurs villes, à condition qu'ils empêcheraient les ennemis de les piller. .. Je connais aussi assez le monde et les lois, pour être convaincu qu'une vieille usurpation est un titre ; *mais ce droit perçu autrefois avec modération est devenu exorbitant, on l'a étendu ; il faut maintenant que les habitants de Thiers payent la leyde dans tous les cas : la chose vient d'être ainsi jugée par des sentences, des arrêts du Parlement, et autres parchemins fort respectables, mais qui n'empêchent pas que les habitants de Thiers aient faim ; ils ont voulu se pourvoir en interprétation ou cassation de l'arrêt, mais il leur en a déjà assez coûté pour être convaincus juridiquement que leur estomac doit contenir un vingtquatrième de moins que les autres.

Si M. de Thiers avait vu, comme moi, sous un mauvais toit des enfants maigres et demi nus se disputer quelques morceaux de pain noir, il n'aurait pas le courage de vouloir prendre sa part d'un repas aussi mauvais que mesquin.

Il n'est pas possible que les choses subsistent dans l'état actuel, malgré tous les arrêts : il faut que les habitants de Thiers fassent supprimer le droit, ou que le droit détruise la ville.

Je sais bien que je les désole pour ma part, au nom du roi, ])ar les impôts que je les oblige de payer, mais si M. de Thiers se joint à moi, avec sa leyde perçue en toute rigueur, nous ferons un désert de la villede Thiers ; il faudra, malgré moi, que je poursuive les habitants dans le lieu où ils se réfugieront et ils seront perdus pour M, de Thiers... Dans cette position, je sais quel parti je dois prendre et

je ne veux pas vous cacher que si les choses ne changent pas, je trouverai le moyen de hâter la dépopulation de Thiers, soit en portant à Ambert, tous les avantages que je puis accorder au commerce, soit en hâtant la communication tracée de Lj'on à Clermont par Ambert. Ainsi malgré tous arrêts obtenus, je saperai la leyde par ses deux fondements, la consommation des artisans et le commerce des grains. Ce n'est pas certainement que j'aie envie de nuire à M. de Thiers, encore moins de l'offenser, mais je ferai avec courage ce que je crois de mon devoir... M. de Thiers est votre ami, plaidez la cause de ses vassaux : je le connais de réputation, il en sera touché; ceci ne l'egarde point les gens d'affaires ; il ne faut point être jurisconsulte pour connaître les droits d'un pauvre à la pitié.

M. de Thiers vous dira peut-être que les habitants de sa ville sont des esprits mutins, querelleurs, inquiets, qui lui ont fait mille chicanes pendant le cours du procès ; il vous dira la vérité, mais enfin ce sont des hommes, je ne les trouve pas faciles à gouverner, mais je cherche à les soutenir parce qu'ils sont malheureux et travailleurs, les deux meilleurs titres qu'un homme puisse avoir...

Je ne vous demande point de pardons. Monsieur, de la longueur de ma lettre, je connais votre manière de penser, et d'après le sujet que je traite, je ne crois point vous avoir importuné. Je vous offre une bonne action à faire, et je m'attends à vos remei'ciements.

J'ai l'honneur d'être, etc.

L'excellent Barthélémy ne gagna point la cause : de Chanteloup, le 18 juin 1769, Crozat fit savoir à Montyon que toute insistance nouvelle était inutile... L'histoire ne dit pas si l'intendant mit alors à exécution ses projets et ses menaces ; mais tout ce que nous venons de rapporter montre assez combien ses relations avec la noblesse devenaient difficiles, et quels risques courait parla sa fortune administrative.

A la bande des mécontents, il ne manqua bientôt qu'un chef et une occasion. L'occasion, ce fut la crise parlementaire et ministérielle de 1770-1771 ; le chef, ce fut AL de Ghazerat, premier président delà cour des aides à Clermont-Ferrand.

Gharles-Antoine-Claude de Ghazerat ', Vicomte d'Aubusson

1. Sur les Ghazerat. v. Revue d'Auvergne, 1891, p. 161, cl Archives du Puy-de-Dôme ; on peut admirer d'assez beaux portraits des Ghazerat, au musée de Riom.

et Montel, Baron de Lignât, Bar et Gadignac, Seigneur de Ligones, Leychelles, Mirabelle, Saint-Agoulin et autres lieux, appartenaità une famille bourbonnaise, dont la noblesse remonte au xii^ siècle, mais qui ne craignit jamais de déroger en se mêlant d'administration, de judicature, ou même d'art manuel: le grand-père, ingénieur distingué, collabora aux travaux de Vauban ; le père présida la cour des aides de Clermonl ; le fils venait d'hériter de cette présidence, lorsqu'en 1767, à la mort de M. de Balainvilliers, intendant, il forma le projet de réunir sur sa tête la qualité de premier administrateur du pays et celle de premier magistrat ' : heureux, s'il pouvait de la sorte éviter à la noblesse locale, la venue d'un nouveau maître des requêtes, c'est-à-dire de quelque robin, ennemi des privilèges et redresseur des torts. Aussi bien, le cumul des fonctions judiciaires et administratives existait-il déjà dans deux ou trois provinces -, où la paix sociale et l'harmonie entre les ordi'es paraissaient admirables.

Lors de cette première tentative M. de Chazerat ne réussit point ; « ses démarches servirent seulement à découvrir ses vues ». Mais il n'en continua pas moins de mener la vie d'un magistrat vraiment né, fort riche et ambitieux à l'excès. Partageant le temps entre sa terre de Ligones, près de Lézoux, et son hôtel de Clermont-Ferrand •^, il tenait un grand état de maison, et son hospitalité, accueillante aux hommes, galante envers les femmes, rivalisait de succès et d'éclat avec celle de l'intendance. A la ville et au palais tousses comportements étaient ceux d'un futur chef, et laissaient dans les esprits, « la plus profonde persuasion que ses désirs, après s'être un fois élevés vers un objet aussi flatteur et aussi fort à sa bienséance que Tétait la double magistrature, avaient pu, il est vrai, s'assoupir, mais seraient prompts à se réveiller dès la première occasion et deviendraient plus vifs en s irritant par les obstacles mêmes '.

1. Lettre de M. Decazauvielh, subdélégué de Billom, à Montyon, le 2.3 mars 1771. Archives de i Assistance Publique.

2. Nous verrons bientôt que tel était le cas de la Provence. .3. Cet hôtel est aujourd'hui le palais de l'évêchc.

i. Lettre de M. Decazauvielh, citée plus haut.

Page 1