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VIII PREFACE

Ce n'est point un exposé de sa doctrine : un seul chapitre complet, à titre de spécimen, de la façon dont Auguste Comte traite des questions morales et sociales ; soixante-quinze morceaux détachés, pris presque au hasard, sur la religion, la morale, la politique, l'histoire, etc., dont aucun n'est banal, qui ne ressemblent en rien à l'étrange jargon des prétendus « sociologues » du jour, ni à celui de ses soi-disant disciples.

C'est une lecture sérieuse, qui demande à être faite avec attention. Mais comme ouest récompensé d'un léger effort par des fruits abondants et délicieux !

Auguste Comte a construit un boulevard inexpugnable et forgé des armes invincibles contre les sophistes anciens et modernes, pour la défense des institutions fondamentales de toute société, résultant directement de notre immuable nature : religion, gouvernement, famille, propriété.

Remontant à la source, alors inaperçue, de toute anarchie intellectuelle et morale, il dénonçait, il y a plus de soixante ans, la science pure, la science officielle, la science académique, comme le siège du principal désordre, le foyer de corruption, d'où émanait le funeste dérèglement des intelligences contemporaines.

L'esprit de révolte sous toutes ses formes ne sera dompté, l'irruption anarchique du délire occidental enrayée, un ténébreux matérialisme à jamais éteint, les dangers universels de l'irréligion ne seront conjurés que par l'œuvre de salut du noble génie, persécuté, privé de ses moyens d'existence par le monde savant dont il dépendait, mort il y a quarante ans dans une navrante pauvreté, mort obscur, délaissé, méconnu.

Fait le 1°' centenaire d'Auguste Comte.

l'un des exécuteurs testamentaires d' Auguste Comte.

CONSERVAÏIXUI

L'ospril positif, longtemps borné aux plus simples études, navant pu s'étendre aux plus émincutes que par une succession spontanée de degrés intermédiaires, chacune de ses nouvelles acquisitions a dû s'accomplir d'aboi"d sous lascendant exagéré des méthodes et des doctrines propres au domaine antérieur.

C'est dans une telle exagéi'ation que consiste, à mes veux, l'aberration scientifique à laquelle l'instinct public applique sans injustice la qualification de matériaUsme, parce qu'elle tend, en etTet, à dégrader toujours les plus nobles spéculations en les assimilant aux plus grossières.

Une semblable usurpation était d'autant plus inévitable ([uc partout elle repose sur la dépeudauce nécessaire des phénomènes les moins généraux envei's les plus généraux, d'où résulte une légitime influence déductive, par laquelle cha([ue science participe à l'évolution continue <le la science suivante, dont les inductions spéciales ne pourraiont autrement ac([uérir une suffisante rationalité.

Aussi toute science a-t-elle du longtemps lutter contre les envahissements de la précédente ; et ces conflits subsistent encore, môme envers les plus anciennes études.

Ils ne peuvent entièrement cesser que sous l'universelle discipline de la saine philosophie, qui fera partout prévaloir un juste sentiment hahituel des vrais rapports encyclopédiques, si mal appréciés par l'empirisme actuel.

En ce sens, le matérialisme constitue un danger inhérent à l'initiation scicnlifique, telle que jusqu'ici elle dut s'accomplir, chaque science tendant à absorher la suivante au nom d'une positivité plus ancienne et mieux établie.

Le mal est donc plus profond et plus étendu que ne le supposent la plupart de ceux qui le déplorent.

On ne le remarque aujourd'hui qu'envers les plus hautes spéculations, qui, eneifet,)- participent davantage comme subissant les empiétements de toutes les autres ; mais il existe aussi, à divers degrés, pour un élément quelconque de notre hiérarchie scientifique, sans même excepter sa base matliématique, qui semblerait dabord en être naturellement préservée.

Un vrai philosophe recounaiL autant le matérialisme dans la tendance du vulgaire des mathématiciens actuels fi absorber la géométrie ou la mécanique par le calcul^ que dans l'usurpation plus prononcée de la physique par l'ensemble de la mathématique, ou de la chimie par la physique, surtout de la biologie par la chimie, et enfin dans la disposition constante des plus éminents biologistes à concevoir la science sociale comme un simple corollaire ou appendice de la leur.

C'est partout le même vice radical, l'abus de la logique déductive, et le même résultat nécessaire, l'imminente désorganisation des éludes supérieures sous l'aveugle domination des inférieures.

Tous les savants proprement dits sont donc aujourd'hui plus ou moins matérialistes, suivant la simplicité et la généralité plus ou moins prononcées des phénomènes correspondants.

Les géomètres se trouvent ainsi le plus exposés à cette

iiborralion. (ra|)rôs leur Iciulancc involonlairo à conslihicr runilé sj)t''cnlaliv(' par l'asceiulant univorsel «les plus grossièros conlomplalions'numériquos, géomôtriquos ou nit'canicjurs.

Mais les Lioio^isles «jui réclament le mieux cuulre une (elle usurpation méritent, à leur tour, les mêmes reproches, ([uantl ils prétendent, par exemple, tout expli- «[uer en socioloijie par des iniluences purement secondaires de climat ou de race, pnisqu'ils nn^connaisscnt alors les lois fondamentales, que peut seule dévoiler une combinaison directe des inductions historiques.

Cette appréciation philosophique du matérialisme explicjue à la fois la source naturelle et la profonth- injustice de la grave méprise dont j'indique ici la reclilication décisive.

I.oin que le vrai positivisme soit aucunement favorable à ces dangereuses aberrations, on voit, au contraire, qu'il peut seul les dissiper irrévocablement d'après son aptitude exclusive à procurer une juste satisfaction aux tendances très légitimes, dont elles notTrent qu'une enipiri(jue exagération.

Jusqu'ici le mal n'a été contenu que par la résistance sp(»ntanée de l'esprit théologico-mélaphysique ; et cet oflice provisoire a constitué la destination, indispensable quoique insuffisante, du spiritualisme proprement dit.

Mais de tels obstacles ne pouvaient empêcher l'énergique ascension du matérialisme, ainsi investi, aux yeux de la raison moderne, d un certain caractère piogressif, par sa liaison prolongée avec la juste insurrection de 1" humanité conti'e un régime devenu rétrograde.

Aussi, malgré ces impuissantes protestations, l'oppressive domination des théories inférieures compromet-elle beaucoup aujourd'hui l'indépendance et la dignité des études su[)érieures.

En satisfaisant, au delà de toute possibilité antérieure, à ce qu'il y a de légitime dans les prétentions opposées du matérialisme et du spiritualisme, le positivisme les écarte irrévocablement à la fois, l'un comme anarchique, l'autre comme rétrograde.

Ce double service résulte spontanément de la simple fondation de la vraie hiérarchie encyclopédique, qui assure à chaque étude élémentaire son libre essor inductif, sans altérer sa subordination déductive.

Mais cette conciliation fondamentale sera surtout due à l'universelle prépondérance, logique et scientifique, que la nouvelle philosophie pouvait seule procurer au point de vue social.

