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THÉORIE POSITIVE DE LA FAMILLE HUMAINE

La répartition générale des opinions modernes au sujet de la famille fait nettement ressortir l'importance et la difliculté d'une théorie vraiment positive sur cette institution fondamentale.

Malgré le pas immense du moyen âge vers l'état final de notre constitution domestique, les conceptions systématiques, restées, à cet égard, fort inférieures aux notions empiri([uos, ont presque toujours conservé le caractère essentiellement anarchique qu'elles offrirent dans l'antiquité.

Sauf l'incomparable Aristote, seul supérieur à toutes les graves aberrations, les philosophes grecs avaient entièrement méconnu la véritable nature de la famille humaine et ses relations nécessaires avec la société.

Or, les penseurs modernes, quoique j)lacés dans un meilleur milieu, ne pouvant davantage élever leur métaphysique au vrai point de vue social, se bornèrent habituellement, même sous l'inspiration catholique, à reproduire ces utopies subversives comme le type normal de l'ordre futur.

C'est seulement depuis que l'ébranlement révolutionnaire mûrit toutes les méditations morales et politiques

que la raison théorique commence, envers ce grand sujet, à se rapprociier assez de Ja sagesse pratique.

Mais cette indispensable harmonie reste encore le privilège caractéristique de l'admirable école rétrograde, qui, au début du siècle actuel, démontra si complètement l'inanité sociale de la métaphysique négative propre au xvnf siècle.

Les lumières décisives que l'illustre Donald sut tirer de l'expérience égyptienne et surtout romaine pour rectifier les sophismes grecs n'ont pas été réellement adoptées jusqu'ici par l'ensemble des penseurs progressistes.

Au contraire, toutes les utopies actuelles se trouvent, comme les précédentes, profondément livrées aux aberrations anti-domestiques.

Telle est donc la gravité de notre situation intellectuelle que, sur les notions mêmes les plus fondamentales et en apparence les plus faciles, l'ordre appartient aux purs rétrogrades, chez lesquels il reste sans eflicacité, tandis que le progrès demeure entièrement anarchique et dès lors radicalement stérile.

Cette double contradiction ne pouvait être irrévocablement dissipée que par le positivisuie, qui, dès sa naissance, sut également accepter la succession de de Maistrc et celle de Condorcet.

Mes premiers travaux sociologiques, réimprimés dans le dernier volume du présent traité, attaquèrent systématiquement la métaphysique révolutionnaire, avec plus de vigueur que n'avait pu le faire l'école théologique, et pourtant au nom du progrès le plus avancé.

Quoiqu'ils dussent spécialement concerner l'ordre politique proprement dit, leur influence nécessaire s'étendait implicitement jusqu'à l'ordre domestique.

Celui-ci devint ensuite le sujet direct de quelques explications décisives dafns la grande élaboration philosophique qui résulta d'un tel programme social.

Tdulofois, c'est seultMucnl ui (|uo la vraie llit'-oric de» la famille, rondée sur une exacte connaissance de la nature humaine, pouvait susciter une construction définitive, préparée par mes cours oraux.

Avant d'y procéder, il convient de considérer encore, du point de vue histoi'ii{ue, l'incohérence ([u'elle doit résoudre, comme un imlice. confus mais énergique, de la dernière transformation que suhira prochainement la constitution générale de la famille moderne pour devenir la base nécessaire de la vraie régénération.

Sur ce sujet difficile, les meilleures conceptions de l'école rétrograde eurent inévitablement le grave défaut de supposer immuable une constitution qui chemine continuellement vers un type naturel qu'elle ne peut jamais atteindre.

C'est, en sociologie, le vice ordinaire des lliéories purement statiques, isolées de toute impulsion ou destination dynamique.

.Mais cette inévitable imperfection des conceptions d'Aristote sur l'ordre ancien ne devait pas se reproduire envers l'ordre moderne, dont la nature progressive était assez ajq)réciable depuis le moyen âge.

L'erreur n'a dès lors persisté que d'après l'impuissance personn(dle des penseurs ([ui prétendaient maintenir la philosophie absolue en un temps où la philosophie relative p<»uvait seule convenir à la réorganisation sociale.

-Malgré leurs décisions doctorales, la prétendue immobilité de la constitution domestique révoltait la raison moderne, qui. d'après le spectacle, irrécusable quoique (•onlus, des modifications antérieures, pressentait vaguement les futurs perfectionnements.

Tant que la loi naturelle de ces variations normales n'a l)as été connue, leur inévitable contemplation a dû exercer une influence essentiellement anarchique, en paraissant

autoriser toutes les hypothèses arbitraires que pouvait suggérer un aveugle instinct de progrès.

Mais, depuis que j'ai l'onde la véritable science sociale, ces spéculations délicates n'offrent aucun danger radical pour l'harmonie pratique de l'existence moderne.

Tous les sophismes y peuvent être complètement atteints par des démonstrations positives, où les besoins du perfectionnement se trouvent toujours conciliés nécessairement avec les conditions de la conservation, suivant l'esprit fondamental qui partout caractérise la nouvelle philosophie.

D'après l'ensemble de ce chapitre, les grandes modifications que doit bientôt subir la constitution générale de la famille humaine deviendront la suite inévitable et le complément indispensable de celles qu'elle éprouva successivement pendant la longue initiation propre à notre espèce.

Loin do tendre jamais à dissoudre la famille dans la société, elles consisteront surtout à mieux consolider et à développer davantage le vrai régime domestique indiqué par la saine connaissance de notre nature.

Appréciées ici sous le simple aspect statique, c'est-à-dire quant au type fondamental vers lequel elles tendent toujours, les variations normales de ce régime spontané se trouveront ensuite déterminées avec plus de précision d'après l'étude dynamique propre au volume suivant.

Mais partout on reconnaîtra, même dans le chapitre actuel, que leurs lois spéciales constituent seulement une nouvelle application du grand principe qui toujours subordonne l'un à l'autre les deux éléments essentiels de la sociologie positive : le progrès est le développement de V ordre

On peut construire la vraie théorie de la famille humaine d'après deux modes très distincts, mais également naturels, l'un moral, l'autre politique, qui concourent

iit''cr>saii'cmoiil, el ilout cliaciiu couviciiL mieux ù cerlaiiics (lesliiiations essentielles.

Tous deux coui^oivcul lu famille comme rélément immédiat de la société, ou, ce qui est équivalent, comme l'association la moins étendue et la plus spontanée.

{-ar la tlécom[)(>sili()n de Thumanité en individus proprement dits ne conslilue qu'une analyse anarclii(]ue, autant irrationnelle qu'immorale, qui tend à dissoudre l'existence sociale au lieu de l'expliquer, puisqu'elle ne devient applicable que quand l'association cesse.

Elle est aussi vicieuse en sociologie que le serait, en biologie, la décomposition chimique de l'individu luimême en molécules irréductibles, dont la séparation n'a jamais lieu pendant la vie.

A la vérité, quand l'état social se trouve profondément altéré, la dissolution pénètre, à un certain degré, jusqu'à la constitution domestique, comme on ne le voit que trop aujourd'hui.

-Mais, quoique ce soit là le plus grave de tous les symptômes anarchiques, on peut alors remarquer, d'une part, la disposition universelle à maintenir, autant que possible, les anciens liens domestiques, et, d'une autre part, la tendance spontanée à former de nouvelles familles, plus homogènes et plus stables.

Ces cas maladifs confirment donc eux-mêmes l'axiome élémentaire de la sociologie statique : la société humaine se compose de familles, et non d'individus.

Suivant un principe philosophique posé, depuis longtemps, par mon ouvrage fondamental, un système quelconque ne peut être formé que d'éléments semblables à lui et seulement moindres.

Une soc i ('/(' ncsi donc pas plus décomposable en iniliriibis qu'une surface géométri(jue ne l'est en lignes ou une ligne en points.

La moindre société, savoir la famille, quelquefois réduite à son couple fondamental, constitue donc le véritable élément sociologique.

De là dérivent ensuite les groupes plus composés qui, sous les noms de classes et de cités, deviennent, pour le Grand-Etre, les équivalents des tissus et des organes biologiques, comme je l'expliquerai bientôt.

Toutefois, cette manière de concevoir la famille ne convient de préférence qu'au début de la religion positive, où la notion et le sentiment de l'Humanité n'ont pu encore prévaloir assez.

Quand l'éducation régénérée aura suffisamment familiarisé les esprits et les cœurs occidentaux avec le principe affectif et rationnel de la synthèse finale, les familles sembleront devoir être tellement combinées que leur séparation abstraite exigera quelques efforts liabihiels.

Au lieu de définir la société humaine d'après la famille, alors prévaudra la disposition inverse, et l'on concevra les familles comme les moindres sociétés susceptibles de persistance spontanée.

Car, si l'existence politique repose d'abord sur l'existence domestique, celle-ci finit par trouver dans l'autre la principale source de son perfectionnement et même la meilleure garantie de sa consolidation. Les notions de famille et de société ne sont donc séparables que provisoirement, tant que dure la grande initiation propre à notre espèce.

Dans le régime final, elles caractériseront seulement deux degrés inégaux, mais connexes, d'une même existence, et la science réelle ne les isolera qu'afin de mieux connaître les lois générales de l'organisme collectif, en étudiant d'abord sa moindre complication.

Cette union mutuelle des familles constitue, en effet, le principal caractère de notre véritable existence domestique. Pour trouver des familles sans société, il faut des-

ciikIic pafiui les ;iiiimaux ; mais alors la lamillo cosso d'rlr»' iMM'iiiaïKMitc ot 110 subsislo réellcniciit ([uo ix'iulant ItMlncatioii dos petits.

niiaiulollo thiro au delà de ce temps, on observe aussi une tendance constante à former des associations dr plus (Ml plus vastes, dont l'extension n'est vraiment bornée, elle/ les races sociables, que par la prépondérance de riliimanité, comme je l'ai expliqué en biologie.

Ainsi, dans l'ordre humain, seul type complet de l'ordre universel, il n'existe pas davantage do familles sans société que de société sans familles.

Le développement continu du vrai Grand-Etre identifie do plus en plus l'existenee domestique et l'existence politique, d'après une connexité croissante entre la vie privée et la vie publique.

Mais, à raison môme d'une telle harmonie, les lois naturelles de toute association humaine doivent être dogmatiquement expliquées d'abord envers le moindre degré, (pioiqiie le degré supérieur ait pu seul être assez décisif pour les dévoiler à nos premières méditations positives.

D'après cette explication fondamentale, nécessairement commune à toutes les manières possibles d'envisager la famille humaine, il faut distinguer soigneusement les deux modes généraux ci-dessus indiqués quant à cet élément social.

Il doit être conçu tantôt comme source spontanée de notre éducation morale, tantôt comme base naturelle do notre organisation politique.

Sous le premier aspect, chaque famille actuelle prépare la société future; sous le second, une nouvelle famille étend la société présente.

Tous les liens domestiques j)ronnont réellement leur place dans l'un et l'autre mode ; mais leur introduction

n'y est pas également spontanée, et l'ordre de leur suecession ne s'y trouve point identique.

C'est pourquoi je dois ici les a])précier séparément, sauf à les rapprocher ensuite, comme l'indique déjà mon discours préliminaire.

Faute de les avoir assez distingués, mes meilleurs pré- v curseurs n'ont pu présenter que des notions trop confuses, ; où la famille humaine restait vaguement confondue avec rensemhle des familles animales.

Envers chacun d'eux, l'appréciation qui va suivre convient également au régime primitif et au régime délinitif, suivant le véritable esprit de la statique sociale, où ces deux régimes coïncident essentiellement, puisque le second n'y peut être que le plein développement du premier.

Mes explications actuelles devront donc faciliter beaucoup celles qui seront propres au quatrième volume de ce traité, pour mieux caractériser une existence alors reconnue comme atteignant sa complète maturité, mais dont tous les traits principaux doivent être ici marqués déjà.

L'efficacité morale de la vie domestique consiste à former la seule transition naturelle qui puisse habituellement nous dégager de la pure personnalité pour nous élever graduellement jusqu'à la vraie sociabilité.

Cette aptitude spontanée repose toujours sur la loi générale établie, dans le chapitre précédent, d'après ma théorie cérébrale, quant aux relations spéciales entre les instincts égoïstes et les penchants altruistes.

En eiï'et, l'énergie supérieure des affections domestiques ne provient pas seulement d'une destination mieux circonscrite que celle des affections sociales proprement dites. On doit surtout l'attribuer à ce que leur nature est moins pure, d'après un mélange nécessaire de personnalité.

L'iiistiiK'l sexuel el l'iiislinct malernel, seuls particuliers à la vio lie rainillo, sonl, eu eux-niômcs, presque autant égoïstes que lo simple insliuct conservateur, assisté des deux instincts de perfectionnement; et leur caractère est encore plus personnel que celui des deux instincts d'amliilion.

Mais ils suscitent des relations spéciales éminemment propres à développer tous les penchants sociaux : de là resuite leur j)rincipale ellicacité morale, qui ne comporte aucun é(juivalent.

C'est donc en vertu de leur imperfection même que les affections domestiques deviennent les seuls intermédiaires spontanés entre l'égoïsme et l'altruisme, de manière à fournir la base essentielle d'une solution réelle du grand problème humain.

Dès lors leur vrai perfectionnement doit consister, en général, à devenir de plus en plus sociale ou de moins en moins personnelle, sans rien perdre de leur intensité. Tel est, en elfet, le sens nécessaire des variations continnes que leur imprime l'évolution normale de l'humanité, comme je l'expliquerai dynamiquement.

Il suflit ici d'indiquer, à la fin de ce chapitre, le principe statique d'une pareille tendance, due à la réaction croissante de la société sur la famille.

