‹ Auguste Choisy et l'art de bâtir chez les anciensChapitre 6 sur 7 · TOO · texte numérisé non relu

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ment ressortir l'importance capitale. La nature des matériaux, jointe à la considération de l’outillage destiné à les mettre en œuvre, voilà ce qui donne, avant tout, l’explication des formes caractéristiques des édifices de tel ou tel pays à telle ou telle époque.

Pour n’en citer qu'un exemple très simple et qui ne porte que sur un détail, mais qui paraîtra sans doute assez frappant, Choisy fait remarquer que l’ancienne architecture chinoise n’utilisant que des assemblages par ligatures qui ne permellaient point d'établir dans un même plan les maîtresses pièces d’une charpente de toiture, le chevronnage reposant sur ces pièces prenait nécessairement la forme d’une surface gauche, d’où, par mutuelle intersection de ces surfaces gauches, ces arêtes relevées sur les angles où l'on avait tendance à ne voir qu’un caprice d'imagination extrèmeorientale.

D'ailleurs, à côté de ces formes logiques, Choisy ne néglige pas. de faire la part des traditions et des survivances qui lui fournissent la clef de nombre de curieuses dispositions. Il s’est aussi attaché à une analyse profonde du système des proportions, et cette étude l’a conduit à reconnaître que, partout, ce système résulte soit de rapports arithméliquement simples établis entre les divers membres de l’ordonnance, soit de la subordination des tracés à une loi géométrique simple.

. Notons, en passant, la curieuse observation relative à la prédominance de l’emploi, dans ces proportions, des nombres impairs ou des nombres carrés (sommes de nombres impairs successifs), ainsi qu’à l’exclusion radicale de ce nombre 13, objet d’une superstition bizarre à laquelle on à voulu, à tort, attribuer une origine chrétienne, attendu qu’elle se retrouve dans des pays restés réfractaires au christianisme, comme la Perse où l’on n’ose pas prononcer ce nombre 13. ee

On ne peut non plus manquer d’être frappé de la façon magistrale dont Choisy sait mettre en lumière, pour chaque architecture, les origines dont elle dérive. Cette étude n’est autre chose que celle des courants mêmes de la civilisation, et, par là, cetle vaste synthèse rentre dans le cadre de l’histoire générale ; c’est surlout en ce sens qu’elle intéresse, comme nous l'avons dit, la haute culture intellectuelle. L'auteur a d’ailleurs su rendre aisément saisissables les résultats de ses profondes recherches dans celte voie, au moyen de cartes sur lesquelles sont tracés les courants qu’il a su si habilement discerner.

Mais ce n’est que par la lecture même du livre, que l’on peut

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avoir la notion de sa parfaite ordonnance, de l’abondance et de la précision des diverses informations, de la richesse et de l’originalité des aperçus, de la solidité, en même temps que de l’ingéniosité, dela critique qui, en font une œuvre accomplie.

Après le labeur écrasant que représente un tel ensemble de recherches et de publications, on eût pu croire que Choisy, parvenu à l’âge de la retraite, aurait aspiré à quelque repos, se replongeant dans la lecture des vieux auteurs qu’un humaniste tel que lui était si particulièrement à même de goûüler. C'eùt été -mal le connaître. Il s’appliqua, en effet, à l’étude d’un vieil auteur latin, mais non par délassement d'esprit, en fait pour metire au jour une œuvre nouvelle, non moins importante que les précédentes et qui eùt peut-être suffi à remplir toute la carrière d’un autre que lui.

Au cours de ses recherches sur l’art de bâtir, il avait eu fréquemment l’occasion de puiser des renseignements chez celui qui, dans l'antiquité, en avait si abondamment disserté : Vitruve.. Or, cette fréquentation du vieil auteur l’avait amené à se convaincre que ses transcripteurs l’avaient outrageusement défiguré sur de nombreux points, et que ses commentateurs en avaient donné bien souvent des interprétations erronées.

Il entreprit donc, en cette dernière partie de sa carrière, de rétablir le texte de Vitruve en toute exactitude pour en donner une version française intégrale, savamment commentée ; de là, une des œuvres les plus fortes qui soient sorties de sa plume et où s’est affirmée, peut-on dire, une nouvelle face desa puissante intelligence.

Le texte exactement rétabli du vieil auteur et sa traduction placée en regard, alinéa par alinéa, occupent deux des quatre volumes, les tomes IL et LIL du Vifruve (1) de Choisy, véritable modèle d’une publication de grande érudition, pour le soin apporté à, la rigoureuse correction du texte, la scrupuleuse fidélité de la traduction, l'excellente classification des matières, la clarté des correspondances établies entre les diverses parties de l'ouvrage, l’heureux choix de la notation des références et la judicieuse disposition des tables rendant toutes les recherches, à travers les quatre NOTES de la plus extrême facilité.

(1) 4 vol. gr. in-8°, respectivement de 386, 325, 295 pages et 95 planches, à l'imprimerie Lahure ; 1909.