En faisant ainsi prévaloir les plus nobles spéculations, oij la tendance matérialiste est la j)lus dangereuse et aussi la plus imminente, on la représente directement comme non moins arriérée désormais que son antagoniste, puisqu'elles entravent également l'élaboration de la science linalc.

Par là, cette double élimination se trouve môme liée à rensomble de la régénération sociale, que peut seule diriger une exacte connaissance des lois naturelles piopros aux phénomènes moraux et politiques.

J'aurai bientôt lieu de faire aussi sentir combien le matérialisme sociologique nuit aujourd'hui au véritable art social, comme disposant à méconnaître son principe le plus fondamental, la division systématique des deux puissances, spirituelle et temporelle, qu'il s'agit surtout de rendre maintenant inaltérable, en reprenant, sur de meilleures bases, l'admirable construction du moyen âge.

On reconnaîtra ainsi que le positivisme'n'est pas moins radicalement opposé au matérialisme par sa destination politique que par son caractère philosophique.

Alin (le rondre celle sonimairo appréciation, à la fois pins impartiale et pins décisive, j'y ai écarté à dessein les graves incnlpations morales qne suscite ordinairement une telle; accusation.

Même quand elles sont sincères, ces imputations, si souvent démenties par l'expérience, se trouvent, en efTet, contraires à la vraie théorie de la nature humaine, puisque nos o|)inions, saines ou vicieuses, sont lieureusement incapahles d'exercer sur nos sentiments et notre conduite l'empire absolu ({u'on kMir attribue communément.

D'après leur relation provisoire avec l'ensemble du mouvement d'émancipation, les aberrations matérialistes furent, au contraire, souvent liées, chez les modernes, aux plus généreuses inspirations.

Mais, outre que cette solidarité passagère a déjà cessé, il faut aujourd'hui reconnaître que, même dans les meilleurs cas, une telle tendance intellectuelle a toujours altéré, à un certain degré, l'essor spontané de nos plus nobles instincts, en disposant à écarter ou à méconnaître des phénomènes affectifs, que ces grossières hypothèses ne pouvaient représenter.

On en voit un exemple trop décisif, dans le déplorable arrêt prononcé par l'éminent Cabanis contre l'admirable chevalerie du moyen âge.

Quoique le cœur de ce philosophe fût aussi pur, et même aussi tendre, que son esprit était élevé et étendu, le matérialisme contemporain l'a essentiellement empêché d'apprécier l'heureuse organisation du culte habituel de la fenime chez nos énergiques ancêtres.

En concevant l'ordre comme immobile, sa théorie préliminaire a pu surgir dans l'antiquité, et le grand Aris-

6 ArGDSTE COMTE CONSERVATEUR

tote l'ébaucha admirablement, de même que. en biologie, les spéc'.ilations purement statiques y naquirent sans aucune conception dynamique.

Mais toute idée réelle de progrès social était nécessairement étrangère aux philosophes anciens, faute d'une suffisante manifestation historique du mouvement continu de l'humanité.

Ce mouvement a commencé à devenir, au moyen âge, assez prononcé pour susciter un premier instinct réel de notre perfectibilité, par l'universelle persuasion de la supériorité du catholicisme sur le polythéisme et le judaïsme, même avant que la substitution du régime féodal au régime romain complétât cette appréciation spirituelle par une indispensable confirmation temporelle.

Quelque confus que dût être ce sentiment piimitif du progrès humain, il présentait déjà un haut degré d'énergie et de popularité, trop amorti ensuite dans les luttes théologico-métaphysiques.

11 faudra toujours remonter jusque-là pour comprendre la véritable origine de cette ardeur progressive, qui distingue Tensemble de la grande famille occidentale et qui y a spontanément contenu tant d'aberrations doctorales, là surtout où la métaphysique protestante ou déiste a le moins altéré les nobles inspirations du moyen âge.

Pour compléter cette indication des tendances propres à la nouvelle situation française, il suffit de noter que la marche générale des débats, et surtout des événements, en faisant mieux ressortir qu'auparavant le besoin fondamental dune véritable doctrine universelle, propre à contenir les divagations et à éviter ou corriger les per-

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turbalions. inaiiifcslc aussi la nécossilL' spi'cialc de l;iulnlil»' spirituollo. qui pout soulr assurci- rcnicacilo pralii|ur «Inné tollo philos()[)lMO.

Au milieu do leurs iuuouilu'ahles diveriioncos, loules nos sectes niétapiiysi(|ues s'accordent sponlant'nienl sur celle intiiue confusion des deux puissances éh-menlaii-es. qui, ilepuis le xiv" siècle, conslilua de plus en plus, surtout sous l'impulsion protestaule. le principal dog;me révolutionnaire, en haine du régime propre au moyen àçro.

(>ommc leurs pères grecs, les prétendus philosojilies modernes, psychologues ou idéologues, ont toujours convoité la suprême concentration des divers pouvoirs humains ; ils ont même propagé cette aberration chez les savants spéciaux.

Le positivisme systématique fait seul apprécier aujourdhui l'admirable instinct qui poussa tous les hommes éminents du moyen âge à introduire, entre la puissance morale et la puissance politique, une division fondamentale, chef-d'œuvre social de la sagesse humaine, et seulement trop prématurée alors pour comporter un succès irrévocable, soit d'après la nature théologique des principes dirigeants, soit par le caractère militaire de l'existence active.

Cette séparation nécessaire, j)rinripale base du régime final, n'est maintenant comprise et respectée que dans la nouvelle école philosophique, sauf les sympathies spontanées que conservent encore, sans aucune formule, les populations préservées du protestantisme.

Dès le déhut de la révolution, l'orgueil doctoral a directement tendu vers l'omnipotence sociale qu'il avait toujours rêvée comme le type id(''al de la perfection politique.

Ouoique les progrès naturels île la raison publique intei'disent déjà tout dangereux essor à cette uto[)ie n'irograde, ils sont encore trop peu syst('mati([ues pour empêcher, à cet égard, des tentatives caractéristiques.

Tous les novateurs métaphysiques aspirent donc, plus que jamais, à la suprématie pratique et théorique, maintenant que la situation ne borne plus leurs ambitions aux simples existences ministérielles.

La profonde diverg^ence de leurs opinions respectives, et leur commune discordance avec le milieu actuel, empêchent de ciaindre qu'ils parviennent jamais à entraver sérieusement la liberté de discussion, en nous imposant la vraie consécration légale d'une doctrine quelconque.

Mais ils l'ont assez tenté déjà pour éclairer l'esprit public sur le caractère nécessairement oppressif de toute théorie sociale contraire au vrai principe fondamental de la politique moderne, la séparation normale des deux pouvoirs essentiels.

Cet essor perturbateur des ambitions métaphysiques tendra donc à faire spécialement apprécier les démonstrations décisives de la nouvelle philosophie, qui, de plus en plus, représentera cette division comme également indispensable à l'ordre et au progrès.

Si les penseurs positivistes continuent d'éviter toute séduction contraire à leurs convictions, leur paisible attitude spéculative, au milieu de cette vaine agitation politique, achèvera de réconcilier le public impartial avec celte grande notion, entièrement affranchie désormais des croyances qui durent présider à sa première ébauche historique.

