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l'intendance de PROVENCE 117
Voici d'autre part, comme « il drapait » le plus précieux et le plus passionné des collaborateurs de Meaupou, Tabbé Terray :
On se souviendra longtemps de la figure d'un grand homme voûté, aux traits forts et désagréables, ne sachant ni se tenir, ni marcher, sans dignité, sans grâce, avec des mouvements lents et sans ensemble; cette espèce de colosse avait la tête recourbée et semblait éviter d'être vu ; jamais il ne regarda personne qu'en dessous, et ses regards étaient indifférents et tristes, sombres et terribles ; une voix forte et un peu dure, un air froid, timide et malin à la fois, ou encore embarrassé comme celui d'un coupable qu'on prend en défaut, un rire affreux, niais et perfide, sans impression de gaieté, et presque
toujours fondé sur le malheur ou le désagrément d'aulrui Si on
eût rencontré un tel homme dans une forêt, on eût tremblé ; il était plus à craindre encore dans sa place.
L'abbé Terray, quoiqu'on pût se dispenser de le nommer après cette description, était né de parents obscurs et pauvres ; mais son oncle, médecin du régent, fit une fortune immense dans le système, attira son neveu à Paris et fit de l'abbé Terray son économe ; épargner était l'ambition de l'oncle, le neveu fut avare pour lui plaire, et ses services furent récompensés d'un petit collet et d'une charge de conseiller au parlement ; ses plaisirs étaient alors obscurs et crapuleux, tels que peuvent être ceux d'un homme vicieux et pauvre ; sa société était triste et plate ; c'était d'ailleurs celle de son oncle, à laquelle il joignit cjuelques personnes avec lesquelles le liait son
état Le médecin mourut, l'abbé se trouvant avec quatre-vingt
mille livres de rente, la tête lui tourna, ses mœurs changèrent, il parut un instant prendre le goût du luxe et il aurait dépensé, si la dépense ne lui eût pas coûté quelque peine. Il prit du moins des habits plus somptueux que ne le comportait son état, il prit aussi une femme avec plus d'indécence que ne l'admettait le libertinage ecclésiastique, mais surtout il donna bien plus dans le goût de la musique et il a fait les paroles et les airs d'un ou deux opéras ; il jouait assez bien do la musette, et la douceur de cet instrument devait faire un singulier contraste avec la dureté de sa figure ; c'est alors qu'il délibéra de quitter sa charge de conseiller au parlement pour jouir plus tranquillement de sa fortune ; ses amis le dissuadèrent de quitter le parlement: il y resta, comme il a pris depuis bien des partis, parce qu'il y était.
Il vivait alors avec son frère qui avait le ton plus dur et plus caustique que lui, était fort malin, mais nullement méchant, et aimait à
faire le bonheur de tous ceux qui l'entouraient. L'abbé logea donc avec lui sa maîtresse, parce qu'il lui était plus commode de l'avoir ainsi placée ; la femme de son frère n'était pas assez sage pour fermer les yeux sur cette indécence, ni assez vertueuse pour ne pas craindre une comparaison ; les deux frères qui ne s'étaient jamais aimés se brouillèrent et se séparèrent .
L'abbé emporta chez lui ses meubles et sa maîtresse, qui en faisait partie, quoiqu'elle eût encore des prétentions à l'honnêteté et à une certaine décence.
11 se livra à son métier sans l'aimer, parce qu'il lui rapportait de l'argent, et parce qu'il lui occupait son temps dont d ne savait que faire ; l'habitude, si puissante sur les âmes faibles, le conduisit par degrés à un travail plus assidu, il devint chef du conseil du prince de Condé et inspecteur de sa cour ; il n'eut plus un moment à lui dans la journée, mais il conserva toujours ses soirées pour une société obscure et pour des plaisirs qui auraient dû l'être. Pendan les vacances, il revenait à son caractère, allait à sa terre et ne voulait entendre parler d'aucune affaire, que des petits arrangements qu'entraîne l'administration d'une terre.
Il vécut ainsi jusqu'à ce que le chancelier, qu'il haïssait parce qu'il le connaissait et qu'il méprisait parce qu'il ne l'avait pas bien jugé, vînt le chercher pour le placer au contrôle général ; il n'aurait point intrigué pour y intervenir, mais il s'y laissa conduire.