Ayant ainsi déterminé le vrai caractère général de 1 inlluence morale propre aux allections domestiques, je dois compléter cette aj)préciation en la spécifiant davantage envers chacune des phases naturelles d'une telle existence.

Dans la famille humaine, l'éducation graduelle du sentiment social commence spontanément par les relations involontaires qui résultent de notre naissance. Elles nous font d'abord sentir la continuité successive, puis la solidarité actuelle.

Nous subissons le joug du passé avant que le présent nous affecte : ce qui doit mieux repousser les tendances subvei'sives, qui, concentrant la sociabilité sur les existences simultanées, méconnaissent aujourd'hui l'empire nécessaire des générations antérieures.

Dans cette première phase de l'initiation morale, le mélange entre Fégoïsme et l'altruisme devient aisément appréciable. La soumission de l'enfant étant alors forcée, elle n'y développe d'abord que l'instinct conservateur.

Mais les relations continues qu'il contracte ainsi suscitent bientôt l'essor graduel d'un penchant supérieur, aussi naturel, quoique moins énergique.

La vénération filiale vient dès lors ennoblir une obéissance longtemps involontaire et compléter le premier pas fondamental vers la vraie moralité, consistant surtout à aimer nos supérieurs.

Une fois introduit sous l'irrésistible impulsion des besoins les plus personnels, ce respect subsiste et grandit par son propre charme, à mesure que les services sont mieux appréciés, et il survit môme à toute protection objective.

Des relations étroites qui l'ont fait naître, il peut s'étendre graduellement jusqu'aux plus vastes influences analogues, de manière à comprendre non seulement tous les ancêtres proprement dits, mais aussi l'ensemble des prédécesseurs quelconques, et eniin le Grand-Etre lui-même.

Ce fondement filial de toute notre éducation morale se trouve bientôt accompagné, dans le cas normal, d'un autre essor sympathique, spécialement relatif à la simple ; solidarité. Les rapports fraternels viennent alors dévelop- jj per en nous le pur attachement, exempt de toute protec- ' tion et concurrence, surtout quand la diversité des sexes écarte mieux les pensées de rivalité.

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Mais lu pcrlcclioii môme iruii Ici penclianl conliniiL' la loi piveédcnle sur riiitensilé supérieure dos tendances altruistes unies à des motifs éj^oïstes; car la fraternité la plus pure est ordinairement la plus faible. On saisit ainsi la frivolité des appréciations émanées de l'anarchie moderne contre les anciennes inégalités fraternelles.

Loin (jue la hiérarchie domestique du moyen âge put réellement devenir, pendant la splendeur de ce régime transitoire, une source habituelle de discorde entre les frères, elle augmentait nécessairement leur union générale.

D'abord elle fortiliait rattachement par la vénération <;hez les inférieurs et la bonté parmi les supérieurs. En outre, elle appelait, de part et d'autre, les impulsions personnelles au secours des alTections sociales.

Sous ces divers aspects, la systématisation linale devra se rapprocher davantage des institutions empiriques de nos ancêtres chevaleresques que des usages anarchiques propres à leurs descendants révolutionnaires.

Quoi qu'il en soit, la fraternité termine toujours l'essor involontaire de notre sociabilité, en développant l'afTection domestique la mieux susceptible d'extension extérieure, et qui, en effet, fournit partout le type spontané de l'amour universel.

A ces deux phases forcées de notre éducation morale, la vie de famille fait enfin succéder deux autres ordres de relations, que leur nature essentiellement volontaire doit rendre plus intimes et plus efficaces. Inversement aux précédentes, elles développent d'abord la solidarité et puis la continuité.

Le premier et principal de ces deux derniers liens con- ^isle dans l'union conjugale, la plus puissante de toutes les alfections domestiques. Sa prééminence est trop

roconniie, même à travers Tanarchie actuelle, pour exiger ici aucun autre travail spécial qu'une meilleure analyse, fondée sur la vraie connaissance de la nature humaine, et propre à dissiper irrévocablement tout sophisme perturbateur.

L'excellence de ce lien consiste d'abord en ce que seul il développe à la fois les trois instincts sociaux, trop isolément cultivés dans les trois autres relations domestiques, qui pourtant ne stimulent pas chacun d'eux autant que peut le faire un véritable mariage.

Plus tendre que l'amitié fraternelle, l'union conjugale inspire une vénération plus pure et plus vive que le respect filial, comme une bonté plus active et plus dévouée que la protection paternelle.

Ce triple essor simultané, toujours accru de la réaction naturelle entre des organes connexes et contigus, s'accomplit nécessairement à mesure que le mariage humain tend mieux vers ses conditions essentielles.

Depuis l'institution décisive de la monogamie, on a de plus en plus senti que le sexe actif et le sexe affectif, en conservant à chacun son vrai caractère, doivent s'unir par un lien à la fois exclusif et indissoluble, qui résiste même à la mort.

Tandis que le temps affaiblit spontanément tous les autres nœuds domestiques, il resserre davantage, dans le cas normal, la seule liaison qui puisse déterminer une complète identification personnelle, objet constant de tous nos efforts sympathiques.

En second lieu, l'intensité supérieure de l'atTeclion conjugale résulte de sa connexité naturelle avec le plus puissant des instincts égoïstes autres que celui de la conservation directe.

C'est le cas le plus propre à manifester l'aptitude générale des motifs intéressés pour stimuler les inclinations

bicnvcillanlcs qui s'y rallaclu'iit, parce (jnc la liaison no saurait ùliv ailleurs aussi profonde.

Mais rinsuflisanle théorie de la nature humaine, ([ui prévalut juscjuà lavènenient décisif du positivisme, conduit encore à beaucoup exagérer une telle réaction, sur la(|nollo on fait reposer une apprt'ciation, non moins irrationnelle qu'immorale, de l'institution la plus fondamentale.

Le j[i\us pur théologisme, musulman ou même chrétien, persiste à représenter le mariage comme uniquement relatif à la propagation de l'espèce, en érigeant le célibat complet en type exclusif de la perfection morale.

Celte double aberration résulte nécessairement d'une fausse théorie de l'humanité, où l'on suppose que les atlections désintéressées sont étrangères à notre nature, et dès lors soustraites là toute loi réelle, pour n'obéir qu'aux impulsions arbitraires d'une puissance chimérique.

Déjà rectitiée directement dans mon discours préliminaire, et dissipée indirectement par l'ensemble de ce traité, elle s'y trouvera spécialement appréciée encore, quand mon volume final déterminera la pleine maturité de notre constitution domestique.

Sans devoir donc nous y arrêter davantage, je me borne à rappeler ici que l'impulsion sexuelle, quelque indispensable qu'elle soit d'ordinaire, surtout aux mâles, ne i)eut que mieux disposer à l'affection conjugale, qu'elle serait incapable de produire à défaut d'un penchant direct.

L'instinct charnel suscite seulement des rapports (|ui ' souvent conduisent l'homme à bien apprécier la femme. , Mais quand l'attachement s'est ainsi formé, il subsiste et j croit par son propre charme, indépendamment de toute , brutale satisfaction, suivant la loi commune de telles I réactions cérébrales.

Il devient même à la fois plus intense et plus fixe.

lorsqu'il résulte de relations toujours pures, quoique l'impulsion sexuelle reste encore sensible, au moins chez l'homme, dans ce cas exceptionnel, où Taffection se trouve d'ailleurs fortifiée matériellement.

Dans mon quatrième volume, j'expliquerai comment cette perfection conjugale doit être beaucoup développée par le régime final, pour régler enfin la procréation humaine, jusqu'ici livrée aux plus aveugles impulsions, malgré les sages institutions relatives aux animaux.

Mais, sans repousser ordinairement les satisfactions charnelles, il suffit que le mariage soit destiné surtout au perfectionnement mutuel des deux sexes, comme l'institue aujourd'hui la religion positive, d'après la vraie théorie cérébrale.

Alors l'attachement conjugal tend d'autant mieux à fortifier fa vénération et la bonté que chaque sexe s'y trouve à la fois protecteur et protégé, d'après un heureux concours entre la prééminence affective de l'un et l'active prépondérance de l'autre.

Notre évolution morale se complète, dans l'existence domestique, par un dernier ordre d'affections, plus faible et moins volontaire que le précédent, mais lié spécialement au plus universel des trois instincts sympathiques. Comme fiis, nous apprenons à vénérer nos supérieurs, et comme frères à chérir nos égaux

Mais c'est la paternité qui nous enseigne directement à aimer nos iuférieurs. La bonté proprement dite suppose toujours une sorte de protection, qui, sans être incompatible avec les rapports filiaux et fraternels, n'en constitue pas un élément essentiel.

Elle n'appartient encore au mariage que chez l'homme, et le régime positif pourra seul l'y rendre habituellement réciproque, quand le véritable office de la femme sera suffisamment senti.

Même alors l'affection paternelle conservera son apti-

liiilo luilurollc à (lévt'l.iiHK'r, mieux (]u"aiicaiio autre, le plus vaste senlinicul xn-ial, celui ([ui uous pousse tlirectelUv'ul à satisfaire aux besoins de nos semblables.

l.a pt'oleetion y présente spontanément un charme et une intensité qui ne sauraient exister ailleurs, parce qu'elle s'y trouve exempte de toute équivoque réciprocité.

Toutefois, ce grand sentiment reste naturellement trop faible chez le sexe prépondérant, qui pourtant devrait le posséder davantage, du moins dans la présente constitution de la famille bumain(\ où tout le protectorat ap|)artient <iu père. En outre, le défaut de choix empêche alors le plein essor d'une providence, qui tend toujours à préférer le dévouement volontaire.

Ces graves imperfections sont, à la vérité, compensées ordinairement par le concours de la plupart des impulsions personnelles. La paternité habituelle est, en effet, le moins pur de tous les sentiments domestiques; l'orgueil et la vanité y participent beaucoup, la cupidité proprement dite s'y fait môme remarquer souvent.

Aucune autre relation ne peut autant confirmer la loi naturelle qui caractéi-ise la puissance des motifs intéressés pour fortilier les inclinations bienveillantes.

Néanmoins, la paternité constitue évidemment le complément indispensable de notre éducation morale par rt''V(dution domestique. Sans elle, le sentiment fondamental de la continuité humaine ne saurait être assez développé; puisqu'elle seule étend à l'avenir la liaison d'abord sentie envers le passé.

C'est ainsi que les deux termes extrêmes de l'initiation domestique nous disposent, l'un à respecter nos prédécesseurs, l'autre à chérir nos successeurs. La complication supérieure des iulhiences allectives (jui déterminent habituellement la paternité réelle permet d'ailleurs d'en nio- (lilier davantage le lésullal gén('ral.

Aussi ce lien domesti(jue a-t-il subi plus ([uaucuu

autre des variations normales, que j'apprécierai dynamiquement, et qui tendirent toujours à l'épurer spontanément. Son perfectionnement systématique devra surtout consister, d'après les indications précédentes, à le rendre à la fois moins factice et plus volontaire, en augmentant l'iniluence des mères et développant l'usage de l'adoption.

Telle est la série normale de phases essentielles, qui, dans l'existence domestique, dégage spontanément le cœur humain de sa personnalité primitive, pour le préparer graduellement à la vraie sociabilité, dont aucun autre apprentissage ne peut autant seconder l'essor naturel.

Cette théorie morale de la famille va maintenant permettre l'établissement de sa théorie politique, oii surgira la constitution qui doit correspondre à une semblable destination affective. Les fonctions et les sentiments étant ainsi devenus connexes, la coordination des unes pourra défmitivement représenter celle des autres.

Il faut donc regarder seulement l'appréciation précédente comme fournissant la base morale d'une théorie domestique, qui devra finalement consister surtout dans la conception politique à laquelle je vais consacrer le reste de ce chapitre.

Notre indispensable préambule ne prévaudra directement que pour les spéculations sociales qui concernent spécialement l'éducation. En tout autre cas, l'ensemble de ce traité appliquera davantage la théorie politique de la famille que sa théorie morale, comme étant à la fois plus complète et plus systématique.

Car les relations domestiques vont s'y trouver toujours rangées suivant leur énergie décroissante et leur extension croissante, conformément au principe fondamental de toute classification positive. Au contraire, l'apprécia-

tioii morale, où l'oulre des âges a dû prévaloir, ne fournil pas une série pleinement iioniogène.

C.r double princij)e de classement ne s'y trouve respecté (juCnvers les deux termes dont se compose cliaeun des deux groupes essentiels : le passage d un groupe au sui- \;\\\[ s'y accomplit en sens inverse; d'où résulte un ensemble discordant.

Mais, en étudiant la famille comme la vraie unilé sociale, les relations volontaires s'y placent naturellement avant les autres, et la série domestique devient enfin homogène, en même temps qu'elle se complète par un terme indispensable, qui ne pouvait surgir assez.

dette étude directe de la constitution domestique nous importe d'autant plus qu'elle prépare nécessairement celle de la constitution politique proprement dite, d'après l'identité fondamentale qui existe naturellement entre ces deux régimes.

En effet la famille humaine n'est, au fond, que notre moindre société ; et l'ensemble normal de notre espèce ne forme, en sens inverse, que la plus vaste famille.

Toute véritable famille, même chez les animaux, commence spontanément par le couple propagateur, auquel elle reste souvent réduite; car la polygamie ne produit réellement qu'un mélange de familles diverses, au lieu d'une famille unique. D'ailleurs, cet état confus ne persiste que dans celles des espèces sociables où l'instinct sexuel se trouve très dévelo})pé, tandis que l'attachement l'est trop peu.

Parmi nous, il constitue seulement une préparation plus ou mctius prolongée, pendant laquelle une excessive cou centralion des richesses oblige, surtout d'après le régime tlii'ocratique, à cumuler sur un seul mâle l'alimentation de plusieurs femelles.