Ce contraste involontaire fera de plus en plus sentir que la vraie liberté, comme la convergence réelle, ne peuvent aujourd'hui émaner que des doctrines positives, seules capables de supporter une discussion complète, parce que seules elles reposent sur de véritables démonstrations.

Mûrie par une situation décisive, la sagesse vulgaire imposera bientôt aux philosophes, avec une irrésistible énergie, l'obligation continue de concentrer tous leurs efforts vers le gouvernement direct des esprits et des

( (l'urs, sans aucinie tendance à la domination trni]M»relle, dont la poursuite tirera dès lors éii^ée chez eux en symptôme irrécusable de Tinipuissance mentale et même de linsuflisance morale.

L'abolition de la royauté assure d'ailleurs aux vrais penseurs une pleine liberté d'examen, et même d'exposition, tant qu'ils sauront assez respecter les conditions d'ordre.

Car rémanci|)alion tliéologique se trouve ainsi complétée par l'extinction de ce dernier reste du réi;ime des castes, qui jusqu'alors concentrait chez une famille exceptionnelle la décision régulière des hautes questions sociales.

(Juelles que puissent devenir les velléités oppressives des magistratures républicaines, cet attribut royal ne saurait passer sérieusement à des pouvoirs purement temporaires, qui, même individualisés, émanent toujours de sulTrages incompétents.

La i)hilosophie positive démontrera sans difficulté que de tels mandataires sont pi'esque aussi étrangers que leurs commettants aux conditions logiques et scientifiques qu'exige aujourd'hui toute élaboration systématique des doctrines morales et sociales.

Ces autorités, dépourvues de sanction spirituelle, peuvent bien déterminer l'obéissance au nom de l'ordre ; mais elles ne sauraient obtenir un vrai respect qu'en se renfermant scrupuleusement dans leurs attributions temporelles, sans chercher aucune suprématie menlale.

Avant même que le pouvoir central parvienne à ses vrais organes pratiques, la situation républicaine aura fait assez ressortir cette conséquence nécessaire chez une population déjà purgée de tout fanatisme rétrograde ou anarchique.

Luc telle réaction s'y développera d'autant mieux que I 'S sollicitudes croissantes relatives à Tordre matériel

détourneront davantage les antorités actives de toute prétentioQ envers 1 "ordre spirituel, dont la reconstruction se trouve ainsi pleinement réservée aux libres penseurs.

Il n'y a rien de fortuit, ni même de personnel, dans le pas immense que l'ensemble de ma carrière a déjà réalisé envers la liberté d'exposition, d'abord écrite, puis orale, sons divers régimes oppressifs.

Tout vrai pbilosophe obtiendra désormais une équivalente faculté, en offrant, comme moi, les justes garanties, intellectuelles et morales, que le public et le magistrat doivent exiger des organes systématiques de l'Humanité.

Quelques violences que puisse jamais inspirer un besoin empirique de comprimer les niveleurs, j'ose assurer que les constructeurs seront toujours respectés, et bientôt invoqués au secours d'un ordre public qui ne peut plus se passer longtemps d'une sanction rationnelle.

D'api-ès une telle disposition générale, le positivisme ne doit jamais dissimuler la relation fondamentale de la réorganisation spirituelle qu'il vient accomplir avec l'admirable ébauclie qui constitue le principal caractère du moyen âge.

Loin de proposer à l'iiumanité un(^ régénération dépourvue de tous antécédents, nous nous honorerons toujours d'appeler aujourd'hui sa maturité à réaliser enfin la noble tentative que conçut son adolescence avant que les conditions mentales et sociales permissent un succès décisif.

Nous sommes trop pleins de l'avenir pour craindre jamais d'être sérieusement taxés de retour au passé. Cette imputation serait surtout étrange chez ceux de nos adversaires qui font aujourd'hui consister la perfection poli-

ticino (\i\u< la (•(>iirii>i(>n primilixr, <i)it IIhmh rali(|U('. soit niililaii'o. des ilciix piiissaiiccs ('Iriiicnlaires.

Leur st'paralii»!! au moyoïi àijc constiluc le plus grand pas qu'ait pu faire jusqu'ici la théorie générale de l'ordre social. Quoique sa réalisation finale fût réservée à de nn'illiMU's teuips, cette tentative caractéristique n'eu a pas moins nuirqué le but essentiel, et même ébauché les principaux ri'sullats.

C'est là que remonte ce dogme fondamental de la subordination continue de la politique envers la morale, qui distingue la sociabilité moderne, et qui, malgré de graves et fréciuentes atteintes, a toujours survécu, même à la chute <les croyances qui d'abord le proclamèrent, comme le montre aujounlliui sa sanction républicaine chez la nation la mieux émancipée.

Ile là date, par suite, cet actil' sentiment de la dignité personnelle combinée avec la fraternité universelle, qui caractérise les populations occidentales, surtout celles qui ont échappé au protestantisme.

11 faut y rapporter aussi cette unanime tendance à estimer les hommes suivant leur propre mérite intellectuel et moral, indépendamment de leur oflice social, tout en resjiectant l'indispensable classement résulté d'une inévitable prépondérance pratique

On y doit donc rattacher les habitudes populaires de libre discussion morale et même politique, d'après le droit et le devoir de chacun d'appliquer au jugement des actes et des personnes la doctrine universelle établie dans l'éducation commune.

Enfin, il serait superllu d'indiquer la tendance directe de cette grande institution à organiser l'unité occidentale, qui n'avait pas d'autre lien systémati(|ue.

Tous ces elTets sociaux, vulgairement atti'ibués à 1 excellence de la doctrine chrétienne, sont ramenés, par une

saine appréciation historique, à leur véritable source principale, la séparation catholique des deux puissances.

Ils sont demeurés propres aux seuls pays oii ce régime a pu prévaloir, quoiqu'une morale équivalente, ou même une foi identique, régnât aussi ailleurs.

La décomposition de l'organisme catholique les a, du reste, notablement altérés, malgré leur consécration spontanée par l'ensemble des mœurs modernes, là surtout où l'on s'efforçait de rendre à la doctrine sa pureté et son autorité primitives.

Sous tous ces aspects, le positivisme a déjà rendu au catholicisme une plus complète justice qu'aucun de ses propres défenseurs, sans excepter l'éminent de Maistre, comme l'ont d'ailleurs reconnu quelques organes sincères de l'école rétrograde.

Mais cette équitable appréciation ne repose pas seulement sur la grandeur de la tâche ainsi destinée au moyen âge dans l'évolution totale de l'Humanité.

Elle résulte aussi d'une exacte démonstration historique de la précocité d'une telle entreprise, dont l'avortement politique dépendit surtout de l'imperfection des doctrines dirigeantes et de l'opposition du milieu correspondant.

Quoique le monothéisme répugne beaucoup moins que le polythéisme à la séparation continue des deux puissances, la nature nécessairement absolue de tout esprit théologique tendait toujours à faire dégénérer ce régime en une pure théocratie.