Après son renvoi du ministère, il reprit ses anciens goûts, et, comme ses revenus étaient plus considérables, il prit des musiciens à ses gages, acheta des tableaux et des statues et reçut des femmes qui ne valaient pas moins que des filles ; pour se consoler de son origine, et de la haine publique, il se donna plus que jamais à la crapule et il eut le sort d'un vieillard qui veut être jeune.
Croirait-on qu'un homme qui avait été si indifférent pendant sa vie publique fut alors touché parle souci de sa réputation ? il ne se souciait pas, certes, qu'on dît de lui qu'il était honnête; peut-être même en eût-il été offensé, il eût cru que cela voulait dire un homme borné, mais il voulait qu'on le crût habile. . . .
Probité. — L'abbé Terray a laissé la réputation d'un homme qui avait de grands talents mais qui avait volé ; ce jugement me paraît injuste sur l'un et l'autre point, ainsi d'ailleurs que bien d'autres sentences du public.
Certainement l'abbé Terray n'était pas un homme délicat et désintéressé, il aimait l'argent comme une chose dont la possession est utile et qui devient le principe de beaucoup de jouissances ; ce n'é-
tail pas même un honnête homme, il n'avait point de principes de probité, et aurait volé si le vol lui eîit été nécessaire ; mais il n'avait pas un désir bien vif d'acquérir de l'argent, parce qu'il n'avait pas tous les goûts qui font trouver du plaisir à le dépenser ; il dépensait souvent, parce qu'il ne savait que faire de son revenu, et qu'il ne voulait pas augmenter sa fortune pour ses héritiers ; ce qu'il a légué par son testament, il ne l'a pas donné, il l'a enlevé à ses héritiers ; riche de patrimoine, de biens d'église, de traitements du roi, il avait un revenu au-dessus de sa dépense, et trouvait dans la facilité du roi des moyens de l'augmenter, qui le dispensaient des soins toujours' nécessaires, et de la fraude toujours dangereuse pour voler. . . .
Certainement il était de mauvaise foi, il mentait hardiment, mais plus imprudemment et plus maladroitement que ne le permet la décence ministérielle.
Les petits marchands trompent sur là mesure, les marchands plus forts ne falsifient point les poids, l'abbé Terray n'était pas de cette dernière classe, il était dans la vieille erreur que ti^omper c'est être habile. ..
Caractère. — Peindre son âme, c'est présenter un hideux tableau. Personne n'a jamais été plus personnel, plus insouciant pour les autres, personne, malgré des entours et des liens apparents, n'avait réellement une existence plus isolée. Il faisait le bien sans plaisir, le mal sans répugnance, l'un ou l'autre sans effort et même sans choix, selon que les circonstances le conduisaient ; la vue du malheur, le spectacle de la douleur ne lui faisait aucune impression ; il n'aimait pas, il ne haïssait pas, il était même rare qu'il désirât ; s'il n'avait pas craint, on aurait pu croire qu'il n'était capable d'aucun sentiment. Il n'en fallait rien attendre, à titre de justice, de reconnaissance, mais en le menaçant, on en faisait ce qu'on voulait. Facile, comme tout homme qui n'a ni volonté, ni goût, ni passion, il se laissait aller au cours de la société, et il y apportait au moins cette espèce d'agrément.