Il est maintenant sup(>rllu de réfuter directement la

superficielle appréciation qui jadis attribuait au climat la nature monogame ou polygame de l'union domestique. Aucune vraie combinaison ne saurait être plus que binaire, encore mieux dans l'ordre moral que dans Tordre physique.

La statique sociale, qui partout considère l'état normal, sans s'occuper spécialement des préparations qu'il exige, doit donc avoir seulement en vue la monogamie, comme base nécessaire de toute constitution domestique.

Dans ce degré fondamental de la famille humaine, les lois naturelles qui régissent des associations quelconques deviennent aisément vérifiables, parce que l'extrême simplicité du cas n'y permet aucune illusion durablp, quoiqu'elle eiit empêché d'abord de les y découvrir.

On y sent, mieux qu'ailleurs, que toute union permanente doit reposera la fois sur les trois parties essentielles de l'existence cérébrale, sentiment, intelligence, activité; car le lien le plus cimenté par l'affection s'altère profondément et souvent se dissout, quand une foi commune n'y consolide pas l'amour mutuel.

Lors même que la conformité des opinions y fortifie riiaimonie affective, il faut encore une certaine coopération habituelle entre des activités distinctes, pour que l'union puisse résister assez aux divers ébranlements exté- ^ rieurs ou intérieurs. fl

C'est ainsi que le meilleur type d'association manifeste clairement toutes les conditions fondamentales de la religion, un. concours permanent entre l'amour et la foi, destiné toujours à perfectionner une fatalité modifiable.

Le vrai sentiment de l'ordre civil doit d'abord se raffermir d'après ce cas élémentaire, où la démonstration positive peut mieux écarter les subterfuges métaphysiques.

Ainsi reconnues indispensables envers la plus intime union, les conditions de foi et d'activité pourraient-elles

êtreéludi'fs pour des associations plus complexes et moins natmvllos. où les porlurbations spontanées doivent doveiiir plus graves?

Outre cette vérification décisive du triple concours cérébial qu'exige une association quelconque, la théorie positive (lu mariage confirme nettement Taxiome fondamental de toute saine politique : il ne peut exister davantage de société sans gouvernement que de gouvernement sans société.

Les plus audacieux niveleurs n'osent point étendre ordinairement leurs utopies subversives jusqu'à la communauté conjugale, qu'ils sentent naturellement incompatible avec leur égalité chimérique.

Entre deux êtres seulement, que rallie spontanément une profonde affection mutuelle, aucune harmonie ne saurait persister que si l'un commande et l'autre obéit.

Le plus grand des philosophes, en ébauchant, il y a vingt-deux siècles, la vraie théorie de l'ordre humain, disait, avec une admirable délicatesse, trop méconnue chez lui : « La principale force de la femme consiste à surmonter la difficulté d'obéir. »

Telle est, en effet, la nature de la subordination conjugale qu'elle devient indispensable à la sainte destination que la religion positive assigne au mariage.

C'est afin de mieux développer sa supériorité morale que la femme doit accepter avec reconnaissance la juste domination pratique de l'homme.

Quand elle s'y soustrait d'une manière quelconque, son vrai caractère, loin de s'ennoblir, se dégrade profondément, puisque le libre essor de l'orgueil ou de la vanité empêche alors la prépondérance habituelle des sentiments qui distinguent la nature féminine.

dette funeste réaction affective résulte même d'une indépendance passivement due à la richesse ou au rang.

Mais elle se développe davantage si la révolte exige des efforts artificiels, oij la femme détruit aveuglément sa principale valeur, en voulant fonder sur la force un ascendant que peut seule obtenir l'affection.

La théorie morale établie ci-dessus quant à la vraie nature de l'union conjugale dissipe également toutes les autres difficultés que peut faire naître la constitution du mariage.

Après le besoin général d'un gouvernement pour maintenir une association quelconque, la société domestique vérifie aussi la décomposition fondamentale du pouvoir humain, si tardivement étendue à la société politique.

L'esclavage des femmes n'empêche pas même une certaine appréciation initiale de la division spontanée entre les deux puissances élémentaires, qualifiées ensuite de spirituelle et temporelle, dont l'une modère la prépondérance nécessaire de l'autre.

Mais la vraie monogamie met en pleine évidence cette affectueuse réaction du conseil sur le commandement, sans laquelle le mariage ne pourrait aucunement remplir son office fondamental pour le perfectionnement mutuel des deux sexes.

De là résultent aussi les deux caractères essentiels de la véritable constitution conjugale, établis déjà par mon discours préliminaire, l'affranchissement de tout travail extérieur chez la femme et sa surintendance générale de l'éducation domestique.

Sous ce double aspect, la dynamique sociale confirmera pleinement, dans le volume suivant, une telle théorie statique, en démontrant que l'ensemble des variations normales du mariage humain tendit toujours à mieux développer ce type naturel.

Ainsi, Tétude positive du mariage ne vérifie pas seulement l'axiome fondamental : « 11 n'existe pas de société sans

gouvcrnonicnl ; » niais aussi ra[»li<»risiii(' (•oiHjtlc'mciilairc. Toiil gouveruenienl suppose une religion, jtour consacrer et régler le commandement et robéissance. "

En syslématisanl l'onlre élémentaire sur l('<[U('l repose renseml)le (le loi'iianisation sociale, on (>st (loue coud lil à cnnsiruire, envers le cas le plus simple et le moins contestable, des notions positives qui, convenablement étendues, suffisent ensuite à toute la vraie politique.

Mais cette identité naturelle n'est pas moins utile en >ens inverse, pour mieux consacrer le mariage en faisant dignement sentir que les sophismes qui tendent à l'ébranler coïncident radicalement avec toutes les autres maximes anarchiques.

Après avoir assez apprécié l'organisation domestique quant au nœud fondamental qui la constitue, il faut étendre plus sommairement la même théorie, d'abord aux fonctions qui perpétuent la famill(> et ensuite aux relations ([ui la lient directement à la société générale.

Pour simplifier cette explication, je dois considérer à la fois les deux états connexes de paternité et de filiation, ou plutôt me borner essentiellement au premier, qui seul ini])orte à notre étude politique.

Le second, presque passif à cet égard, n'exige un examen spécial (|ue dans la théorie morale de la famille, sufli>amment exposée ci-dessus.

Remarquons-y seulement (ju'il se place après le premier, quand on range les diverses relations domestiques, à partir du mariage, suivant l'énergie décroissante et la généralité croissante des atTections correspondantes; car la vén(!'ratii>n est moins ardente que la bonté.

La paternité consolide et développe la conslilution domestique fondée sur l'union conjugale. Quoique la

famille puisse pleinement développer sa principale efficacité sociale quand elle se réduit au couple fondamental, il est pourtant certain que la procréation, outre sa propre importance, en augmente à la fois la consistance et l'activité.

Un but commun, également cher aux d^ux époux, fortifie alors leur tendresse mutuelle et tend sans cesse à prévenir ou à modérer les conflits provenus d'une insuffisante conformité d'opinions ou même d'iumieiirs.

Cette précieuse réaction ne peut, évidemment, se réaliser assez que dans l'état monogame, hors duquel un tel lien salTaihlit beaucoup, tant chez les parents que parmi les enfants, faute d'une suffisante concentration affective.

11 en résulte même un nouveau motif essentiel en faveur de la loi du veuvage, que la vraie religion prescrit d'après la destination fondamentale du mariage, comme l'explique mon discours préliminaire, pour constituer la pure monogamie.

La sagesse occidentale déplore, depuis longtemps, la triste situation oii les enfants se trouvent presque toujours placés par les secondes noces.

Ainsi l'entière fixité du lien conjugal, déjà si précieuse directement, peut seule garantir assez la stabilité qu'exigent les relations paternelles et filiales pour comporter une pleine efficacité morale et même politique.

D'après sa moindre énergie, la paternité est plus exposée que le mariage aux atteintes sophistiques émanées de toute anarchie morale ou mentale ; la communauté des enfants fut toujours moins repoussée que celle des femmes parles utopies métaphysiques.

Cependant le pouvoir paternel ne cessera jamais de fournir spontanément le meilleur type d'une suprématie quelconque.

La juste réciprocité entre la bonté et la vénération ne

saurait cxorccr aillt'urs une intluence aussi luiluri'llc, ni aussi (.'omplèlo pour régler dignement l'obéissance et le commandement.

Mais cette seconde partie essentielle de la constilulion domestique est à la fois plus modiliable et plus perfectible i\{io la première, comme dépendant d'une j)lus grande complication afTective.

Son caractère normal ne peut être bien saisi que d'après une saine appréciation de sa principale destination sociale, en rapportant à l'humanité ce que la civilisation préparatoire rattacha seulement à la famille.

J'y devrai donc revenir en traitant ci-dessous des relations nécessaires entre le régime domestique et le régime politique proprement dit.

Néanmoins, la théorie morale de la famille détermine déjà la nature générale des perfectionnements graduels

I du pouvoir paternel, puisqu'ils doivent aussi tendre toujours à mieux développer la sainte réaction d'une telle

1 discipline sur les sentiments respectifs des enfants et des

' parents.

Cette règle prescrit d'abord une meilleure répartition du

j pouvoir entre le père et la mère, conformément à la vraie nature de chaque sexe.

Si l'enfant doit toujours recevoir de l'un sa protection matérielle, c'est surtout à l'autre qu'est réservée sa préparation morale et môme intellectuelle, du moins jusqu'à la lin de l'éducation purement domestique, suivant le plan indiqué dans mon discours préliminaire.

Il faut d'ailleurs rectifier, d'une manière analogue, l'aveugle empirisme qui régit encore la sollicitude temporelle des pères. Elle tend à s'exercer aujourd'hui, du moins chez les riches, comme quand toutes les fonctions sociales étaient essentiellement héréditaires. Une folle tendresse veut encore transmettre à l'enfant une position équivalente à celle du père.

Mais, en faisant dignement prévaloir la destination morale propre à l'existence domestique et la juste subordination de la famille à la société, on reconnaît aussitôt les limites normales de la providence temporelle des pères envers les fils.

Quand ils ont reçu l'éducation complète, ceux-ci ne doivent attendre de ceux-là, quelle que soit leur fortune, que les secours indispensables à l'honorable inauguration de la carrière qu'ils ont choisie.

Toute forte largesse ultérieure qui tend à dispenser du travail constitue, en général, un véritable abus d'une richesse toujours confiée tacitement pour une destination sociale, sans aucune vaine prédilection personnelle.

En second lieu, si la sollicitude naturelle des pères doit avoir une intensité moins aveugle, il importe que son champ devienne plus étendu, d'après un meilleur usage de la grande institution de l'adoption.

Le régime final de l'humanité développera beaucoup ce précieux perfectionnement, qui, spontanément surgi de la civilisation initiale, fut ensuite trop entravé par l'organisation des castes, dont nous subissons encore les restrictions, quoique devenues intempestives.

En expliquant, dans mon quatrième volume, la systématisation positive de la procréation humaine, je ferai sentir comment l'adoption procurera les douceurs de la paternité à beaucoup de couples très digues de les bien goûter, et pourtant voués à une stérilité complète, surtout volontaire. Sans cette libre répartition, les couples propagateurs se trouveraient d'ailleurs surchargés fréquemment.

Mais la principale destination de l'adoption consiste, moralement, à perfectionner l'affection protectrice d'après un heureux choix, et politiquement à permettre une meilleure transmission des offices sociaux, comme je^ l'expliquerai ultérieurement.

Jr Ut' la signaU' ici «[iic j)(>ur imli(|U(M' combien la seconde partie nécessaire de la conslilulioii donu^sli([ue reste encore inférieure à s(ni ly|»e noinial, et quel est le caractère i^énéral de cet état délinitif.

Un dernier élément naturel complète ordinairement ciiaqne famille humaine et permet seul de la lier directement à d'autres, quand l'inceste primitif est assez réprimé. Les espèces animales deviennent, en général, d'autant moins fécondes qu'elles occupent un rang plus élevé dans la grande hiérarchie biologique.

C'est pourijuoi noire race serait la moins abondante de toutes si sa providence artilieielle n'avait toujours compensé de plus en plus son infériorité naturelle. Malgré sa stérilité comparative, la pluralité des enfants y constitue pourtant une condition évidente de sa perpétuité et de son accroissement.

Puisque l'existence s'y prolonge ordinairement jusqu'au double de l'âge où commencent moyennement les fécondations utiles, il faut que chaque couple normal y produise au moins un enfant de chaque sexe. Mais, outre que ce nombre rendrait la population humaine seulement stationnaire, il ne suffirait pas même pour y compenser une fréquente stérilité et la mortalité antérieure au développement.

On est ainsi conduit à faire provenir de chaque mariage humain trois enfants dont le sexe diffère, suivant l'usage statislicjue de compter cin(| tètes par ménage. Ce nombre suflit, surtout dans l'ordre moderne, pour que notre population se maintienne et même s'accroisse lentement, comme l'indique une judicieuse observation, qui rectilie les dangereuses aberrations d'une fameuse école économique.

Le> rapports fraternels se trouvant ainsi dégagés de

toute apparence fortuite, je dois ici caractériser rapidement ce complément normal de la constitution domestique, sans revenir d'ailleurs sur son appréciation morale, assez indiquée ci-dessus.

Moins énergiques que toutes les autres, ces dernières relations de famille ont dû être plus affectées par les diverses influences perturbatrices. Elles ne furent vraiment réglées que pendant le moyen âge, et seulement chez les classes supérieures, où l'entière suprématie du fils aîné tendit à perpétuer la puissance propre à chaque maison illustre.

Ces institutions étaient, en réalité, moins défavorables au développement moral de la vraie fraternité que l'anarchique égalité qui leur a passagèrement succédé.

