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moment était venu d'attaquer directement et personnellement l'intendant et de provoquer sa disgrâce. Il ne leur manquait plus qu'une occasion et un prétexte : la disette des grains des années 1772 et 1773 leur procura Tune et l'autre.
Depuis redit de 1768 sur le commerce des grains, la Provence s'approvisionnait suivant un régime mixte. A l'intérieur de la généralité et dans les rapports qu'elle entretenait avec les autres provinces, le commerce des grains était libre ; mais la liberté s'arrêtait au port de Marseille et il était interdit d'y faire passer du blé soit à l'entrée, soit à la sortie. On voulait empêcher par là les exportations imprudentes qui auraient pu devenir des causes de disette; on comptait aussi limiter et régulariser les importations abondantes qui auraient pu constituer pour le commerce français une concurrence fâcheuse. Dans cette dernière vue, on avait concédé à une grosse société de navigation le monopole de 1 introduction des blés par le port de Marseille. Subventionnée et reconnue officiellement, l'entreprise s'intitulait Compagnie royale d'Afrique; l'usage s'était introduit d'en conférer la présidence à l'intendant, et par la vertu d'un tel usage, Montyon se trouvait, pour ainsi dire, deux fois responsable des approvisionnements de la province : une fois, en qualité d'intendant, une autre fois en qualité de président de la compagnie privilégiée.
Or, à l'automne de l'année 1772, on s'avisa du mauvais rendement des blés ; difTérentes communautés prirent de l'inquiétude, notamment celles de Toulon, Draguignan et Grasse. Elles s'en ouvrirent non pas à Montyon, mais aux procureurs du pays, et, dans une lettre du 6 septembre 1772, ceux-ci avertirent le Contrôleur général des circonstances multiples qui faisaient prévoir une disette prochaine. La lettre avait été rédigée par un des procureurs nés, l'assesseur d'Aix, M. Leclerc '. Ses collègues et notamment l'archevêque, en avaient un peu adouci les termes. Néanmoins, elle était encore des plus vives à l'égard de la Compagnie Royale d'Afrique, et, tant par insinua-
1. Toutes les citations et tous les détails concernant TalTaire Leclerc ont été tirés des Archives des Bouches-du-Rhone, C. 91 et C 1363, et du Journal des Xoiivelles du marquis d'Alherlas, t. IV, p. 1437 et suiv.
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lions que par affirmations, elle représentait celle-ci comme une œuvre daccaparement. « La Compagnie d'Afrique, disait d'un mot M. Leclerc, profite des malheurs publics pour s'enrichir, il appartient au roi de mettre tin à la disette, en révoquant un odieux privilèg-e, et en autorisant la libre introduction des blés étrangers dans les ports de Marseille et Toulon. » Montyon, directement visé par une plainte et par une demande aussi graves, s'en émut comme il convenait, et réclama une enquête sur les agissements de la société dont il était président. L'enquête ordonnée et conduite par M. de Boynes, ministre de la marine, révéla que la Compagnie, « bien loin de faire aucun monopole, avait donné à la traite des grains une attention particulière, que la Provence lui devait le secours, l'abondance et le bon marché qu'elle n'aurait peut-être pas pu trouver par d'autres voies, qu'elle avait presque toujours vendu ses grains à mesure qu'elle les recevait et que les négociants de Marseille se plaignaient même de ne pouvoir entrer en concurrence avec elle, à cause du bon marché auquel elle s'était fixée ».
Le 29 décembre 1772, M. Leclerc, ainsi convaincu d'imputation calomnieuse à l'égard de la Compagnie Royale d'.\frique, reçut, par 1 intermédiaire de l'intendant, une lettre de cachet l'exilant à quatre lieues de la ville d'Aix. Ses collègues, les procureurs du pays, furent considérés comme solidairement responsables de sa faute ; mais on ne pouvait ni révoquer les pouvoirs qu'ils tenaient de la constitution provençale, ni leur infliger à eux aussi la peine de l'exil ; on se contenta de les bannir d'une commission nommée par le roi et à laquelle il était fort honorable d'appartenir, la commission d'affouagement.
Montyon eut toujours le triomphe bruyant ; étant de passage à Versailles, il en prolita, cette fois, pour faire connaître à tous venants l'exil de Leclerc, la disgrâce des procureurs, et le succès de la Compagnie royale d'Afrique. On le tint dès lors, même parmi les indilTérents, pour le principal auteur et l'agent mystérieux des mesures qu'il annonçait ; les procureurs de Provence se crurent en droit de le considérer comme un ennemi et un ennemi qui s'était déclaré : ils lancèrent contre lui leur défenseur et leur protagoniste accoutumé, l'archevêque d'Aix.