La publication eût pu, à la rigueur, se borner aux deux volumes contenant le texte et la traduction ; elle n’en eùt pas moins constitué une œuvre érudite de premier ordre. Mais, en réalité, Choisy nous a donné bien davantage. A cette partie principale il a ajouté, sous forme du tome [, une analyse critique détaillée du grand traité de Vitruve, qui y projette la plus vive, la plus éclatante lumière. Cette analyse, dit: M. de Dartein, « renferme toute la matière du traité, méthodiquement distribuée, traduite en un langage clair et concis, débarrassée des longueurs et dés digressions de l'original, et s’il y a lieu, brièvement expliquée et commentée ». C’est que, même correctement rélabli, même exactement traduit, le texte du vieil auteur latin n’est pas toujours, tant s'en faut, aisément compréhensible, Avec sa pénétrante intelligence, Choisy en a partoul rigoureusement démèêlé le sens pour nous permettre à notre tour de le saisir sans nul effort, dans <a langue si admirablement claire ct précis2.

Il ne s’est, au reste, pas borné à. En suivant le (Et pas à pis, il est parvenu — ce dont, sans doute, lui seul était capable — à donner le dessin, toujours sous forme de perspective axonométrique, des divers objets décrits plus ou moins neltement dans le texte. Ces dessins remplissent les 95 planches dont se compose uniquement le tome IV. Est-il besoin d’insister pour faire ressortir ce qu'a pu exiger d'intelligence et de labeur un pareil travail et ce qu'il projette de lumière sur l’ensemble de l’œuvre ?

Choisy n’a, d’ailleurs, laissé de côté aucune des parties accessoires du traité de Vitruve, qui, en dehors de l'architecture même, constituant son sujet principal, s'attache à diverses branches de connaissances que, de façon plus ou moins subtile, les anciennes y rattachaient. Tel est le cas, par exemple, de la théorie de la musique, à laquelle Choisy, spécialement compétent, a pu ajouter des commentaires du plus haut intérêt. Tel est aussi celui des machines de guerre, qui a été pour Choisy l'occasion de Lirer des descripliôns pourtant assez confuses de Vitruve, des éléments de dessins cotés d’une telle précision qu'ils pourraient, sans plus, permettre la construclion effective de ces engins.

Si nous sommes redevables par [à à Choisy d’une foule d’informaltions curieuses et intéressantes, on peut hardiment ajouter que, de son côté, Vitruve ne lui est pas moins redevable pour avoir, grâce à lui, reconquis toute sa valeur d’auteur didactique, que lui avaient quelque peu fait perdre les défigurations nombreuses, graves parfois, qu'il avait eu à subir à travers le temps.

Lorsqu'on se rend bien compte de la grandeur, de la richesse, de l'originalité de l’œuvre de Choisy, on ne peut manquer de s'étonner qu'elle n’ait pas, de son vivant, valu à son auteur de plus hautes distinctions que celles dont il a été gratifié.

Il s’est bien, il est vr j, vu attribuer en 1903, Le prix Bordin par l’Académie des Enseripliots Éettwes, en 1904, la grande médaille d’or décartiée ra one, au nom du Roi, par l'Institut royal des architectes britanniques, distinction d'autant plus précieuse, qu'elle n’a été que très rarement accordée à des étrangers,

Mais, sans paraître pour cela céder à une sorte de fétichisme académique, on peut se demander comment, avec un bagage d’une aussi rare el aussi haute qualité, Choisy n’a pas été appelé à siéger à l’Institut de France ? À première vue, cela semble inexplicable. La vérité — il faut qu’on le sache — est qu'il ne l’a pas voulu. [1 n’admettait pas que l’on püt postuler des honneurs pour soimême, et l’obligation de faire acte de candidat répugnait trop fortement à sa manière de voir pour qu'ilse pliât Jamais à cette formalité.

Sans méconnaître ce qu’un tel scrupule a d’élevé, on peut le tenir pour quelque peu exagéré. Ainsi que le signataire de cet article a eu l’occasion de le dire ailleurs (4), « moins dans un but de frivole vanité que par suite du sentiment, en somme très légitime, qui consiste à rechercher par une consécration de haute portée, la reconnaissance, en quelque sorte, officielle, de la réussite des efforts qu’ils ont dépensés au service de la science, la plupart des savants, arrivés à un certain stade de leur carrière, nourrissent des ambitions académiques. Il leur faut, pour satisfaire ces ambitions, prendre leur parti de certaines démarches voulues par l'usage ». :

La généralité de cet usage est bien de nature à lever la sorte de répugnance que l’on pourrait avoir à s’y plier.

Aureste, lorsque des hommes comme Pasteur ou Henri Poincaré n’ont pas cru devoir s’y dérober, on est sans doute en droit de considérer qu’il ne porte nulle atteinte à la dignité de celui qui s’y soumet. Choisy, toutefois, se montra, sur ce point, absolument irréductible.

Sachant sur quel pied d'intimité je me trouvais avec lui, plusieurs membres de l’Académie des Inseriptiüns et Belles-Lettres, de

" Fois des Sentiers d' Büclide. Souvenirs el Causeries, p. 233 (he z Plon).

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