Sa chute fut môme déterminée par la prépondérance finale de cette inévitable tendance, contre laquelle les rois devinrent, au xiv^ siècle, les organes spontanés de la réprobation générale.

De même, quoiqu'une telle division se concilie davantage avec les guerres essentiellement défensives du moyen âge qu'avec le système de conquêtes de l'antiquité, cepen-

(lanl (ont vôiilablc os[)rit niililairc la repousse radicalement, comme conlraii'o à la coiiccndalicui d'aiilorilt'- (|iril exige pour durer.

Aussi cette séparation n'a-l-ello pu alors deveiiii- vraiment systématique, sauf dans la pensée de quehjues éminents persnnnagt's, spirituels et temporels.

Sa réalisation passagère fut surtout le résultat nécessaire de l'ensemble de la situation mentale et sociale. Elle ne consista presque jamais qu'en une sorte d'équilibre très précaire, llottant toujours entre la théocratie et l'empire.

C'est uniquement à la civilisation positive de l'Occident moderne (|u'il appartient d'accomplir aujourd'hui ce qui alors ne juit être que tenté, en utilisant d'ailleurs non seulement cette admirable ébauche, mais aussi l'indispensable préparation ([u'elle a déterminée.

L'esprit scientilique de la nouvelle philosophie et le caractère industriel de la nouvelle activité concourent naturellement à rendre désormais inévitable, et même vulgaire, une séparation continue, à la fois spontanée et systématique, qui ne pouvait, au moyen âge. être que confusément pressentie, sous les plus heureuses inspirations d'un ardent instinct de progrès.

Mentalement envisagée, elle se réduit, en effet, à la division nécessaire entre la théorie et la pratique, déjà admise, quoique empiriquement, dans tout l'Occident, envers les moindres sujets, et qu'il serait étrange de repousser pour l'art et la science les plus djf'liciles.

Sous l'aspect social, elle proclame surtout la distinction naturelle entre l'éducation et l'aclion, ou entre la morale et la pnlilifpic. dont personne aujourd'hui n'oserait direclement méconnaître l'essor continu comme l'un des principaux bienfaits d'une civilisation progressive.

La moralité réelle et la vraie liberté s'y trouvent pro-

fondement intéressées, afin que la conduite et le jugement puissent comporter de véritables principes, dont Tapplication, même la mieux démontrable, serait presque toujours insuffisante, si elle restait livrée à l'impulsion spéciale et directe du commandement ou de l'obéissance.

Pour l'harmonie générale des forces politiques, il est clair que les deux pouvoirs, théorique et pratique, ont des sources et des voies tellement ditférentes, quant au cœur, à l'esprit et au caractère, que l'influence consultative et l'influence irapérative ne sauraient, désormais, appartenir aux mêmes organes essentiels.

Toute tendance sérieuse à réaliser cette utopie rétrograde ne pourrait aboutir qu'à l'intolérable domination de médiocrités également incapabh^s dans les deux genres.

La suite de ce discours montrera d'ailleurs que cette division fondamentale se trouvera de plus en plus placée naturellement sous l'irrésistible protection spéciale des deux éléuients sociaux où résident surtout le bon sens et la moralité.

Destinée à manifester une irrévocable renonciation au régime ancien, mais sans pouvoir aucunement indiquer la nature de l'état final, la partie négative de la Révolution se résuma tout entière dans une devise profondément contradictoire. Liberté, Égalité, qui repoussait toute organisation réelle.

Car un libre essor développe nécessairement les diff'érences quelconques, surtout mentales et morales ; en sorte que, pour maintenir le niveau, il faut toujours comprimer l'évolution.

Mais cette incohérence radicale n'altérait point l'énergie

iit'ualivc (le celle rorimilr iiiili;il(', où la liaiiic du passé siij)[)léail à la l'oiiccptifui tic 1 avenir.

Sa leiulaiifi' pmm-cssiN o niodérail alors sa naliire anarcliiiHic, au point il'insijiicr la picmière U-nlative (lirecte pour fonder la viaie polilicpio sur l'onsemble de Thisloire, dans réhauclie inimorlidlc, (|ii()i([ue avortée, qu'essaya mon énii lient précurseur Condorctd.

Ainsi la prépondérance finale do l'esprit historique s'annon«;ait déjà sous le principal ascendant d'un esprit anti-histori(iuc.

La Ionique rétrogradation qui dut suivre cet ébranlement décisif ne comporta jamais de véritable devise, d'après la secrète antipathie qu'elle inspira toujours aux tètes pensantes et aux cceurs énergiques.

Elle ne pouvait laisser d'autres résultais durables que l'universelle conviction, d'abord expérimentale, puis systématique, de l'impuissance organique de la métaphysique révolutionnaire, et l'élaboration historique qni concourut à préparer le positivisme par une première apprt'ciation du moyen âge.

Ouand une mémorable secousse eut terminé cette réaclion rétrograde, commencée par Robespierre, développée par Bonaparte, et prolongée par les Bourbons, la halte équivoque qui vient de finir fit surgir une nouvelle devise passagère.

La célèbre formule lÀhfrlt', Ordre public, qui prévalut ainsi pendant une demi-génération, caractérisa fidèlement le milieu social d'où elle émanait.

Sa signification fui d'autant plus réelle que sa source fut i)urement spontanée, sans jamais susciter aucune -anction solenni.dle.

Llle indiquait une raison publique qui, ne voyant sur aucun drapeau la vraie formule de l'avenir social, se

bornait à prescrire la conciliation des deux conditions indispensables à sa préparation.

Cette seconde devise se rapprocha davantage que la première du but organique de la Révolution. On y élimina la notion antisociale d'égalité, dont tous les avantages moraux se retrouvent, sans aucun danger politique, dans le sentiment indestructible de la fraternité universelle, qui, en Occident, n'a plus besoin, depuis le moyen âge, d'être distinctement formulé.

La grande notion de l'ordre s'y trouvait empiriquement introduite, avec la réserve propre à un temps oi^i l'anarchie des esprits et des cœurs prescrivait de se borner à l'ordre matériel, intérieur et extérieur.

Cette devise provisoire ne pouvait suffire depuis que l'ascendant politique du principe républicain nous ouvre directement la partie positive de la révolution, déjà commencée, pour les vrais philosophes, quand je fondai la véritable science sociale.

Mais, en abandonnant une telle formule, la raison publique ne saurait la remplacer par une consécration rétrograde de celle qui ne convenait qu'à l'ébranlement initial.

Quoique le défaut total de convictions sociales explique maintenant cette sorte de résurrection officielle, elle n'empêchera point les bons esprits et. les cœurs honnêtes d'adopter spontanément la devise systématique de l'avenir. Ordre et Progrès.

Son caractère, à la fois philosophique et politique, a été assez expliqué, dans la seconde partie de ce iliscours, pour que je doive ici me borner à indiquer sa filiation et son avènement.

Elle se rattache à la précédente, ainsi que celle-ci se liait à la première, par l'un des éléments de cette combinaison sociale, nécessairement binaire comme toute autre

(|uolcoiuiiie, nu'iiit* iii(»rgani([ue. D'ailleurs elle consacre, aussi, à sa manière, la notion commune aux deux autres, puisque. tout progrès suppose la liberté.