Néanmoins, on reconnaît aisément que, même alors, cette partie finale de la constitution domestique fut encore moins adaptée que les deux autres à la destination affective qui caractérise la famille humaine.

Rien ne peut indiquer jusqu'ici quelle heureuse efficacité comporteront habituellement les liens fraternels, quand la religion positive aura dignement érigé l'existence domestique en fondement normal de l'existence politique chez les Occidentaux régénérés. I

D'antiques exemples de monstrueuse inimitié manifestent combien la fraternité fut altérée par la transmission héréditaire des fonctions sociales. 11 en est de même, à un moindre degré, quand l'hérédité se borne à la richesse.

Mais, en rapportant toujours la famille à la société, le régime final dégagera l'autorité paternelle de toute entrave inspirée par l'égoïsme domestique. Pleinement libres de tester sous une juste responsabilité morale, les pères pourront alors transmettre hors de la famille les capitaux acquis ou conservés, même indépendamment de l'adoption.

Les divers lils cessant ainsi de eonvoitcr à l'envi la ritliesse paternelle, comme ils ont dcjà renoncé à la succession des offices, rien ne tronMera {)lus le développement naturel de leur alïection mutuelle.

Une commune vénération la consolidera davantage, lorsque la loi du veuvage, complétant enfin la monogamie, assurera l'entière fixité des relations filiales.

En outre, les frères se sentiront activement réunis par leur commun protectorat envers les sœurs, haltituellcment exclues de la succession paternelle.

Je devais indiquer ici ces diverses vues anticij)ées sur la constitution domestique, qui ne devront se développer ([ue dans mon volume final, afin de mieux signaler combien les relations fraternelles sont encore loin de leur vraie systématisation.

Ces aperi^'us font aussi sentir comment le régime positif utilisera, pour l'ensemble de l'éducation morale, le genre d'affections domestiques qui rapproche directement plusieurs familles, indépendamment d'un heureux usage de l'adoption.

La tendance spontanée à prendre la fraternité pour type habituel du plus vaste sentiment social constitua, chez nos ancêtres, une touchante anticipation des mœurs réservées à nos descendants, quand le régime systématique aura suffisamment remplacé le régime empiriqne.

Pour que la constitution de la famille soit j)l{'inement caractérisée, il faut encore y comprendre un suj)plément naturel, trop méconnu dans l'anarchie moderne, envers la domesticité proprement dite. Sa spontanéité et son importance devraient nous être toujours rappelées par le langage habituel, qui n'a jamais cessé d'y puiser toutes les expressions collectives sur l'association élémentaire.

Même Sous ranti(|ue servitude, l'élymologie du mot faniillr indi(iii(' iictlement l'assimilation des esclaves

aux enfants, comme les derniers sujets du chef com- I mun.

Depuis l'entière abolition de Tesclavage, la domesticité tendit toujours, malgré l'anarchie croissante, à instituer un ordre complémentaire de relations privées, directement propre à lier intimement les riches et les pauvres.

Quand il sera dignement réglé, il peut concourir heureusement à l'essor graduel de la vraie sociabilité, par un développement spécial de la vénération et de la bonté, respectivement appliquées à y sanctifier l'obéissance et le commandement.

Moins naturelles et moins intimes que les relations fraternelles, mais plus libres et plus vastes, ces affections supplémentaires doivent habituellement former la dernière transition normale entre les liens de famille et les rapports sociaux proprement dits.

Une superficielle appréciation de l'existence moderne les fait ordinairement supposer bornées à des classes très restreintes. Mais un examen approfondi relève leur importance, en les montrant douées, sous diverses formes, d'une généralité presque totale.

Au moyen âge, les plus nobles natures s'honoraient de remplir les offices domestiques, pourvu que ce fût envers des chefs assez éminents. Cet exercice faisait alors une partie essentielle de toute éducation chevaleresque, même sous une subordination féminine.

Quand l'existence industrielle s'est spontanément organisée, une véritable phase de domesticité a partout surgi dans la libre préparation habituelle du travailleur moderne. Le régime final régularisera celte institution élémentaire, en l'étendant convenablement à toutes les classes.

Elle y formera, pour l'ensemble de chaque éducation morale, un état intermédiaire entre l'âge des liens involontaires et celui des relations volontaires. Sa destina-

tidii sociale devra consister spécialemenl à nous préparei' an commandomenl jiar lohoissance.

.rc\|>li(iucrai \)\y\s lard comment les mœurs finales cniutltlironl unç Iclle existence, même dans le cas où elle deviendra perpétuelle, suivant les heureuses indications (|ue lournissent déjà les jiopulations préservées de la sécheresse protestante et de régoïsme industriel.

(let ordre supplémentaire de relations domestiques conduit naturellement à sentir que, pour développer entièrement la théorie morale de la famille, il faut y joindre aussi tous les rapports privés indépendants de la naissance.

A chacune des cinq affections que je viens d'apprécier, correspond, en effet, hors de la famille, un sentiment analogue, qurti(jue ordinairement moins prononcé, susceptible d'une semblable réaction intime.

l^ln se bornant aux cas principaux, on voit ainsi le maître ou le protecteur, l'ami et le disciple, représenter habituellement, à un degré moindre, le père, l'époux ou le frère et le fils.

Le régime final doit utiliser beaucoup ces diverses relations normales, pour mieux lier chaque vie privée à la vie publi([ue, d'après une suite de liens intermédiaires, qui forme entre elles une transition presque insensible.

I/ensemblc de cette théorie positive de la famille humaine justifie maintenant mes premières indications sur la connexité nécessaire de ses deux parties essentielles.

On voit ainsi que, sous tous les aspects, la constitution piditique de la famille se trouve profondément subordonnée à sa destination morale, seule source normale de toutes les explications propres à cette étude fondamentale.

m AUGUSTE COMTE CONSERVATEUR

Mais on y sent aussi que, réciproquement, l'organisation devient la seule garantie réelle de refficacité. C'est par là que l'ordre domestique se lie le mieux à Tordre politique proprement dit.

Je n'aurais donc pas approfondi suffisamment ce grand sujet, si. après avoir traité de la famille en elle-même, je ne complétais ce chapitre en examinant ses rapports généraux avec la société.

Quoique le régime politique repose toujours sur le régime domestique, les variations normales de celui-ci ne peuvent jamais s'expliquer que d'après les modifications graduelles de l'autre.

Si donc cette grande réaction n'était point assez appréciée, la théorie positive de la famille manifesterait trop peu le caractère essentiellement relatif qui la dislingue le mieux des théories absolues ébauchées par mes prédécesseurs métapliysiques.

Pour faciliter autant que possible cette appréciation décisive, je dois d'abord résumer en une seule conception l'ensemble de la double théorie qui précède. A cet effet, il suffit de concevoir la famille comme destinée à développer dignement l'action de la femme sur l'homme.

D'après le chapitre précédent, le caractère naturellement égoïste de l'activité qui domine toute l'existence humaine ne saurait être convenablement transformé sans cette douce influence continuellement émanée du sexe affectif.

Comme mère d'abord, et bientôt comme sœur, puis comme épouse surtout, et enfin comme fille, accessoirement comme domestique, sous chacun de ces quatre aspects naturels, la femme est destinée à préserver l'homme de la corruption inhérente à son existence pratique et théorique.

i srv2 s 1

Sa siipériorili' alVt'cli\ e lui eoiilùie spoiilanéiueiil cet office fomlamenlal, que l'économie sociale développe de l»lus on plus on dégaji;cant le sexo aimant dv louto sollicitiulo poiiuri)alrice, active ou spéculative.

Toi est lo but essentiel do rexisteuce domestique ot le caractère général de ses perfectionnements successifs.

Dans chacune de ses phases naturelles, rinlluence féuiiuine se présente toujours comme devant prévaloir, d après une meilleure aptitude au mode correspondant dévolution morale.

Nous sommes, à tous égards, et même physiquement, heaucoup plus les fils de nos mères que de nos pères.

Pareillement, le meilleur des frères, c'est assurémont une digne so'ur ; la tendresse de l'épouse surpasse ordinairement colle de Tépoux ; le dévouement de la tille l'emporte sur celui du tils.

11 serait d'ailleurs suportlu d'expliquer la supériorité habituelle de la domesticité féminine. La femme constitue donc, sous" un aspect quelconque, le centre moral de la famille.

Quoique cette destination normale n'ait pu être suffisamniont réalisée par le régime préliminaire de l'humanité, elle a néanmoins assez surgi jusqu'ici pour faire nettement concevoir les mœurs finales.

Ainsi, la théorie positive de la famille humaine se réduit enfin à systématiser l'influence spontanée du sentiment féminin sur l'activité masculine.

Lu loi résumé permet ici de caractériser directement la connexité fondamentale entre l'existence domestique et l'existence politique, en concevant l'une et l'autre comme les doux éléments nécessaires de la seule solution réelle que comporte le grand problème humain, la suhonlinatioii haliiluelle dv l'égoïsme à l'altruisme.

82 AUGUSTI-: COMTE CONSErvVATEUR

L'activité continue à laquelle nous sommes irrésistiblement voués ne peut être trabord dirigée que par les instincts personnels, intimement liés aux organes spéciaux des besoins matériels qu'elle doit satisfaire.

Mais le chapitre précédent démontre que son essor collectif tend naturellement à lui procurer un vrai caractère sympathique, à mesure que s'accomplit notre évolution sociale.

Néanmoins, cette grande transformation ne pourrait jamais se réaliser spontanément sous les seules impulsions émanées de notre situation nécessaire.

A ces tendances provenues du dehors doivent correspondre, au dedans, des dispositions directement propres à développer nos meilleurs instincts, dont l'inertie native peut être ainsi compensée par un exercice assidu.

Or cette impulsion intérieure résulte du concours habituel de deux intluences très distinctes, mais susceptibles de se combiner assez, l'une morale, l'autre intellectuelle.

La première se réduit à l'essor spontané de nos atTections bienveillantes, sans lesquelles un tel résultat serait toujours impossible.

Il faut regarder la seconde comme consistant surtout dans une suftisante appréciation de l'ordre extérieur qui nous domine, et des modifications que nous pouvons y introduire.

Ces deux forces sont respectivement développées, d'une manière spéciale, par les deux modes généraux de notre existence sociale, d'abord domestique, puis politique.

La vie de famille modifie profondément l'ensemble de notre constitution affective, d'après des relations à la fois assez intimes et assez variées pour cultiver habituellement tous nos penchants sympathiques, de manière à nous en faire dignement apprécier le charme caractéristique.

Di's lii'iis conliiuis, d'abord Inrcés, puis volontaires, y tendcMil do plus en plus à confondre cliacnn do nous avec les soiils rli'os qu'il lui sera jamais pormis do hioii connaîlro.

Quoi(jU(> collo apprcH'ialion privi'-o doivo souvent paraître illusoiro à coux qui n'y pciiNciit assez participer, sa réalité ordinaire devi^uit iucoutoslaMo aux yeux de quiconque en juge saiuomout la dil'liciillé et les conditions.

Une disposition indiiTéroute est loin *\c facililcr la roclilud(^ de nos jugements envers une nature aussi compliquée que la nôtre. Ku reprocliant à Tamour de devenir souvent aveugle, on oublie que la haine reste toujours toile, et à un degré bien plus funeste.

11 faut reconnaître, au contraire, que, sans la bienveillance continue avec laquelle nous contemplons les nôtres, nous uo pourrions jamais apprécier assez leurs principales dispositions. D'ailleurs une telle continuité développe en eux dos attributs que ne peuvent bien manifester dos relations plus vagues.

Sans adopter toujours les jugements émanés de l'épouse, de la mère, ou du fils, il faut les regarder habituellement comme investis d'une exactitude qui doit échapper à tous les yeux étrangers.

C'est ainsi que l'existence domestique, vouée surtout à la culture décisive des affections sympathiques, nous procure aussi la j)lus difficile et la plus précieuse de toutes les connaissances réelles, celle de la nature humaine.

Muoique son étude demeure nécessairement empirique, on ne peut en puiser ailleurs des germes équivalents. Pour devenir assez systématique, il ne lui reste ainsi qu'à se compléter ensuite par une suffisante appréciation i\<^ l'existence sociale proprement dite.

Mais ce complément n'a pu vraiment surgir que d'après le récent accomplissement de la grande initiation

84 AUGUSTE COMTE COXSEKYATEUR

propre a notre espèce. C'est donc à la vie de famille que l'on dut essentiellement toutes les notions, incohérentes, mais réelles, obtenues jusqu'ici sur la nature morale, et même intellectuelle, de l'homme.

Principal organe spontané de leur transmission comme de leur acquisition, la femme restera toujours, dans l'intimité domestique, notre meilleure initiatrice à ces précieuses connaissances, sans lesquelles nos méditations sociologiques ne pourraient ensuite trouver aucune base.

Ainsi la vie de famille, directement appréciée dans son centre féminin, n'est pas seulement piopre à développer une culture sympathique qui ne saurait ailleurs surgir assez.

Cette principale destination s'y trouve naturellement accompagnée d'une préparation intellectuelle qu'on n'obtiendrait pas autrement.

Une telle coïncidence détermine le concours spontané des deux éléments qu'exige l'impulsion fondamentale indiquée ci-dessus comme devant graduellement transformer le caractère propre à notre activité continue.

Pendant que la vie pratique de la cité nous dévoile empiriquement les lois naturelles de l'ordre matériel, la vie affective de la famille nous initie pareillement à la connaissance de l'ordre moral qui doit le modifier sans cesse.

Cette double instruction se concentre spontanément autour du foyer domestique, oii le père et la mère président respectivement à ses deux parties, dont la combinaison théorique devient ensuite le dernier résultat de toute l'initiation mentale.