L'archevêque de Cucé de Boisgelin était d'origine bretonne; arrivé en Provence à la même date que Montyon, il fut séduit d'abord, parla constitution locale et par le rôle qu'elle lui ménageait. Il embrassa donc ce rôle avec la volonté et le zèle d'un homme qui n'a jamais connu d'autre état, se pliant aux coutumes et même aux abus, épousant les préjugés et les querelles, mettant au service des ardeurs méridionales, l'entêtement de sa propre race, le prestige de son nom et de son caractère sacré, la puissance de son crédit, son activité et ses talents. Ceux-ci paraissent avoir été tout à fait remarquables ; prompt à s'échauffer, le verbe haut et le geste vif, l'archevêque passait à Aix ou à Tarascon pour un rempart invulnérable des intérêts publics, un champion des libertés, presque un tribun. Mais c'était aussi un négociateur; habile à se contenir et à dissimuler, enfoncé à la cour dans le parti de la Dubarry et de Mesdames Royales, il avait à l'occasion des finesses, des feintes, des glissements de diplomate ; avec cela l'habit, les sourires et la galanterie d'un prélat de ruelle, une facilité égale pour l'oraison funèbre et les vers licencieux, les façons d'un Bossuet qui descendrait jusqu'à traduire Ovide *.. .
Sitôt qu'il eut connu l'exil de Leclerc et l'humiliation infligée aux autres procureurs de Provence, l'archevêque courut la poste, vint à Versailles où Mentyon se trouvait encore, et, ces deux hommes également orgueilleux et personnels, aussi fermes l'un que l'autre dans leurs sentiments et dans leurs desseins, entamèrent à travers les bureaux, les antichambres, les salons et les galeries, un duel d'intrigue qui passionna tous les amateurs de ce genre d'escrime. «L'ai'chevêque et l'intendant sont mal ensemble, écrit au marquis d'Albertas, le 6 février 1773, le personnage qui le renseigne habituellement ; le premier m'a dit qu'on ne demandait pas mieux que de le pousser contre le second, mais qu'il n'en ferait rien. Gela veut peut-être dire précisément le contraire. Au reste l'intendant voit le contrôleur général, et a
1. On a de lui une traduction des Héroïdes, et aussi un Temple de Gnide qui dépasse de beaucoup celui de Montesquieu en légèreté ennuyeuse.
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<lu crédit dans les bureaux, excepté celui de Ménard, où Tarchevêque est le plus fort. »
Bientôt, à ce même marquis d'Albertas, qui est demeuré eu Provence, où son train seigneurial et son état de Président du •Conseil Supérieur lui procurent de lautorité, les deux adversaires eux-mêmes adressent simultanément leurs confidences: celles de Tarchevèque sont nerveuses, presque violentes; il écrit en homme qui a définitivement jeté le gant : «Jamais, dit-il, jamais je n'ai parlé et agi avec autant de chaleur et de confiance. J'ai parlé hautement, ouvertement ; mais quelle misérable petite intrigue sourde, subalterne, cachée, honteuse ! »
Quant à Montyon, nous le trouvons, pour la première fois, -quelque peu timide et défiant de lui-même; il alTeclele détachement: il fait bonne contenance, mais, derrière l'attitude qu'il s'est composée, on devine le trouble, l'hésitation, presque la peur.
«On a voulu me faire quelques tracasseries, mande-t-il brièvement, le 26 janvier 1773, mais elles n'ont pas bien l'éussi. » Et le 28, il ajoute : « Vous avez pu être surpris des accusations secrètes intentées contre la Compagnie d'Afrique ; il y a eu ici d'autres démarches qui, avec la grâce de Dieu et de mon bon ange, n'ont pas eu grand succès, et si on a voulu me nuire, comme il y a apparence, on s'est un peu trompé.»
Même note, le 9 février :
On est admirable de croire que je prends de l'humeur sur l'afTaire •de la Compagnie d'Afrique, je vous réponds que je ne donnerai pas cette satisfaction aux personnes qui, sous mains, veulent me nuire...
N'a-t-on pas encore voulu faire une autre affaire? n'a-t-on pas dit que j'avais parlé mal de M. le Prince de Marsan *, autre fausseté qui n'a pas eu plus de succès.