Mais elle accorde directement à Tordre la prééminence (|ui lui convient, et sans laquelle il ne peut embrasser l'ensemble de son domaine naturel, à la fois public et privé, théorique et ])rali([ue, moral et politique.

l-lu V associant le progrès, comme but et manifestation <le l'ordre, elle proclame une notion qui, préparée par rébrauleuienl initial, dominera la terminaison organique de la Révolution occidentale. La conciliation, jusqu'alors impossible, de ces deux grands attributs, est déjà systénuitisée pour tous les esprits avancés.

Quoique la raison publique ne l'ait pas encore sanctionnée, tous les vœux spontanés s'y rapportent depuis la dernière phase de la rétrogradation.

Lu contraste décisif annonce son prochain avènement, d'après la coïncidence croissante qui se manifeste maintenant (>nlre les tendances rétrogrades et les tendances anarchiques, de plus en plus liées aux mêmes inspirations.

Après avoir assez détini l'ensemble du domaine mathélualique, il convient d'apprécier davantage le caractère logique et la composition scienlilique de ses diverses parties fondamentales. Pour mieux diriger cette appréciation spéciale, je dois d'abord indiquer quelques réllexions générales sur le besoin de restreindre et de rectifier les études mathématiques, conformément à leur destination noi-male dans l'état liual de l'humanité.

Depuis que Descartes les a coordonnées, en y organisant

la relation élémentaire entre l'abstrait et le concret, elles ont réellement fait plus de progrès essentiels que pendant tous les siècles antérieurs. Mais cet immense essor a été bientôt altéré par le développement simultané de l'anarchie scientifique, d'après la rupture nécessaire de Fancicnne discipline philosophique.

En môme temps, les encouragements naturels émanés de l'admiration publique et de la munificence sociale y ont de plus en plus écarté les vraies vocations théoriques, en y suscitant une culture vulgaire, où le prétendu dévouement à la science couvre presque toujours un orgueil aveugle et une ignoble cupidité. Ces études intéressées ont d'ailleurs tendu graduellement à devenir machinales, d'après une vicieuse appréciation des grands succès dus à l'emploi du calcul.

La géométrie proprement dite, qui constitue le principal domaine mathématique, comme but du calcul et base de la mécanique, a été bientôt envahie par les spéculations algébriques, aspirant aveuglément à un essor indéfini. Toutefois, le développement de la mécanique céleste a longtemps contenu ces aberrations en procurant un utile emploi à l'impulsion analytique.

Mais, depuis que cette construction est terminée, le titre lie géomètre a été le plus souvent usurpé par de simples algébristes, presque étrangers à toute vraie méditation géométrique. Au lieu de cultiver le calcul pour la géométrie et la mécanique, on ne voit guère, dans ces deux sciences, que des sujets d'exercice pour un facile essor analytique, où les signes tiennent fréquemment lieu d'idées.

C'est ainsi que l'absence de toute discipline philosophique a radicalement vicié hi première base du vrai système de nos connaissances théoriques.

L'irrationnelle consécration accordée au prétendu calcul

tlt's cliaiici's sullirail à carach'riscr. pour tous les bons esprits, les ravagos scionlili(juos d'une felle aiiaichie niatlM'Miiali(|iic.

Par tiiir élrani;(' (léuiadalion, la science du calcul, (|ni lui le lici'ceau sysl('>niatii|U(^ du domine l'ondamenlal de la pliilosopliie naliiicllc. xmuIiIc alors, d'après d'iniiiiciises proy,rès, alioutir à des spéculations où l'on su[)[iose les «'vénements dépourvus de tout;' loi.

La contradiction est d'autant plus décisive (jue, cependant, on ne ramène point ces phénomènes sous l'empire des anciennes volontés, en S(U'te qu'ils ne suivent aucun rés^inie, sauf l'académique.

Dans les plus vaines discussions scolastiques du moyen âge. il n'y a peut-être rien d'aussi creux, ni même d'aussi absurde, que les notions officielles de nos algébristes sur la mesure des probabilités et surtout des espérances.

-Mais le reste du domaine nuilliénialique n'est guère moins encombré aujourd'hui de spéculations puériles et de conceptions vicieuses, oUrant à l'esprit un exercice beaucoup moins salutaire que celui résulté des énigmes vulgaires.

On a peine à concevoir des abus intellectuels aussi dégradants, pai- exemple, que les elforts relatifs à l'évaluation de stériles intégrales, qu'on ne sait plus déterminer entre des limites autres que celles du thème factice.

Les ravages logiques du régime académique correspondent hop exactement à ses résultats scieuliliques. Il a lirofondémenl altéré les pii'cieuses propri(Hés toujours attribuées aux éludes nuilbiTuatiques. comme sources élémenlaiies de la saine méthode pliilosophi((ue.

L'analyse, où Descartes voyait surtout uu puissant moyen (!•• généralisation, fait ainsi prévaloir un misérable esprit di' détail, qui tend à détruire toute vue d'ensemble.

Sous riisiirpation algébrique, un vain ergotage et un aveugle mécanisme dénaturent de plus en plus le vrai raisonnement mathématique, qui pourrait offrir les premiers germes de tous les procédés logiques que Ton croit exclusivement propres aux études supérieures. . De là résulte même une sorte de rétrogradation vers le régime métaphysique, par une tendance involontaire à rétablir l'absolu dans les théories qui s'en affranchirent les premières.

L'emploi routinier de la déduction fait totalement oublier la part que l'on y accordait jadis à l'induction, qui y fut encore si puissante chez Descartes.

Aussi les notions fondamentales de géométrie et de mécanique ont-elles pris ainsi un caractère beaucoup moins philosophique que celui qu'elles offraient au xvii" siècle, avant l'invasion analytique.

Même dans la science du calcul, toutes les conceptions qui exigent des vues d'ensemble sont déjà tombées en dissolution.

L'importante doctrine des séries, si heureusement élaborée par Euler et Lagrange, se trouve aujourd'hui décomposée radicalement sous d'irrationnels scrupules, incompatibles avec son efficacité analytique, et qui tiennent surtout à une confusion empirique entre l'arithmétique et l'algèbre.

Pour bien apprécier cette anarchie mathématique, il faut enfin considérer que ses ravages intellectuels, tant logiques que scientifiques, sont toujours accompagnés de graves dangers moraux.

Si le régime académique rétrécit la raison et flétrit l'imagination, il tend encore davantage à dessécher le cœur et à dégrader le caractère.

Chez les Occidentaux, qui, préservés du protestantisme, ont le mieux conservé l'heureuse culture morale du

moyon àg^o, l'inslinct public a pressenti et contenu cette fatale tendance île nos études mathématiques, tant r.'doutées surtout des mères espagnoles.

En sanctionnant celte antipathie spontanée, la ^aine philosophie l 'explique et la circonscrit, en la rattachant non à la vraie nature dune telle science, mais à sa dégénération actuelle. La principale source de ces ravages moraux réside, en ellet. dans cette même usurpation algébri([ue d'où dérivent les vices intellectuels que je viens de caractériser.