Malgré la précieuse culture intellectuelle qui surgit ainsi dans la famille, c'est seulement d'après une association plus vaste et moins intime que l'esprit humain peut acquérir son essor caractéristique.

I/exisltMici' (Icinicstiiiuc reste essenlii'llciiKMil \(»n(''r au senliiiKMil. Toulos les connaissances morales dont elle f(Mirnit le ^erme sj)onlané ne prennent une vraie consistance i|ue ijuanil la vie sociale les applique à des relations plus jicnérales.

Nos ('motions y sont môme trop vives et trop continues pour permettre un essor distinct de nos facultés esthélii|nes. ([ui ne commencent à se manifester assez qu'afm deNiu-imer des alTeclions étrangères à noire naissance.

Ainsi, l'existence polili(|ue, dominée |)ar noire activité permanente, devient la source essentielle de notre développement intellectuel, à la fois théorique et pi-atique.

Telle est sa destination propre, d'après laquelle nous ident liions souvent la marche de l'esprit humain et celle de l'état social.

Sans doute elle étend aussi l'exercice du sentiment, mais seulement en lui procurant de nouvelles applications, (jui n'en changent jamais l'essence.

Des trois instincts sympathiques admis par la théorie positive de la nature humaine, aucun n'appartient exclusivement à la vie publique. Tous reçoivent dans la famille leur essor décisif.

C'est uniquement d'après cette évolution initiale que la société peut ensuite leur ofl'rir un développement supérieur, qui ne comporterait aucune vraie consistance sans une telle base.

Il semble cependant que l'existence politique possède encore un autre attribut caractéristique, plus frappant môme que l'essor intellectuel, d'après son aptitude exclusive à susciter des forces collectives, qui réagissent profondément sur toutes nos destinées.

Mais, en établissant les lois naturelles de leur formation, je prouverai bientôt que leur source réelle est sïirtout mentale, d'après les opinions communes qui consolident les pouvoirs émanés de la vie active.

Le sentiment et l'intelligence fournissent donc les caractères essentiels respectivement propres à l'existence domestique et à l'existence politique, quoique chacune d'elles tende aussi à développer indirectement celui qui appartient à l'autre.

Dans la famille, la sympathie s'exerce spontanément d'après des relations continues, qui sont d'abord involontaires ; la société fait surgir l'essor mental, pour diriger la coopération croissante qui la distingue.

Pendant que l'une nous pousse graduellement à l'entière générosité des sentiments, l'autre nous fait tendre de plus en plus vers la pleine généralité des pensées.

Voilà comment la vie privée et la vie publique doivent naturellement concourir à la transformation fondamentale qui constitue le but permanent de toute évolution humaine.

L'impulsion affective et l'influence spéculative tendent alors à rendre de plus en plus sympathique le caractère primitivement personnel de notre activité dominante.

Pour mieux concevoir leur concours, il faut regarder chacune d'elles comme concentrée dans le siège qui lui est propre. La condensation morale s'accomplit spontanément autour de la femme qui en constitue toujours le principal organe.

Mais la concentration mentale, qui correspond à un essor plus complexe, reste longtemps dépourvue d'un ministère assez distinct.

Néanmoins la sociologie statique, qui doit surtout considérer l'état normal sans trop examiner son avènement, peut déjà traiter ce second élément régénérateur comme aussi centralisé que le premier.

Son centre naturel consiste, en etfet, dans le sacerdoce proprement dit, quelles qu'en soient, d'ailleurs, la source et l'organisation.

Aussilôt ([lie la conception, ficlive ou réelle, Ao Tonlre universel a pris assez de consistance [)Our diriger noire activité, elle ne tarde point à former le d(»niaiiie liabilufd «l'une classe ou caste disliiulc. aulDiir de la([ii('Ile se condense toute rinnuiMicc spii'iluclltv

l'ne telle cnrpoi-alion a('C(»nii)lit, dans roi'j^anisnie politii[ue, un oflice fondamental essentiellement équivalent à ctdui (|ue la femme exerce dans l'or^j^anisme domesli([ue.

Elle tend à modilier par rinlelligiMice. comme celle-ci par le sentiment, la puissance matéri(dle naturellement suriiie de notre exislence pratique.

Ces deux éléments nécessaires de l'impulsion régénératrice exiijent une longue et diflicile préparation, qui constitue le })rincipal objet de la grande initiation humaine.

Ni le sexe affectif ni la classe contemplative n'ont encore atteint suffisamment leur vrai caractère et assez obtenu leur juste dignité sociale.

Pourtant leurs destinations respectives sont pleinement appréciables depuis longtemps, de manière à laisser apercevoir leurs germes spontanés dans le premier état de notre espèce.

Tandis que chacune de ces intluences modératrices se développe spécialement, leur but commun doit aussi les rombiner de plus en plus, quoique leur concours soit moins avancé jusqu'ici que leur essor respectif.

D'après cette comparaison abstraite entre la famille et la société, notre vie privée et notre vie publique oITrent <'ssentiellement la même nature statique et, par suite, doivent comporter une semblable appréciation dynamique, sauf la diversité des degrés.

Si la constitution domestique se réduit à systématiser linfluence de la femme sur l'homme, on peut dire également que la constitution politique consiste surtout à régler

l'action du pouvoir intellectuel sur la puissance matérielle.

La préparation simultanée de ces deux éléments régénérateurs forme la principale destination de notre régime préliminaire, et leur combinaison normale doit devenir la base essentielle de notre état détinitif.

Ainsi conçu, l'organisme collectif se trouve radicalement conforme à l'organisme individuel, comme l'exige leur subordination naturelle.

Dans l'existence sociale, à la fois domestique et politique, de même que dans la simple existence personnelle, le sentiment et l'intelligence concourent pour diriger l'activité.

Partout on reconnaît des éléments analogues, comme une semblable combinaison.

Un tel rapprochement ramène enfin au point de vue fondamental que le premier chapitre de ce volume a constitué d'avance pour dominer l'ensemble des conceptions sociologiques.

En effet, cette double organisation, commune à l'individu et à l'espèce, caractérise, de part et d'autre, le véritable état religieux, c'est-à-dire une complète unité.

La vraie théorie de la famille et la saine théorie de la société deviennent ainsi des conséquences nécessaires de la théorie positive do la religion.

Ayant d'abord fondé l'état synthétique sur le concours entre l'amour et la foi, je devais ensuite retrouver le sexe affectif et la classe contemplative comme les éléments connexes de l'ordre humain.

Mais, en sens inverse, l'accomplissement d'une telle vérification doit ici manifester davantage la réalité et la fécondité de ma théorie fondamentale.

Siiiv.inl ces notions géni'^rali's sui- I;i coiiiit'xilt'' iialurollc onlit' kl (.•onstilulion (l(imos(i(|iu' ol la consliliilioii politicjin'. je vais coniplélor rôtiidi' stalicjuo de la famille en y a|)i)réciant la réaction normale de la société, sans laqnelle ses modifications de temps et de lieu resteraient inexplicables.

Cette influence g^énérale résulte de deux sources distincte"^ : l'une principale, qui est involontaire, et môme ordinairement inaper(,'ue jus([u'ici ; l'autre secondaire, qui, étant plus ou moins volontaire, fut seule sentie habituellement, quoique mal juiiée.

I.a première consiste dans les changements spontanés ([néprouve la constitution domestique d'après la marche nalurelle de l'activité qui domino toute l'existence humaine.

Mais la seconde peut se réduire aux institutions introduites pour mieux conformer les modifications de la famille à celles que subit ainsi la société, sans qu'on doive d'ailleurs considérer ici les opinions qui ont dirigé ou préparé ces efforts successifs, à moins qu'elles n'aient directement agi.

Quoique ces deux iniluences ne se soient presque jamais exercées immédiatement que sur les classes supérieures, elles ont aflecté finalement toute la masse sociale, d'après sa tendance nalurelle, à lafois volontaire et forcée, vers les changements essentiels qui furent d'abord adoptés par ses chefs.

Pour mieux concevoir la direction générale de cette double puissance, d'après laquelle la société modifie sans cesse la famille, il faut maintenant apprécier les imperfections radicales que présente toujours l'existence domestique et qui doivent ainsisubirgraduellemcnt d'heureuses transformations.

DO AUGUSTE COMTE CONSERVATEUl!

D'abord, comme je l'ai ci-dessus expliqué, les affections qu'elle développe ne sont jamais entièrement pures.

Il s'y mole constamment une influence, plus ou moins prononcée, des instincts égoïstes, principale source de leur énergie caractéristique.

C'est môme d'un tel concours que dépond l'aptitude fondamentale de la vie de famille, afin de constituer la soûle transition possible entre la simple personnalité et la vraie sociabilité.

Si, d'un côté, l'existence domestique est la plus propre à nous faire bien apprécier le charme do vivre pour autrui, elle nous place, d'une autre part, dans la situation qui permet le plus à chacun d'abuser des autres.

Elle peut donc, par sa nature, développer l'égoïsme ou Taltruisme, suivant la direction qui prévaut ; ce qui explique, sans les justifier, les jugements opposés qu'elle a toujours suscités chez les philosophes.

Or cette direction prépondérante se trouve nécessairement déterminée surtout, dans l'ensemble des cas, par l'influence supérieure que chaque société exerce continuellement sur les familles qui la composent.

Voilà comment, malgré d'irrationnelles critiques, l'existence domestique développe habituellement nos instincts sympathiques, seuls pleinement compatibles avec les contacts sociaux.

Tel est donc le perfectionnement nécessaire de la famille par la société, qui en épure sans cesse le caractère dominant, de manière à réaliser de plus en plus sa grande destination morale.

Outre cette dégénération trop fréquente, oi^i elle développe l'égoïsme au lieu de l'altruisme, l'existence domestique comporte naturellement une autre imperfection radicale, principale ressource des déclamateurs anarchiques.

IS.'-J «Il

Car, 011 coiistiliiaul uiic iiiiilé Irrs C(»iui)acl»', cllr Icnd spoiilanéiiu'ul à la l'aire iiulriiuoiil prévaloir.

Il soinblo ilonecjue, ([iiaïul la vie ilc famille ne slimule pas la personiialilé piu[>renîenl ilile, l'ile ne pcnt éviter lie suseiler un égoïsme colieelil" jtresque aussi funeste, et d'ailleurs très pro[)re à lui st'i'vir de voile.

Mais, sans dissiuiuler un tel dauger, on n'y doit voir (|u'un ineonvéuieni plus ou moins commun à toute association partielle".

Ur, jusqu'ici nulle société ne put être vraiment générale, c'est-à-dire embrasser l'ensemble de notre espèce.

Tous les groupes limités tendent d'abord à des hostilités mutuelles, toujours d'autant plus prononcées que chacun d'eux a plus de consistance.

Malgré rinconséqueuce ordinaire aux sophistes, la patrie mérite réellement des reproches analogues à ceux que comporte la famille, et pourtant sa bienfaisante intluence morale n'est pas contestable.

D'après la théorie positive de la nature humaine, il faut surtout dégager nos instincts sympathiques de leur torpeur initiale, quelques dangers que puissent ensuite ollrir les impulsions susceptibles d'une telle efficacité.

Car l'essor ultérieur îles [)encliants bienveillants peut liiialement corriger cette impureté primitive, quand la situation devient assez favorable.

Or, c'est ce qui résulte nécessairement de la pression que la société exerce sans cesse sur la famille, pour l'adapter à une destination plus générale.

Si la Patrie, malgré son féroce caractère initial, put seule nous élever graduellement à l'Humanité, comment l'existence domesticjue, douée naturellement d'une efficacité morale plus vive et plus assidue, ne nous pousseraitelle point au pur sentiment social, quoique d'après un ogoïsme collectif ?

La société tend donc, sous ce second aspect comme sous le premier, à corriger de plus en plus les principales imperfections propres à la famille humaine, et à faire mieux prévaloir sa destination fondamentale.

Elle y développe cette salutaire influence par chacun des deux modes simultanés que jai distingués ci-dessus.

11 n'appartient qu'à la sociologie dynamique d'apprécier leur efficacité successive. Mais la statique sociale doit en indiquer déjà la source normale.

On peut ainsi reconnaître surtout que la marche graduelle de notre existence pratique a dû profondément modifier notre constitution domestique.

Cette réaction nécessaire nest pas seulement sensihle envers le changement principal, quand l'activité humaine devient enfin purement industrielle au lieu de rester essentiellement militaire, ce qui tend à perfectionner radicalement la famille parla société.

Mais une semblahle tendance caractérise aussi, quoique à un moindre degré, toutes les modifications que le passé nous offre dans la vie guerrière.

Je prouverai, en dynamique sociale, que l'établissement primitif de la monogamie occidentale et son perfectionnement au moyen âge doivent être respectivement attribués à la prépondérance de l'activité militaire sur la stagnation théocratique, et à la transformation de la conquête en défense.

Quant à l'influence, accessoire mais volontaire, que j'ai ci-dessus distinguée de cette principale subordination de la famille envers la société, sa participation est tellement évidente qu'on l'a presque toujours exagérée de la manière la plus vicieuse.

Elle s'est même exercée lorsque l'activité collective offrait un caractère vraiment prononcé, qui suscita des institutions propres à y mieux adapter l'existence domestique.

Mais ello se manitVsfe aussi, sous une l'orme plus spéciale, quand la conslilution politique permet au sacerdoce une suflisante indépendance.

(»n le voit alors (»ccupé surtout de pi^rfectionner s\ stémalitjuement la tamille humaine, ([uoique d'après une lliéorie essentiellement vicieuse, d'abord dans les anli(iues théocraties, et ensuite pendant le triomphe du mono- Ihéisnie.

il n'appartient qu'à mon volume final de caractériser directement la régénération fondamentale que notre existence domestique doit bientôt manifester, en résultat nécessaire de l'ensemble des modifications antérieures.