Quand on a un peu vécu, on sait que penser de toutes ces aventures et n'y répondre que méthodiquement; j'ai assez vécu dans les provinces pour en connaître les tracasseries et ne me soucier que d'avoir raison,
1. Le prince de Marsan avait succédé au Marquis de Rochechouarl, comme lieutenant sréncral de la Provence.
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Ce fut l'archevêque qui l'emporta : muni de lettres protestatives rédigées par la noblesse de Provence et par les procureurs du pavs, porteur d'un mémoire rétrospectif et qui constituait contre l'intendant un véritable réquisitoire, le prélat obtint de Louis XV que les mesures, prises contre Leclerc et ses collègues, fussent immédiatement rapportées ; les ministres, qu'ils s'appelassent de Boynes,Terray ouïe duc de J.a ^>illère, durent s'excuser àl'envi auprès de la noblesse et des procureurs de Provence, sur la nécessité où ils s'étaient trouvés d'accorder à la Compagnie Royale d'Afrique une brève satisfaction morale. Quant à Montyon, son abattement nous a été peint d'une touche brève comme un éclair de lame, dure et blessante comme l'acier: «Voilà donc tout fini, écrit l'archevêque! et de quelle manière satisfaisante pour l'administration de la Provence, pour M. Leclerc, et pour moi, l'archevêque d'Aix 1 L'ordre d'exil était révoqué le mercredi ; le dimanche on l'apprit à ^'ersailles ; on pâlit, en sécriant: je suis perdu, je suis déshonoré. »
Montyon, en elfet, ne se releva pas ou se releva mal du coup qui était ainsi porté à son autorité administrative. Il essaya bien de reprendre avec les procureurs du pays une conversation et des rapports tro]) longtemps interrompus; comme la disette continuait, et à la suite d'une émeute, dont la ville d'Aix avait été le théâtre, il leur écrivit :
De Paris, le 21 avril 1773.
J'étais à ma terre, messieurs, lorsque j'ai appris l'événement arrivé à Aix, à roccasion de la cherté des grains ; je suis revenu sur-lechamp, et mon premier sentiment, comme ma première occupation a été de me donner des soins pour vous procurer les secours qu'exige la situation. Le ministre a pris des mesures à cetefTet '.
Les procureurs ne répondirent pas à ces avances, et, peu de temps après, lorsque l'intendant arriva lui-même dans sa généralité, les visages marquèrent la surprise ou le mécontentement : personne ne comptait plus le revoir; chaque matin, de bonnes
l. Archives (les Boiiches-dii-Rhône. C. 1017.
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langues lui désignaient quelque nouveau successeur. Vainement, clans la nuit du 26 juillet, il partit d'Aix, en proie à la fièvre et à la colère, pour s'opposer à la cabale que l'archevêque continuait de mener contre lui ', vainement, il dut faire valoir son zèle éprouvé, ses services reconnus, son loyalisme. Le 19 août, il reçut, écrit tout entier de la main de Tabbé Terray, l'étrange billet qu'on va lire :
Compiègne, le 18 août 1773.
^'ous avez dû penser, Monsieur, après tout ce qui s'est passé cel hiver, que je chercherais roccasion de vous rendre plus utile au service du Roy que vous ne pouvez lètre en Provence. La division qui s'est élevée entre vous et les principaux administrateurs de la province, et que j'ai vainement tâché d'assoupir, m'a persuadé que vous vous prêteriez sans peine à la transaction que j'ai proposée au Roy et que sa Majesté a agréée.
Vous êtes nommé à l'intendance de La Rochelle et M. de Sénac à celle de Provence. Je lui écris de se disposera passer promptemenl à sa destination pour prendre les connaissances préalables à la prochaine assemblée. A votre égard, plus tôt vous reviendrez ici, plus tôt vous serez en état de rendre au Roy dans la généralité de La Rochelle les services qu'il attend de vous. Sa Majesté me charge de vous assurer que ce nouvel arrangement n'est l'effet d'aucun sujet de mécontentement. L'intendance de La Rochelle n'est pas moins importante que celle de Provence; vous y trouverez même plus d'occasions d'y donner des preuves de votre zèle. Vos intérêts n'en souffriront point.
J'attends votre réponse pour faire valoir auprès du Roy la résignation avec laquelle vous vous portez à tout ce qui peut lui plaire. Je crois vous obliger et vous servir. Monsieur, en vous évitant les peines que votre division personnelle avec les principaux administrateurs de Provence ne pouvait manquer de vous causer continuellement. C'est le premier motif qui m'a engagé de proposer au Roy cette translation.
Je suis, Monsieur, avec un véritable attachement, votre très humble et très obéissant serviteur,
L'abbé Terray 2.