Du sait que les abei-rations de l'esprit tiennent presque toujours à la corruption du cœur, qui les fortifie quand elle ne les inspire pas. Le cas actuel confirme profondément cette sentence empirique, aisément explicable aujourd'hui d'après la vraie th('»orie morale.

Si nos algébristes aspirent à dominer tout le système mathématique, et. par suite, l'ensemble de la philosophie naturelle, sans quitter son plus bas échelon, cette prétention ne vient pas seulement de leur impuissance réelle envers les études supérieures.

Elle est surtout due au secret besoin d'obtenir, à peu de frais, des satisfactions égoïstes, en abusant de l'aveugle crédit que le public continue d'accorder, quoique plus faibh'meut, à leurs vains travaux.

Quelle que soit leur médiocrité mentale, si leur cœur était pur, ils sauraient ou renoncer loyalement à une carrière qui excède leurs forces, ou diriger noblement leur essor vers sa vraie destination principale.

Chaque science inférieure ne doit être préalablement iiiltivéc qu'autant que l'esprit humain en a besoin pour -élever solidement à la science suivante, jusqu'à ce qu'il soit ainsi parvenu à l'étude systématique de l'Humanilé, sa seule station finale.

Telle est la loi générale du vrai régime préliminaire.

Quoiqu'elle n'ait pu être démontrée que de nos jours, elle fut constamment pressentie des véritables organes de cette grande préparation, ainsi embellie d'un puissant attrait pour leur cœur comme pour leur esprit.

Ce noble instinct est très sensible chez la plupart des savants si dignement appréciés par Fontenelle, et même encore chez ceux que jugea Condorcet. Les moindres d'entre eux s'honoraient de coopérer à la haute mission que Descartes et Bacon avaient assignée à la science moderne pour préparer la saine philosophie, base nécessaire de la vraie rénovation sociale.

Depuis que cette préparation est suffisante, que la construction philosophique a surgi, et que la situation occidentale en réclame l'active consécration, toute tendance à dominer les études supérieures par les inférieures doit être autant flétrie comme preuve d'immoralité que comme signe d'incapacité.

Sous cet aspect décisif, l'abus du calcul en mathématique constitue réellement la première phase spéciale du matérialisme systématique, assez caractérisé, en général, dans mon discours préliminaire.

L'usurpation de la physique par les géomètres, de la chimie par les physiciens, et de la biologie par les chimistes, deviennent ensuite de simples prolongements successifs d'un vicieux régime, dont le principe est toujours le même, et qui ne peut être radicalement rectifié qu'en son germe inaperçu.

Il développe partout un pareil abus de la juste influence déduclive que chaque science préliminaire exerce nécessaireiuent sur la suivante, d'après son indépendance et sa généralité plus grandes.

Cette appréciation définitive caractérise à la fois l'extrême importance et la source normale de Ui rectification

nialli<''ma(i(iiie donl il s'auil ici. Ainsi lii'c aux plus liaul<'s <|iiesli()ns pliilosoj)lii([ii('s, cl ukmhc aux |ii'iiiçi|>au\ hcsnins sitciaux, ollo ne poiil émaner (|ue de l'iinivcisellc discipline instituée par la religion sociologique.

La science finale reposant sur rensenible des sciences préliminaires, toutes la menacent (rusurj)ations analogues à celle que chacun'e d'elles subit de la pr.'cédenle.

Mais ici la résistance est spontanément assurée par la diflieulté et l'importance des questions, trop évidemment supérieures à île telles vues déductives, quoi(iu'elles puissent et doivent les utiliser beaucoup.

La sociologie se trouve ainsi conduite, en reconnaissant le besoin des diverses études préparatoires, à se réserver toujours leur usage systématique, qu'elle seule peut apprécier.

F*ar là, elle écarte irrévocablement un ténébreux matérialisme, sans recourir à un vain spiritualisme. La tUictuation. logique et scientitique, de toute noire philosophie naturelle entre la rétrogradation et l'anarchie se résout alors par l'application convenable de ce principe univer- - 1 : chaque science doit diriger l'emploi normal de la pr(''cédente pour sa propre constitution. En puisant ce j»rinci[)e incontestable à sa vraie source sociologique, on lui procure partout l'autorité résultée de ses autres vérifications.

Mai>;, en outre, on invoque ainsi le sentiment à l'appui de la raison, dont les scrupules et les hésitations disparaissent en présence des graves nécessités morales et sociales ([ui prescrivent un tel régime intellectuel. C'est là un nouvel exemple décisif de l'intime solidarité finale établie, au chapitre précédent, entre la logique du cœur et celle de l'esprit.

fJ'après ce principe général, il faut donc (jue les vrais géomètres, à l'exclusion des purs algébristcs, se chargent

désormais d'appliquer le calcul aux questions géométriques et mécaniques, en réduisant son domaine à ce qui est indispensable pour cette destination.

Mais, au fond, le même vice renaîtrait sous une autre forme si les géomètres proprement dits devaient, à leur tour, rester exclusifs, au lieu de concevoir leur science comme une simple préparation à la suivante.

Ouest ainsi conduit, de proche en proche, à reconnaître que de véritables philosophes, dignement voués au sacerdoce de l'Humanité, peuvent seuls désormais cultiver sagement les sciences, même préliminaires, qu'il faut enhn ùter aux purs savants, en brisant avec énergie le régime académique.

Il n'y a pas d'autre moyen pour que les travaux de détail se subordonnent toujours aux vues d'ensemble, comme l'exis^ent à la fois le bon sens et la morale.

Loin de constituer une véritable innovation, cette indispensable réforme se réduit, au fond, à reconstruire sur de meilleures bases la discipline scientihque, rompue exceptionnellement pendant les deux derniers siècles.

Sa salutaire sévérité dissipera, sans doute, la majeure partie des spéculations actuelles, et rectifiera presque toutes les autres. Mais, loin d'y voir un inconvénient, tous les vrais penseurs se féliciteront, autant que le public, de ces résultats nécessaires, qui ramèneront à de dignes travaux des forces consumées aujourd'hui en divagations stériles, ou plutôt pernicieuses, tant à l'esprit qu'au cœur. ^

A la vérité, ce régime normal fera quelquefois négliger d'utiles recherches théoriques, qui n'auraient aucune relation, directe ou indirecte, avec les études supérieures. En scrutant davantage ces cas exceptionnels, on reconnaît qu'ils ne peuvent vraiment affecter que des questions susceptildes d'applications pi'aliques.

Dos lors, U's clii;iifs pialicioiis se cliargoronteux-mùnR's triiiic (''lal)()i'alion dont ils doivent seuls comprendre assez le l)iil ci l'esprit, sauf a provoquer, s'il y a lieu, quelques nouveaux développenienls préalables de la théorie corres- |)()ndaule.

Cet élat normal do la culture scit-ntilique sera solidcnu'nt fondé sur le système complet d'éducation universelle, déjà indiqué au discours préliminaire. Il fait précéder et diriiier l'inilialion théorique par un essor affectif et une é^olutiou esthétique, dont l'irrésistible ascendant y rappellera toujours la raison au service ou du sentiment ou de laclivité.