Mais la statique sociale, qui détermine la tendance commune de ces variations successives, permet aussi d'en concevoir l'avènement général. (|uoique sans pouvoir en fixer l'époque et le mode.

On le voit ici résulter naturellement du concours normal, impossible auparavant, des deux influences ci-dessus considérées, et dont la seconde, cessant alors d'être purement accessoire, servira désormais à régler la première.

En faisant enfin prévaloir irrévocablement une activité pacifique, la nouvelle existence humaine dissipera la contradiction forcée qui existait jadis eutre les bienveillantes inclinations de la famille et les instincts sanguinaires de la société.

D'une autre part, elle développera la vie de famille dans l'immense milieu qui peut le mieux la goûter, et auqu(d fut essentiellement interdite jusqu'ici cette unique compensation morale de sa détresse matérielle.

Alors la famille deviendra partout la base évidente de la société ; et l'existence politique se présentera, réciproquement, comme destinée surtout à consolider et à perfectionner l'existence domesti({ue.

Mais, tandis que la femme obtiendra sonjuste ascendant,

le sacerdoce pourra développer enfin sa légitime influence, d'après la seule religion capable d'embrasser toute la j nature humaine, tant collective qu'individuelle.

Une théorie vraiment positive servira de guide habituel à son action systématique sur notre perfectionnement moral, dès lors directement relatif, dans la société comme dans la famille, aux inclinations bienveillantes dont l'existence était méconnue, ou même niée, par les synthèses antérieures.

Elle seule peut enlin dissiper l'affreuse alternative où flottent aujourd'hui tant d'observateurs consciencieux, entre une immense dissolution de l'ordre humain, à la fois <lomestique et politique, et la pleine réalisation des admirables vœux vainement indicpaés dans toutes les utopies.

Une telle conclusion pour l'ensemble de ce chapiti-e doit faire sentir la justesse universelle du principe fondamental par lequel je commençai cet ouvrage : toute systématisation partielle exige la synthèse générale.

Puisé d'abord dans l'ordre purement scientifique, je retendis ensuite à la connexité nécessaire entre la coordination intellectuelle et la réorganisation sociale.

Enfin, on reconnaît ici que l'existence domestique et l'existence politique ne sauraient être régénérées que l'une par l'autre.

Cette conviction, que la situation occidentale développera de plus en plus, peut mieux caractériser à la fois l'immense difficulté de la synthèse moderne et les dispositions, de cœur ou d'esprit, qu'exige partout son élaboration graduelle.

[i>ô2 '.ili

(l'est ainsi quo le seul principe de la coopération, sur {(Miiiel repose la société politique proprement tlite, suscite naturellement le gouvernement qui doit la maintenir et la développer.

lue telle puissance se présente, à la vérité, comme essentiellement matérielle, puisqu elle résulte toujours de la grandeur ou de la richesse.

Mais il importe de reconnaître que Tordre social ne peut jamais avoir d'autre base immédiate.

Le célèbre principe de Hobbes sur la domination spontanée de la force constitue, au fond, le seul pas capital qu'ait encore fait, depnis Aristote jusqu'à moi. la théorie positive du gouvernement.

Car l'admirable anticipation du moyen âge envers la division des deux pouvoirs fut plutôt due. dans une situation favorable, au sentiment qu'à la raison : elle ne put iii--uite résister à la discussion que quand je la repris à mon début.

Tous les odieux reprocbes qu'encourut la conception de Ilobbes résultèrent seulement de sa source métaphysique, et de la confusion radicale (jui s'y trouve par suite entre l'appré-ciation statique et l'appréciation dynamique, qu'on ne j)ouvait alors distingue!'.

.Mais cette double imperfection n'aurait abouti, chez des juges moins malveillants et plus éclairés, qu'à faire mieux apprécier la difficulté comme l'importance de ce lumineux aperçu, que la philosophie positive pouvait seule utili-cr assez.

J'ai déjà montré ci-dessus combien ce fondement maté-

riel de toute association humaine est naturellement inévitable.

Pour le reconnaître comme indispensable, il suffit ici de supposer un instant qu'il manque ou disparaît, suivant le cas trop commun des temps d"anarchie.

Tous ceux que choque la proposition de llobbes trouveraient, sans doute, étrange que, au lieu de l'aire reposer l'ordre politique sur la force, on voulût l'asseoir sur la faiblesse.

Or, c'est là pourtant ce qui résulterait de leur vaine critique, d'après mon analyse fondamentale des trois éléments nécessairement propres à toute puissance sociale.

Car, faute d'une véritable force matérielle, on serait obligé d'emprunter à l'esprit et au cœur des fondements primitifs que ces chétifs éléments sont toujours incapables de fournir.

Uniquement aptes à modifier dignement un ordre préexistant, ils ne sauraient accomplir aucun office social là où la force matérielle n'a point d'abord établi convenablement un régime quelconque.

Quand cette première base politique n'existe pas ou ne suffit plus, le cœur et l'esprit, loin de tenter d'y suppléer, doivent noblement tendre à la reconstruire ou à la réparer, en utilisant assez la situation correspondante.

Ce serait donc vouloir tenir la science sociale à jamais enveloppée dans les nuages métaphysiques que d'éprouver aujourd'hui la moindre rép^ignance envers un principe philosophique qui, combiné avec celui d'Aristote, put seul préparer assez la sociologie.

Pour mieux apprécier sa nécessité, il faut consulter la théorie positive de la nature humaine, établie par mon premier volume.

J'en ai déjà déduit ci-dessus la prépondérance cérébrale

ili- pt'iiclumts (|iii nous onlraiiicnt à com mander sur coiix (jui nous disposiMil à olx'ir.

Or. les proniici's. ne pouvant èlre convonalilt'ment satisfaits que chez ({uelques iamillos, doivent naturellemtMil pousser tous les autres à la révolte chronique contre un régime quelconque.

L'eusemhle du passé ne confirme que trop cette tenthiuce, (juoique notre longue initiation théologique et militaire fût surtout apte à constituer la puissance sociale en coTisolidant la soumission.

(les impulsions perturbatrices bouleverseraient sans cesse riiumanité. (b' manière à y empêcher tout progrès continu, si une force assez énergique, c'est-à-dii'e matérielle, ne leur ollVait constamment une salutaire résistance.

Nos temps d'anarchie sont très propres à confirmer un tel besoin, d'après la fréquente insuffisance de ce premier frein social, depuis la rupture de l'ancienne discipline mentale et morale.

Tous voulant aujourd'hui commander, et pouvant souvent es])érer d'y parvenir, chacun n'obéit ordinairement qu'à la force, sans coder presque jamais par raison ou par amour.

De là résulte habituellement une aftligeante dégradation, chez ceux-là même qui déplorent amèrement la prétendue servi lilt' de leurs prédécesseurs.

Mais, après celte explication nécessaire sur le premier fondement de toute organisation sociale, il n'importe pas moins de reconnaître son insuffisance naturelle.

La force proprement dite a toujours besoin d'être d abord doublement complétée et ensuite convenablement réglée, pour servir de base durable au gouvernement polili(iue.

Car sa suprématie doit surtout fournir un digne organe.

à la fonction générale ci-dessus reconnue comme résultant du régime coopératif.

Or, cette puissance n'émanant, d'ordinaire, que des pouvoirs partiels qui président aux opérations élémentaires, elle ne peut jamais avoir spontanément un esprit d'ensemble assez exercé pour correspondre à une telle destination.

Du moins, cette aptitude n'y saurait être qu'exceptionnelle et ne doit même suffire qu'envers les sociétés peu développées.

Pour saisir l'ensemble d'une économie aussi compliquée, de manière à le faire comprendre et respecter de tous, il faut au pouvoir politique une culture intellectuelle, envers le passé et l'avenir, que ne suppose point, et même que ne comporte guère, cette origine habituelle.

Une telle conciliation, déjà rare dans la civilisation militaire, où les opérations partielles sont pourtant plus synthétiques, restera toujours impossible au sein des sociétés industrielles, où les plus vastes conceptions pratiques demeurent nécessairement trop étroites.

Sous ce premier aspect, la force prépondérante a donc besoin d'un complément intellectuel, sans lequel son principal office ne saurait être assez rempli, même quant à la simple répression, et surtout envers la direction proprement dite.

En second lieu, l'intluence morale lui est également indispensable pour obtenir ou conserver la juste vénération qu'exige toujours sa deslination sociale, et d'abord même sa propre existence.

N'oublions pas. en effet, que l'ascendant politique résulte, directement ou indirectement, d'un concours plus ou moins volontaire, d'ailleurs actif ou passif, constamment susceptible d'être rompu quand l'harmonie affective devient insuffisante.

Mi'mo sans (|ut» les opinions dominantes soient réelleniciil aiiarchiques. un pouvoir toujours surveillé et envié peut être renversé, dans les Etals les mieux réglés, si les sontiments publics le repoussent assez.

Son ascendant spontané ne peut donc pas le dispenser davantage d'une consécration morale que d'un guide intellectuel.

Telles sont les cinq oppositions essentielles, intimement liées l'une à l'autre, qui rendent irrécusable la séparation fondamentale des deux puissances élémentaires.

Chacun de ces rapprochements conduit à reconnaître l'indépendance du sacerdoce, soit comme conseiller, consécrateur et régulateur des autorités pratiques, soit comme principal organe de la solidarité universelle, et surtout de la continuité humaine.

Mais, en même temps, tous ces motifs concourent à démontrer la nécessité, morale et mentale, de lui interdire toujours la domination temporelle et, par conséquent, la richesse.

Pour développer et maintenir la généralité de pensées et la générosité de sentiments qui conviennent à sa destination sociale, il doit soigneusement écarter les diverses sollicitudes spéciales.

Tout commandement lui devient doublement funeste, soit en préoccupant son esprit de détails qui gênent la vue de l'ensemble, soit en corrompant son cœur par l'habitude d'employer la force au lieu de la raison et de l'amour.

On doit sans doute admirer l'incomparable Aristote, qui, dans un temps où les deux pouvoirs étaient pleinement confondus, sut seul éviler toujours les puissantes séfluctions de la pédantocratie niélaplnsique.

'^JnWersTtiïT' BiBLIOTHECA

Mais, depuis la séparation propre au moyen âge, l'anarciiie moderne ne saurait excuser les penseurs qui, sous une ambition vulgaire, méconnurent une obligation aussi conforme aux lois les mieux établies de la nature humaine.

En voyant, par exemple, Descartes et Leibnitz échapper dignement à cette dégénération, on s'afflige d'y voir pleinement succomber Bacon, dont Tesprit ne peut là se trouver justifié qu'aux dépens de son cœur.

Mais la raison publique ne tardera point à seconder l'utile résistance des gouvernements actuels, pour repousser radicalement les aveugles prétentions politiques de nos prétendus penseurs.

Sous l'impulsion systématique du positivisme, elle flétrira directement toute aspiration réelle des théoriciens à la puissance temporelle, comme un symptôme certain de médiocrité mentale et d'infériorité morale.

Il ne faut jamais exagérer la nouveauté réelle de la formule sacrée des positivistes, que je destinai toujours à représenter l'ensemble de l'existence humaine, individuelle ou collective, et chacun de ses modes essentiels: r Amour pour principe ; V Ordre pour base; et le Progrès pour but.

Un tel tableau n'est vraiment neuf que dans sa construction systématique: mais les plus anciennes ébauches en représentent nécessairement le fond spontané, qui r ésulte directement de notre immuable nature.

Cela devient évident quant au moyen terme, par lequel la formule commença chez les antiques théocraties, oii il enveloppait les deux autres sans les dissimuler.

Envers le premier, j'ai déjà noté que l'influence conti-

mic (les alTeclions bienvcillaulcs iic dali' pas de leur léitMito apprécialioii théoricjue.

Avant nue la doctrine relijiieusc put les consacrer, leur existence était pleinement reconnvu^ par tous les esprits (|ui ne s'assujettissaient poiiil à la coordination systémali(|ue, et surtout chez les anciens poètes.

On peut même porter un juj^ement analo|j:ue à l'égard du dernier terme de cette formule, malgré l'opinion longtemps consacrée sur l'immobilité de Tordre humain.

Dans l'existence privée, la poursuite continue du progrès moral est déjà représentée comme le noble but de l'Humanité, par les plus antiques monuments de notre sagesse, les admirables livres propres à la théocratie hébraïque.

(Juant à la vie publi(jue, le sentiment d'une semblable destination se trouve pareillement indiqué, aussitôt que surgit une vérital)le activité collective, par le libre essor du régime militaire, inspirant toujours la pensée univer- -l'ile d'une croissante domination.

Ainsi, la formule qui convient explicitement à l'état adulte de riiunumilé s'applique aussi, quoique implicitement, à son enfance et à son adolescence, qu'elle rend mieux appréciables.

On reconnaît également que la constitution normale du sacerdoce, malgré sa réalisation très tardive, se retrouve, au fond, dans les plus antiques tentatives de systématisation humaine ; car elle correspond à une constante destination sociale, d'après une nature non moins lixe.

Chacune de ces conditions essentielles se trouve spontaïK'tuent appréciée de très bonne heure, quoique leur coordination systénuiti(|ue ne pût s'accomplir avant moi.

La plus décisive de toutes, une sincère et constante renonciation à la grandeui", et même à la richesse, fut

toujours sentie empiriquement, soit par les dignes types sacerdotaux, soit d'après l'instinct universel, comme autant indispensable à l'esprit qu'au cœur.

En subissant la fatalité historique qui l'entraînait à violer enfin cette prescription fondamentale, en vertu même de la précocité de son admirable tentative, le catholicisme du moyen âge y craignit une source trop réelle d'intime dégénération.