On ne lui a jamais connu d'amis, ni le besoin de confier ses sentiments et ses pensées ; il n'était pas mystérieux, et parlait assez ouvertement à l'homme que le hasard plaçait dans sa chamljre, mais qu'il n'aurait pas été chercher s'il ne s'y fût pas trouvé ; il aimait pourtant assez à revoir le lendemain l'homme qu'il avait vu la veille : ce n'était pas qu'il le préférât, ni qu'il s'y attachât, mais il lui était plus commode de ne pas changer de visage, dans sa société. On lui dit un jour que sa maîtresse n'avait ni esprit, ni amabilité ; il répon-
dit : 'I Cela peut-être, je n'y ai pas fait grande attention, mais je nai pas besoin de ces qualités pour l'usage que je fais d'elle ; et je l'aime mieux comme cela ; si elle avait de l'esprit, elle serait peut-être exigeante et gênante ; si elle était aimable, elle voudrait être aimée ; quand je puis, le soir, me dérober au travail, je passe chez elle : elle a du monde, cela me suffit ; quand nous sommes tête à tête, j'aime mieux qu'elle soit avenante qu'aimable. )>
Si on avait voulu dégoûter une femme du commerce des hommes, il aurait fallu lui faire connaître l'abbé Terray. Il avait choisi pour sa maîtresse une M™« deL. . . G... qui avait une taille, une corpulence, des bras, des tétons, une voix effrayante ! Elle était assez bien choisie pour être la femelle de cet abbé, il ne la payait pas, mais lui permettait de faire des affaires, ou fermait les yeux sur sa conduite, on voulut lui dessiler les yeux qui peut-être n'étaient pas tout à fait fermés, il se refusa à la lumière ; alors on l'avertit que les infamies de cette femme retombaient sur lui, qu'il en allait être la victime, qu'il serait chassé ; il se justifia en la sacrifiant, il se chargea même de la punition, prit une lettre de cachet, la mit dans sa poche, vécut avec sa maîtresse comme à l'ordinaire, sans cesser ses familiarités, dîna le jour même avec elle à son ordinaire, ne fut ni plus triste ni plus gai, après le dîner, il passa dans son cabinet, au lieu de passer dans lesalon et fit remettre à cette femme la lettre de cachet ; il ne revit plus son amie et n'y a plus pensé.
Une jeune femmedeses parents, l'enfant d'une ancienne maîtresse et qui peut-être lui tenait plus intimement qu'il ne disait, est celle de ses maîtresses à laquelle il a paru le plus attaché, peut-être parce qu'un fruit prohibé avait un goût exquis pour ce vieux coquin, peut-être parce que la jeune personne lui faisait connaître des plaisirs qui commençaient à s'échapper. On prétend qu'il avait cherché à la faire avoir au roi, et c'était peut-être là le motif pour lequel il lui marquait plus d'affection, car quand on a connu cet abbé, il est difficile de lui attribuer un sentiment; il est permis de dire de lui ce (jue sainte Thérèse dit du diable : le malheureux, il n'aime rien ' !
\i ces considérations théoriques, qui dénotent un bon élève de Montesquieu, ni ces portraits dont quelques touches ne
1 Archives de l'Assistance Publique. — Il existe un portrait de l'abbé Terraypar Montyon dansles Par-licularitéssurles ministres des finances: mais lefragmentquenous venonsde citer, et qui est inédit, dépasse de beaucoup en vivacité et en couleur tout ce que Montyon a jamais imprimé.
seraient pas indignes d'un Saint-Simon, ne parvenaient cependant à consoler lancien intendant d'Auvergne, de rinaction et de relTacement où il vivait. De leur côté, ses amis et ses protecteurs souffraient assez mal lidée que ce magistrat de trente-huit ans, tout rempli de science, de bonne volonté et de loyalisme, pût être à jamais écarté des places ; et, non seulement Trudaine, mais aussi « les plus fortes tètes du Conseil d'Etat», et les plus vénérables, les d'Aguesseau, les Lamoignon, les Marville. lui prodiguaient à Tenvi des marques de sympathie, des encouragements, et des exhortations '.
C'est alors qu'au mois de septembre 1771, sur la proposition de labbé Terray, et par l'intermédiaire de Monteynard, le ministère Ht offrir à l'ancien intendant d'Auvergne, l'intendance de Provence. Elle ne comptait point parmi celles que Montyon avait jadis postulées, et pour lune desquelles il avait obtenu un bon du roi. Aussi protesta-t-il ; le 17 septembre, il reçut, à la fois, de Terray etde .Monteynard, le billet suivant, que le premier lui envoya en minute, écrite de sa main, et le second en expédition :
Versailles le 16 septembre 1771.
L'intention du Roy, Monsieur, en vous envoyant en Provence n'est point de préjudicier àl'assurance que Sa Majesté vous avait donnée de différentes places lorsqu'elles viendraient à vaquer et Sa Majesté vous en confirme la promesse.
C'est une satisfaction pour moy, en vous assurant des bontés du Roy, de vous renouveler les sentiments avec lesquels j'ai l'honneur d'être, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur ^.
Monteynard.
Le 18, il consulta quelques amis ou parents, qui lui représentèrent tout le bénéliceà retirer, pour sa santé, d'un séjour au pays du soleil et de la lumière.
Le 19, il fit connaître son acceptation au Contrôleur Général et la commission fut signée le 20 ^.