La culture scieulilique nest moralement justifiable que par sa nécessité théori([ue et pratique. Car elle n'exerce p(»inl sur le cœur cette précieuse réaction qui procure tant de valeur directe à la culture poétique, seule pleinement adaptée à notre nature.

Tout en lui conférant sa légitime consécration, la vraie relifiion, toujours attentive à l'ensemble des rapports humains, restreindra donc la science entre ses justes limites, spéciales et générales.

Comme plus ancienne et plus dispersive, la mathématique devra subir davantage cette indispensable épuration tinale, qui doit d'ailleurs commencer là, alin de s'étendre ensuite à tous les autres cas, d'après ce type fondamental.

En achevant d'apprécier une telle restriction systématique de cha(|ue science préliminaire à lessor nécessaire pour constituer la suivante, on rec(umaît aisément la profonde rationalit('' de cette discipline. Car l'étude directe d'une science (|uelc()nque ne peut jamais être (jue provisoire, même envers ses propres conceptions.

Leur principale appréciation résulte toujours, et surtout

en mathématique, de leurs relations essentielles avec les théories supérieures, puisque les sciences ne s'unissent que par leurs grandes faces.

Il faut donc hâter le plus possihle ces indispensables préparations, pour s'établir au seul poste d'oii Ton puisse embrasser réellement tous les aspects théoriques. Ainsi, la discipline sociologique doit être aussi invoquée au nom môme de la vraie dignité scientifique.

C'est seulement on statique sociale que l'on commence à sentir la véritable grandeur des diverses théories préliminaires d'après leurs relations mutuelles, qui ne pouvaient assez surgir auparavant. Mais cette appréciation ne devient même complète que dans la sociologie dynamique, qui les caractérise mieux par leur filiation historique.

Aucune science ne peut être dignement comprise sans son histoire essentielle, et aucune véritable histoire spéciale n'est possible que d'après l'histoire générale. De vrais sociologistes sont donc seuls capables de bien connaître la mathématifjue, dont les meilleurs géomètres n'ont i)u concevoir Tensemble.

Lagrange en a mieux approché qu'aucun autre, parce que ses principales méditations ont été aussi profondément historiques que son temps le permettait. Pour sentir l'intime réalité d'une telle maxime philosophique, il suffit de reconnaître qu'aucun astronome n'a jamais pu s'expliquer pourquoi Hipparque ne découvrit point les lois de Kepler.

Quelque simple que paraisse une telle question, la sociologie peut seule y répondre, parce qu'elle dépend de la marche réelle de l'évolution humaine, tant sociale que mentale.

VU

A celle base logique ele lu niéeanii[ue ralioiiiielle. siiccèile sa base physique, qui permet aussitôt d'instiluer ses (,li\ t'ises lliéories élémentaires.

l-llle consiste dans l'ensemble des trois lois générales du mouvement, respectivement découvertes par Kepler, Galilée et Newton, d'après une saine interprétation des phénomènes les plus vulgaires, où elles lurent enveloppées jus(|u"à eux, faute d'une convenable disposition mentale.

La première détermine la propre nature de chaque mouvement simple, comme étant toujours rectiligne et uniforme, quelle ([ue soil sa source extérieure.

Dans la seconde loi, on reconnaît l'indépendance totale des mouvements relatifs envers le mouvement commun aux diverses parties d'un système quelconque.

Enfin la troisième proclame l'égalité constante entre la réaction et l'action, pour tous les modes possibles d'iniluence mutuelle.

(Combinées avec l'institution de l'inertie, à laquelle leur réalité est subordonnée, ces Irois lois, évidemment irréductibles, fournissent un fondement sul'lisant à toutes les théories dynamiques.

La première ayant caractérisé les divers mouvements isolés, les deux autres j)osent aussitôt les règles élémentaires de leur composition et de leur communication, objets respectifs des deux grands problèmes mécaniques.

Aucune nouvelle base inductive ne saurait être indispensable dans une élude ilonl l'ensemble esl ainsi saisi. Tout son essor systématique dépend alors d'une construction

purement rationnelle, fondée sur une gradation convenable des principales difficultés.

Quelque lointaines ou détournées qu'y deviennent les déductions, elles doivent toujours offrir la même réalité que le point de départ, dont elles peuvent, à leur tour, confirmer la légitimité.

Outre l'importance propre à ces conséquences, générales ou spéciales, les trois lois fondamentales de la mécanique offrent, en elles-mêmes, un puissant intérêt philosophique, au titre de première manifestation directe du sentiment systématique de l'ordre naturel.

Le positivisme représentechacuned'elles comme le germe nécessaire d'une plus grande loi qui convient à tous les phénomènes d'activité, quoique d'abord elle ait semblé bornée à ceux du mouvement.

Ainsi la loi de Kepler devient un cas particulier de la loi de persistance qui règne partout, et doii dérivent, par exemple, l'habitude chez les corps vivants, l'instinct conservateur dans les sociétés.

De même, la loi de Galilée se rattache à la loi générale qui concilie toujours l'activité des parties avec l'existence de l'ensemble, et d'où résulte, en sociob^gie, l'harmonie fondamentale entre l'ordre et le progrès.

Enfin la loi de Newton convient, encore plus clairement, à toutes les mutations possibles, sauf la juste mesure spéciale des actions et des réactions.

Son entière extension mécanique conduit au célèbre principe construit par d'Alembert, pour ramener l'étude du mouvement dun système quelconque à celle de l'équilibre correspondant.

Or les plus nobles phénomènes permettent aussi, d'après une marche analogue, une équivalente réduction des conceptions dynamiques aux notions statiques.

C'est ainsi que j'ai construit le grand aphorisme socio-

logique [le proyrès rsl Ir (b'-vi-loppomcnt de F ordre) sur lequel repose tout ce traite!^.

IMeinoment appréciée, celte troisième loi biologique termine la célèbre controverse, encore essentiellement pendante, sur la perpétuité des espèces. Car une telle loi, assurant lliéi-édité organique à chaque génération, la prolonge aussi après une succession nouvelle. Elle consiste, au fond, à maintenir spontanément l'intégrité du type, quel que soit le nombre des transmissions.

C'est pourquoi tous ceux qui ont supposé la variabilité indéfinie des espèces se sont trouvés bientôt conduits à concevoir les corps vivants comme pouvant se former, de toutes pièces, par de simples actions chimiques, au moins chez les êtres inférieurs.

De tels paradoxes doivent peu surprendre dans un ordre de spéculations où la positivité n"a pu jusqu'ici surgir que d'en bas. Maintenant que la sociologie permet enfin de l'y faire aussi pénétrer d'en haut, la revision systématique de toutes les études provisoires écartera défini! ivement ces vains débats.

Ils oflVirenl dahcud une utililé indirecte, surtout logique, pour poser qnehjues questions et susciter certaines conceptions. Désormais le même office sera mieux rempli par la culture encyclopédique, qui disposera toujours à saisir l'ensemble des aspects biologiques.