Quand ce sacerdoce, d'après une nécessité temporaire, mais irrésistible, expliquée au volume suivant, s'imposa la règle du célibat, il sentit encore mieux que cette exception était directement contraire à la loi naturelle qui érige les affections domestiques en source et garantie du vrai sentiment social.

Car la sagesse théocratique, vulgarisée par la poésie ancienne, ne pouvait laisser, à cet égard, aucun doute essentiel.

Enfin, si l'on considère la constitution du pouvoir spirituel non seulement en elle-même, mais aussi quant à son double appui social, on voit que les indications de mon discours préliminaire envers le régime final furent toujours senties spontanément.

Malgré l'infériorité de la condition civile des femmes chez les anciens, l'affinité naturelle du sexe affectif envers la classe contemplative, et leur commune opposition à la prépondérance matérielle, n'ont jamais cessé d'offrir au sacerdoce un précieux auxiliaire.

Longtemps avant le moyen âge, qui seul émancipa dignement la femme, les théocraties de l'Egypte, de la Chaldée et de l'Inde, comme ensuite celles du Mexique et du Pérou, utilisèrent profondément cette assistance domestique pour mieux remplir leur office social.

Il en est de même envers l'énergique appui populaire, dont le plein essor dut être encore plus tardif.

IDès le [neinier à^e lliôocratique, la décomposition naturelle de la force matérielle en concentrée et disi)ersée, expliquée au chapitre j)iTcé(lent, fournit au sacerdoce un secours analogue à celui du [irolélariat moderne, et seuleuuMit uioins développé.

L('ré;4ime militaire ne put même empêcher une semblable iniluence, qui poussa si fréquemment les soldats contre les ofticiers, d'après les instigations, souvent légitimes, des prêtres de la hauie antiquité.

P Sous tous les rapports, on doit donc éviter soigneusement la tendance métaphysique qui disposée confondre Tavènement systématique des diverses institutions humaines avec leur essor spontané, toujours aussi ancien que notre civilisation.

L'esprit positif prescrit au nouveau sacerdoce de concevoir, au contraire, toute systématisation comme fondée sur une longue préexistence empirique.

Au fond, la constitution propre du vrai pouvoir spiri- I tuel, celui qui moditie les volontés sans commander les ! actes, dut toujours être essentiellement la même.

Seulement elle n'a pu devenir que fort tard pleinement systématique, en se dégageant assez des fictions mystiques qui dissimulaient sa destination sociale.

Elle est donc aujourd'hui plus directe et plus complète, <iès lors mieux appréciable.

Mais, après l'avoir ainsi saisie dans le cas le plus favorable à sa vraie manifestation, nous pouvons et nous I devons transporter ce type à tous les âges antérieurs, afin d'en éclaircir l'étude positive.

Lue puissante considération morale confirme aussitôt . l'ite obligation rationnelle, en imposant au sacerdoce positiviste une généreuse solidarité envers l'ensemble de -s précurseurs théologistes, et même fétichistes.

La religion qui développe le mieux la conception et le

sentiment de la continuité humaine prescrit naturellement à ses ministres de se regarder toujours comme les héritiers de l'ensemble des sacerdoces antérieurs.

Sans cette constante disposition d'esprit et de cœur, ils ne pourraient pas môme étendre aujourd'hui leur notion du vrai Grand-Etre à toute la planète humaine, dont les divers territoires offrent encore des distinctions religieuses analogues à celles des différents âges sociaux.

Envers les deux autres parties de Fexistence sociale, le tableau normal que j'ai dfi tracer, d'après la vraie théorie de la nature humaine, diffère beaucoup, sans doute, du spectacle habituel qui partout prévaut aujourd'hui.

Mais ce fatal contraste devient encore plus completpour ce troisième mode, dont les deux précédents doivent régler la suprématie nécessaire.

L'existence morale, quoique gravement altérée, est, au. fond, la moins troublée dans Tanarchie occidentale, ori le sentiment soutient presque seul l'unité personnelle et sociale.

Notre vie intellectuelle offre des perturbations plus profondes, caractérisées surtout par la prépondérance habituelle des parleurs sur les penseurs.

Toutefois, le principal désordre affecte aujourd'hui l'existence matérielle, où les deux éléments nécessaires de la force dirigeante, c'est-à-dire le nombre et la richesse, vivent dans un état croissant d'hostilité mutuelle, qui doit leur être également reproché.

Quoique le premier, d'après le concours qu'il suppose, apprécie mieuxles impulsions sympathiques elles pensées

syiillit'liquos, ses tendances onlinaires sonl profondément siil)voi'sivos, non stHiIiMiienl pai' rcspril. mais mrmc par le eu'nr.

Il accueille avidement les plus absurdes utopies, sans reconnailie aucune vraie discipline mentale, sauf envers It's joui^leurs ou les rêveurs.

Toutes ses asj)irations sociales l'entraînent à fonder une i)rutale oppression contre les chefs nécessaires des opérations pratiques^

Mais la force concentrée reste encore plus déréglée maintenant que la force dispersée; ou, du moins, ses perlurhalions se font mieux sentir, comme étant plus clironi(iues.

Quoique l'ensemble du régime préliminaire dût plutôt tendre à développer tous nos pouvoirs qu'aies discipliner, cependant leur réaction spontanée institua toujours un frein quelconque, surtout envers le plus abusif, tant que 1 influence intellectuelle assista suffisamment l'impulsion morale.

Pendant la longue splendeur de la théocratie initiale, la richesse fut activement soumise à de sévères obligations sociales.

La grande transition militaire maintint et développa I »'S prescriptions sacerdotales, sous l'invocation, souvent \ icieuse d'ailleurs, du salut public.

Elles furent profondément j)erfeclionnées par la civilisation féodale, qui, dans sa fréquenli' pratique des conliscations, ébaucha même le caractère sociocratique de la iM-rqiriélé, dont rinstihilion Ihéocratique avait jus- ([u'alors prévalu.

C'est seulement depuis que l'anarchie moderne a détruit joutes les constructions |)rovisoires, émanées d'un régime admirable, mais insufhsant, (jue l'emjjloi de la richesse

tue AUGUSTE COMTE CONSERVATEUR

occidentale se trouve habituellement dépourvu de règles quelconques.

Le lâche égoïsme que Dante, au nom du moyen âge, excluait même des honneurs infernaux, a fini par être érigé légalement en état normal des riches, auxquels les mœurs ont d'ailleurs cessé d'imposer aucun devoir social.

Notre sacerdoce officiel, loin de combattre cette double dégradation, y participa de plus en plus, jusqu'à tourner contre les [)auvres sa mission régulatrice".

Quand l'abus a suscité des réclamations décisives, elles oui seulement développé les tendances négatives que je viens d'indiquer.

Môme leur essor habituel indique moias un désir sincère de régénération qu'un besoin de l'envie ou un calcul de l'ambition.

Soit donc qu'on pousse les pauvres contre les riches, ou qu'on sanctionne l'inditTérence des riches envers les pauvres, l'harmonie matérielle se trouve altérée plus profondément que l'unité morale, ou même intellectuelle.

Il ne faut pas s'étonner de voir plus troublée qu'aucune aulre l'existence la plus compliquée, et d'ailleurs la plus exposée aux passions perturbatrices.

Ne pouvant être suffisamment réglée que d'après le concours habituel de l'influence intellectuelle avec l'influence morale, le désordre qu'éprouvent celles-ci doit maintenant retomber sur elle.

Enfin, l'anarchie moderne a dû d'autant plus affecter notre régime pratique qu'elle s'est développée pendant qu'il subissait spontanément sa transformation la plus intime et la plus difficile, pour le passage définitif de la vie guerrière à l'activité industrielle.

D'après une fausse théorie de la nature humaine, notre longue révolte contre toute autorité, actuelle ou antérieure, a fait profondément méconnaître les tendances respectives de robéissance et de l'insubordination.

Malgré les apologies intéressées qu'on prodiguait à celle-ci et les outrages systématiques dont celle-là devenait l'objet, l'instinct pralique a rectifié, chez les prolétaires et les femmes, les aberrations sophistiques de leurs guides provisoires.

Les lois générales de la nature humaine, toujours subies avant d'être connues, ont fait partout sentir empiriquement combien la soumission est moralement supérieure à la révolte.

Depuis que la saine théorie cérébrale permet de systématiser cet instinct universel, on peut reconnaître, même envers les animaux, que les penchants d'oîi dépend l'obéissance volontaire, seule vraiment durable, surpassent en noblesse les tendances indisciplinables.

Outre l'admirable maxime du grand Corneille [on va (ï un pas plus ferme à suivre qu'à conduire)^ les populations modernes ne se regarderont pas comme dégradées par la fatalité sociale qui leur prescrit une soumission habituelle.

Au contraire, chacun sentira la tendance normale dune telle situation à développer en nous les instincts de vénération et d'attachement les plus propres à consolider le vrai bonheur humain, tant public que privé.

En reconnaissant la nécessité du commandemeni, on regardera ses organes excej)ti(>nuels comme toujours exposés à de graves dégénérations morales par une active

108 AUGUSTE COMTE CONSEKYATEUR

personnalité, dont toute ànie sage se félicitera d'être préservée.

En effet, cette funeste corruption, encore plus nuisible au bonheur privé quau bien public, ne peut être alors prévenue ou réparée que d'après un vaste essor de la sociabilité, qui ne saurait assez surgir tant que la prépondérance temporelle reste trop dispersée.

La rectification normale des principales déviations de l'existence pratique résulte donc de son propre cours, puisqu'elle consiste surtout dans son institution sociale, vers laquelle il tend nécessairement. H

Ce caractère civique ennoblit à la fois le commandement et l'obéissance, en même temps qu'il les discipline, d'après un actif sentiment des divers devoirs.

Son essor spontané constitue le meilleur attribut de notre initiation militaire, mais seulement chez une popu- lation partielle, et sous les conditions convenables. ^

Au contraire, cette systématisation sociale devient la principale difficulté de notre existence définitive, d'après la marche privée que conserve longtemps l'évolution industrielle.

Elle s'y complique d'une grave question, relative à l'office général des capitaux humains, dont l'examen abstrait doit ici compléter cette appréciation statique de la vie active.

Quoique la répartition des richesses ait finalement troublé le régime militaire, elle n'y pouvait offrir les mêmes dangers que dans l'ordre industriel.

Tant que la conquête laissa l'espoir de multiplier beaucouples nouvelles acquisitions, la possession des anciennes fut aisément respectée, outre sa consécration théocratiquc et cette tendance permit, en effet, des accumulations qui devinrent ensuite impossibles.

1852 lo'.i

Mais depuis ([in', clio/ l\''Iil(^ dt^ I liuiiKiTiilé, les capilaiix no peuvent plus se concentrer ordinairement par la vio- Ii'nee. leur lente condensalion sous la liiire inlluence du (Imii et de l'échange a suscité de graves diflicultés sociales envers leur distribution effective.

En môme temps, ils ont pris dans l'existence industrielle une importance que la vie guerrière n'admettait pas.

(Juand celle-ci prévalait, la richesse ne devenait le signe de la puissance que comme manifestant son résultat naturel, mais sans jamais former sa source nécessaire.

Toutefois, cette dernière transformation dut commencer au moven âge, sous la prépondérance du régime défensif, et d'après la dispersion correspondante du commandemont militaire.

On voil, on etTet, la richesse, au moins territoriale, acquérir alors une haute importance sociale, souvent supérieure aux mœurs aristocratiques. Ainsi s'annonçait l'office encore plus fondamental que lui réservait finalement l'existence industrielle.

Defiuis que celle-ci prévaut, la richesse n'est plus seulement le signe de la force matérielle, mais aussi sa principale source habituelle, d'après l'empire qu'elle procure -ur la masse active.

J'ai donc pu la désigner, au chapitre précédent, comme constituant la force concentrée, par contraste à la force <lispersée qui résulte du nombre.

Dans ce mode final de l'existence pratique, la possession des capitaux fournit le principal titre à la direction des travaux spéciaux.

Une incapacité exceptionnelle [)Ourrait seule empêcher un tel avantage de prévaloir sur la meilleure aptitude induslrielle dépourvue de ces instruments nécessaires.

Le développement de la saine éducation universelle doit consolider cette disposition naturelle, en rendant plus rare et moins nuisible une telle exception.

Sous le régime guerrier, outre que la richesse avait moins d'influence, le mérite personnel était plus indispensable aux chefs pratiques.

Dans Tordre moderne, ceux-ci deviennent principalement les administrateurs nécessaires des capitaux humains, et leurs fonctions supportent davantage la médiocrité.

Quand cet ordre sera dignement systématisé, cette différence y permettra plus de régularité, en y diminuant l'influence individuelle.

Mais, tant que dure l'anarchie occidentale, un tel caractère doit, au contraire, aggraver les perturbations suscitées par d'envieux déclamateurs et des rivaux acharnés, en aflaiblissant le respect qu'exige une telle prépondérance.

Toutefois, ce danger permanent trouve aussi sa réparation normale dans une digne systématisation sociale de l'existence industrielle.

Car, si l'administration des capitaux humains exige, en eflet, aussi peu de mérite personnel que le supposent nos utopistes, ce doit être un motif de plus pour maintenir, chez ses organes actuels, une fonction dont la stabilité et la sécurité sont socialement indispensables.

Les riches indignement oisifs, comparables à ceux que Dante plaçait au vestibule de son enfer, restent donc les seuls qui doivent vraiment redouter une sérieuse appréciation sociale.

Mais cette classe, de plus en plus exceptionnelle, tend évidemment à disparaître et comporte d'ailleurs une heureuse transformation qu'expliquera mon quatrième volume, et qui doit essentiellement dispenser de toute violence envers ces parasites.