On sentira alors que l'opinion de l'instabilité des espèces t>t une dangereuse émanation du matérialisme cosmologique, d'après une irrationnelle exagération de la réaction vitale des milieux inertes, qui n'a jamais été bien conçue. Cette aberration serait directement contraire à l'indépen-

:iO AUGUSTE COMTE CONSERVATEUR

dance normale de la biologie, qu'il faut aujourd'hui consolider avant tout.

Quand la spontanéité vitale aura été dignement appréciée, il conviendra de compléter sa théorie fondamentale par celle des modifications dues au milieu. Mais lintroduclion prématurée de ces questions complémentaires ne peut aujourd'hui susciter que des débats anarchiques, plutôt contraires que favorables au vrai progrès de la biologie.

Il serait ici superflu de signaler expressément l'importance sociologique, encore plus évidente pour cette dernière loi biologique qu'envers les deux autres. On y sent aussitôt le germe direct de la continuité historique, qui constitue le principal caractère du grand organisme. Dans l'ordre pratique, l'hérédité vitale n'a pas moins de prix, comme première source naturelle de l'hérédité sociale.

Notre dernière crise a fait, ce me semble, ii-révocablomenl passer la République française tie la phase parlementaire, qui ne pouvait convenir qu'à une révolution négative, à la phase dictatoriale, seule adaptée à la révolution positive, d'oii résultera la terminaison graduelle de la maladie occidentale, d'après une conciliation décisive entre Tordre et le progrès.

Si même un trop vicieux exercice i\e la dictature qui vient de surgir forçait à changer, avant le temps prévu, son principal organe, cette fâcheuse nécessité ne rétablirait pas réellement la domination d'une assemblée quelconque, sauf peut-être pendant le court intervalle qu'exigerait l'avènement exceptionnel d'un nouveau dictateur.

D'après la théorie historique que j'ai fondée, l'ensemble du passé français tendit toujours à faire prévaloir le pouvoir central. Cette ilispositiou normale n'aurait jamais ' ''-se si ce pouvoir n'avait j)as enfin pris un caractère rétrograde, dès la seconde moitié du règne de Louis XIV. De là provint, un siècle après, l'entière abolition de la royauté française; d'où la domination passagère de l'unique assembh'c (jui dût être vraiment populaire parmi nous.

Son ascendant ne résulta même que de sa digne subordination envers l'énergique Comité surgi de son sein pour diriger l'héroïque défense républicaine. Le besoin de remplacer la royauté par une vraie dictature se fit bientôt sentir, d'après la stérile anarchie que développait notre premier essai du régime constitutionnel.

Malheureusement, cette indispensable dictature ne larda point à prendre aussi une direction profondément rétrograde, en combinant Tasservissement de la France avec l'oppression de l'Europe.

C'est uniquement par contraste à cette déplorable politique que l'opinion française permit ensuite le seul essai sérieux qui pût être tenté parmi nous d'un régime particulier à la situation anglaise.

Il nous convenait si peu que, malgré les bienfaits de la paix occidentale, sa prépondérance officielle pendant une génération nous devint encore plus funeste que la tyrannie impériale; en faussant les esprits par l'habitude des sophismes constitutionnels, corrompant les cœurs d'après des mœurs vénales ou anarchiques, et dégradant les caractères sous l'essor croissant des tactiques parlementaires.

Vu la fatale absence de toute véritable doctrine sociale, ce désastreux régime subsista, sous d'autres formes, après l'explosion républicaine de 1848. Cette nouvelle situation, qui garantit spontanément le progrès et tourna vers l'ordre toutes les graves sollicitudes, exigeait doublement l'ascendant normal du pouvoir central.

Au contraire, on crut alors que l'élimination d'une vaine royauté devait susciter le plein triomphe du pouvoir antagoniste. Tous ceux qui avaient activement participé au régime constitutionnel, dans le gouvernement, dans l'opposition, ou dans les conspirations, auraient dii être, il y a quatre ans, irrévocablement écartés de la

scÎMio p»>liti(|uc\ c'oninio incapablos ou indignes de dii'iger notre Urpubliciue.

Mais un aveugle enlraînemenl leur confia, de toutes parts, la suprématie d'une constitution qui consacrait ilirectement l'omnipotence parlementaire. Le vote universel étendit même aux prolétaires les ravages intellectuels et moraux de ce régime, bornés jusqu'alors auv classes supérieures et moyennes.

Au lieu «le la prépondérance qu'il devait reprendre, le pouvoir central, qui perdait ainsi les prestiges d'inviolabilité et de perpétuité, gardait pourtant la nullité constitutionnelle qu'ils voilaient auparavant.

Réduit à une telle extrémité, ce pouvoir nécessaire vient heureusement de réagir avec énergie contre une intolérable situation, aussi désastreuse pour nous que honteuse pour lui.

L'instinct populaire a laissé tomber sans défense un régime anarchique. On sent de plus en plus, en France, que la constitutionnalité convient seulement à une prétendue situation monarchique, tandis que notre situation républicaine permet et exige la dictature.

La plus sage des dix constitutions promulguées depuis 178") vient d'ailleurs de régulariser, quoique toujiuirs onipiri(|uement, celle dictature républicaine, en sorte qu'elle puisse se modifier paisiblement suivant les vraies exigences sociales et d'après les saines lumières lliéofiques.

Cette nouvelle pbase politique permet enfin d'élaborer directement la réorganisation universelle. Auj)aravaul, il n'y avait d'activement posée, pour l'opinion publi([ue, que la (juestion du progrès, isolée de celle de l'ordre, qui en constitue pourtant la souche nécessaire, tant inlelloctuellc ([ue sociale. Non moins irrationnelle qu'immorale,

une telle thèse ne pouvait convenir qu'aux parleurs, en écartant les penseurs comme les faiseurs.

Une vaine métaphysique, se sentant incapable d'aborder sérieusement l'immense question de l'ordre, avait même tenté de l'interdire, en imposant matériellement un respect légal pour les dogmes révolutionnaires que toute doctrine vraiment organique doit préalablement exclure.

Mais cette indivisible question ayant enfin prévalu dans la situation républicaine, qui seule comporte et réclame sa pleine solution, rien ne peut plus empêcher son ascen- j dant croissant, si notre milieu social contient une doctrine vraiment propre à diriger une telle élaboration. Or vous savez, Monsieur, mieux que personne, combien cette compétence appartient à la philosophie positive que j'ai construite.

D'après cette triple appréciation, on reconnaît que, en se bornant même à l'unité personnelle, il faudrait bénir la nécessité extérieure qui nous impose le régime altruiste comme seule base d'une harmonie réelle et stable ; car il devient aussi l'unique garantie du vrai bonheur individuel.

Sanctionnant à jamais les vagues inspirations qui surgirent sous la dernière synthèse provisoire, la raison systématique érige en biens principaux de chaque homme les trois conditions fondamentales de l'existence sociale : l'amour, la foi, et l'espérance.

La première constitue la source intérieure de l'unité, dont la seconde fournit le fondement extérieur ; tandis que \-d troisième, toujours liée à l'activité, devient d'abord le résultat et ensuite le stimulant de chacune des deux autres.

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