1852 idi

(Jiiaiil ;iii\ riches actifs, scmiIs vrritahles clicfs Icinporcls de la société moderne, ils lu; peuvent que i^a^iUM' hi'aucoup, aussi bien en stabilité qu'en vénérai ion. à prendre moralement un vrai caractère social, sous l'inipiil- -ion systématique de la religion positive.

Le nouveau sacerdoce, non moins indépendant du prolétariat que du patriciat, saura consacrer profondément cet office nécessaire, dont les dignes organes deviendront ainsi les ministres de la providence matérielle instituée par le (Irand-Ktre envers l'ensemble de ses serviteurs.

('etle consécration subjective sera d'autant plus respectée, et la discipline correspondante d'autant plus eflicace, que ces chefs temporels doivent être à la fois moins nombreux et plus puissants que ne le comporte l'anarchie actuelle, alin de mi(Mix remplir leur destination sociale.

Les envieux débats suscités j)ar l'abus des richesses tiepuis l'irrévocable rupture de l'ancienne synthèse à la tin (lu moyen âge disposent aujourd'hui les cœurs et les esprits révolutionnaires à d'ombrageuses déliances et à des restrictions tyranniques envers une telle force.

Mais la masse des prolétaires et des femmes, sincèrement pure de toute prétention au partage, au moins dans les villes, sent, comme le petit nombre des vrais philosophes, que la concentration des capitaux et la sécurité de leur emploi importent beaucoup à leur efficacité civique.

Suivant la maxime posée dans mon discours pri'diminaire. de grands devoirs supposent de grandes forces.

Le vrai régime de l'avenir, fondé sur la théorie positive de la nature humaine, individuelle et collective, est surtout caractérisé par la confiance et la liberté, conditions normales d'une sage responsabilité'.

Cette garantie continue doit rester essentiellement

morale et ne devenir politiqiio que dans les cas extrêmes, dont la diminution graduelle fournira la meilleure mesure de l'ensemble du perfectionnement humain.

Sous la salutaire prépondérance de la religion positive, l'anarchie métaphysique se trouvera définitivement discréditée, comme également incapable de soutenir aucune discussion décisive et de fournir aucun véritable remède.

Le patriciat industriel, devenu plus digne et mieux respecté, se sentira voué directement à l'incomparable félicité résultée d'une activité soutenue des trois instincts sociaux, l'attachement au sexe affectif, la vénération pour le sacerdoce et la bonté envers le prolétariat.

Patron temporel de toutes les existences utiles, il sentira sincèrement la supériorité religieuse des trois autres providences humaines, dont il doit garantir la sécurité matérielle afin de mieux subir leur réaction morale, intellectuelle et sociale.

Ce sont les classes transitoires, militaires et métaphysiques, interposées maintenant entre ces quatre éléments essentiels de l'ordre normal qui produisent ou perpétuent nos principales perturbations.

Appréciée sous un aspect plus général, cette institution didactique tend directement à caractériser profondément la religion correspondante.

Car elle fait spontanément ressortir la nature fondamentale du régime positif, qui, destiné surtout à discipliner systématiquement toutes les forces humaines, repose principalement sur le concours continu du sentiment avec la raison pour régler l'activité.

Or, cette suite d'entretiens représente toujours le cœur

ri l'oprit sf (.'(nu-filaiil irli^iciisciiiiMil uliii de mniMliscr l;i |missaiice nialéi'it'llt' à l;i(|H('llo le monde réel osl m'-cessaiiviiu'iit soumis.

Lu remme et le j)rèlre y coiislitiicnt, en etlel, les deux «'h'menls essentiels du véritable pouvoir modérateur, à la fois domesti(|ue et civi([ue.

I']!! organisant eelle sainte coalition sociale, chaque ('ItMncnl [)r(»cè(le ici selon sa vraie nature : le cu'ur y j)0se les questions que résout l'esprit.

Ainsi lu composition mémo de ce catéchisme indique aussitôt la principale conception du positivisme : riiomme pensant sous l'inspiration de la femme, pour faire toujours concourir la synthèse et la sympathie, afin de i-éguluriser lu synergie.

D'après une telle institulion du nouvel enseignement religieux, il s'udresse de préférence au sexe afï'ectif.

Cette prédilection, déjà conforme au véritable esprit du régime final, convient surtout à la transition extrême, oi^i toutes les infiuences propres à l'état normal doivent toujours fonctionner plus fortement, mais moins régulièrement.

(Juoique les dignes prolétaires me semblent devoir liientùt accueillir beaucoup cet oj)uscule décisif, il convieAt davantage aux femmes, surtout illettrées.

unies seules peuvent assez comprendre la prépondérance que mérite la culture habituelle du cœur, tant comprimée i)ar la grossière activité, théorique et prati([ue, ([ui domine l'Occident moderne.

C'est uniquement dans ce sanctuaire qu'on peut aujourd'hui trouver la digne soumission d'esprit qu'exige une régénération systématique.

Pendant les (juatrc dernières années, un déplorable exercice du suti'rage universel a [)i'(>fondément vicié la raison populaire, jusqu'alors [)réservée des sojdiismes

lli AUGUSTE COMTE CONSEKVATEUK

consiitutionnels et des complots parlementaires, couceii très chez les riches et les lettrés.

Développant un aveugle orgueil, nos prolétaires se sont crus ainsi dispensés de toute étude sérieuse pour décider les plus hautes questions sociales.

Quoique cette dégénération soit beaucoup moindre chez les Occidentaux du Midi, que la résistance catholique abrita contre la métaphysique protestante ou déiste, deslectures négatives commencent à l'y trop propager.

Je no vois partout que les femmes, qui, d'après leur salutaire exclusion politique, puissent motTrir un point d'appui suffisant pour faire librement prévaloir les principes d'après lesquels les prolétaires deviendront enhn capables de bien placer leur conhance théorique et pratique.

La profonde anarchie des intelligences motive d'ailleurs cet apj)ol spécial de la religion positive au sexe affectif, rendant plus nécessaire que jamais la prépondérance du sentiment, qui maintenant préserve seul la société occidentale dune entière et irréparable dissolution.

Depuis la fin du moyen âge, c'est uniquement l'intervention féminine qui contient secrètement les ravages^ moraux propres à l'aliénation Qientale vers laquelle tendit de plus en plus l'Occident, et surtout son centre français.

Ce délire chronique étant désormais à son comble, puisque aucune maxime sociale ne surmonte une discussion corrosive. les sentiments soutiennent seuls l'ordre occidental.

Mais eux-mêmes se trouvent déjà fort altérés d'après les réactions sophistiques, toujours favorables aux instincts personnels, qui. d'ailleurs, ont plus d'énergie.

Parmi les trois penchants sympathiques propres à notre vraie constitution cérébrale, les deux extrêmes sont très

1S52 ii:-.

allaiblis, et lo iiioyon |)r(>s(|iio (Hoinl, rlicz la jihiparl dos hommes qui mainlcnaiil pailicipciil aclivemenl à rai,^itatioii (R'ciilonlalo.

l-^n |)t''H(''lraiit au sein des familles actuelles, on voit combien rattachement conserve peu de force dans les relations (|ui doivent le développer le mieux.

(Juanl à la honte générale, tant prônée aujourd'hui, elle inili(|ue tiavantage la haine des riches que l'amour des jtauvres. Car la philanthropie moderne exprime trop souvent une prétendue hieuveillance avec les formes propres à la rage ou à l'envie.

-Mais le plus usuel des trois instincts sociaux, comme ollrant la seule hase directe de toute vraie discipline humaine, est encore plus altéré que les deux autres.

Cette dégénération, sensible surtout parmi les lettrés et les riches, s'étend même chez les prolétaires, à moins qu'une sage indilTérence ne les détourne du mouvement politique.

La vénération peut cependant persister au milieu des plus grands égarements révolutionnaires, dont elle fournit spontanément le meilleur correctif.

•l'en lis jadis l'épreuve personnelle pendant la phase profondément négative qui dut précéder mon essor systématique. Alors l'enthousiasme me préserva seul d'une démoralisation sophistique, quoi(ju'il m'exposât spécialement aux séductions passagères d'un jongleur superficiel et dépravé.

La vént'ration constitue aujourd'hui le signe décisif qui caractérise les révolutionnaires susceptibles d'une véritable régén('ration, quelque arriérée que soit encore leur intel- Iii:<'nce, surtout parmi les communistes illettrés.

Mais, quoi(|ue ce précieux symptôme se vérilie maint'-iiant chez l'immense majorité des négativistes, il manque

certainement à la plupart de leurs chefs, sous une anarchie qui fait partout prévaloir temporairement les mauvaises natures.

Ces hommes vraiment indisciplinables exercent, malgré leur petit nombre, une vaste influence, qui dispose à la fermentation subversive tous les cerveaux dépourvus de convictions inébranlables.

Envers cette peste occidentale, il ne peut maintenant exister d'autre ressource habituelle que le mépris des populations ou la sévérité des gouvernements.

Mais la doctrine qui seule régularisera cette double garantie ne saurait d'abord comporter d'autre appui décisif que le sentiment féminin, bientôt assisté par la raison prolétaire.

Sans la digne intervention du sexe affectif, la discipline positive ne parviendrait point à refouler aux derniers rangs ces prétendus penseurs, qui tranchent en sociologie, quoiqu'ils ignorent l'arithmétique.

Car le peuple, partageant encore, à beaucoup d'égards, leurs vices principaux, reste incapable jusqu'ici de seconder le nouveau sacerdoce contre ces dangereux parleurs.

Je ne puis, du moins, espérer immédiatement un concours collectif que chez les prolétaires demeurés étrangers à nos débats politiques, quoique spontanément attachés, comme les femmes elles-mêmes, au but social de la grande révolution. Tel est le double milieu préparé pour ce catéchisme.

L'explication que vous voulez bien me demander sur la déplorable exception que nous subissons maintenant peut se réduire au simple prolongement de notre entretien de

•-('|>tonil)ro. Car, au fond, la situation ropubliraino ilo la l'ranc'o n'a pas roclloniont chauirr; sa suspension actuelle reste purement officielle. Un dictateur tyranni([ue s'y trouve ^-inipleinenl transformé en un ridicule personnage de théâtre, le vrai iiiaiiKinwuchi Ai' Molière. Il se croit, et on le vvi\\{li''fjah'nu'nl, devenu inviolable et lién-dilaire. d"a[)rèsla décision des paysans français, qui pouiraient. avec autant d'efticacité, lui voter deux cents ans de vie ou rexem|»lion de la iiontte. Mais les affaires humaines ne se conduisent point selon de tels caprices; les lois qui les dirigent ont, depuis longtemps, détruit à jamais la royauté française, où s'était condensée toute la rétrogradation moderne. Cette irrévocable abolition fut réellement accomplie le In août 17!>2. après un siècle de putréfaction croissante, (jui l'annonçait de loin, sans (|U(» cet arrêt historique ait ensuite été révoqué, malgré les fictions ofticielles, puisque aucun de nos dictateurs successifs ne fut héréditaire ni même inviolable, en dépit de ses prétentions légales.

La parodie actuelle constitue la plus vaine et la moins durable de ces illusions monarchiques. Aussi personne ne la prend au sérieux. Mors du monde officiel, on ne peut pronitncer sans rire le titre à'EinpPiPur : cdi empire sans victoires est encore plus du ressort du Charivari que ne l'f'tait auparavant notre mon/ar/ne sans échafauds.

Je viens d'écrire au digne tzar Nicolas une longue lettre, qui sera publiée, vers le milieu de 1853, dans la Préface du tome troisième de ma Politiqxe positive, dont ] envoie à cet homme d'Etat les deux premiers volumes avec le (^atéchisme positiviste. Pour lui donner brièvement une juste idi'-e de la situation française, je me suis trouvé conduit à inséi'cr, dans celle lettre, le [)etit itinéraire de notre emj)irisme républicain, que j'eus le plaisir de vous montrer en septembre, et qui ne tenait aucun compte de r/:'////y//v', en tant que rédigé le 17 juin. Or, la seule modification que j'aie cru devoir indiquer au tzar sur cet

incident se réduit à cette petite note envers la crise prévue comme devant concilier la dictature avec la liberté : « Le vain épisode qui s'accomplit en ce moment sous un rétrograde démagogue doit plutôt hâter que retarder celte quatrième crise, en augmentant ses motifs et diminuant ses obstacles. »

En effet, cet empire de trois semaines paraît déjà vieux, parce que son chef était préalablement jugé d'après une dictature irrécusable. S'il avait pu supplanter Louis-Philippe dans les audacieuses tentatives de Strasbourg ou de Boulogne, le public français lui aurait certainement accordé quelques années de libre épreuve impériale: car alors il était encore vierge et pouvait être pris à l'essai comme l'autre, ^lême Tan dernier il aurait encore pu devenir, pour quelque temps, un empereur sérieux, s'il eût osé remplacer ainsi le régime parlementaire, parce que le cas était analogue, aux yeux des hommes impartiaux, qui sentaient combien son pouvoir antérieur était annulé par l'assemblé? anarchique.

Aujourd'hui, rien de semblable. Il arrive à trôner après avoir constaté son insuffisance politique et son caractère irrévocablement rétrograde, d'après une année de pleine dictature, que lui-même ne peut jamais désavouer comme incomplète. Cet avènement présente d'ailleurs le contraste décisif d'un changement, légalement censé fort grave, auquel on n'applique aucun motif sérieux : c'est une simple fantaisie personnelle, ou tout au plus nationale, qui détermine la transformation de la république en monarchie, c'est-à-dire la plus grande de toutes les modifications politiques, si elle était réelle.

L'ordre n'est aucunement invoqué pour l'appuyer, et jamais il ne pourrait lètre sans condamner la dictature antérieure. Aussi ceux-là mêmes qui l'exploitent montrent, parleurempressementàpillerla France, combien ils sentent la fragilité de cette sorte de cent-jours en sens contraire.

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