‹ Auguste ComteChapitre 10 sur 57 · I. — Le boulet au pied · texte numérisé non relu

I. — Le boulet au pied

« Fatal secret » ou « honteux mystère », tels sont les qualificatifs qui préparent d’abord le lecteur de YAddition secrète aux révélations qu’il y va trouver touchant « l’indigne épouse » Caroline Massin. Après quoi, les confidences du mari séparé depuis près de quinze ans de sa compagne commencent leur cours en ces termes : « La malheureuse que j’épousai le « 19 février 1825, à la quatrième mairie de Paris, « naquit en juillet 1802 à Châtillon-sur-Seine d’un « comédien et d’une comédienne de province qui ne « furent jamais mariés et se séparèrent bientôt... Non « moins dépourvue de principes que de sentiments, la « mère, totalement dépravée, n’éleva sa fille que pour « (ici j’altère un peu le texte trop cru) que pour la « vendre; ce qui ne se ferait pas, disait-elle, à moins « de mille écus. Son esprit étant aussi frivole que son « cœur était vil, elle dressa cette enfant, trop disposée « par sa propre sécheresse, à ne considérer les hommes « que comme des objets d’exploitation qu’une jolie « femme devait toujours mouvoir suivant ses « caprices. » La Femme et le Pantin dès ce temps, ainsi qu’on le voit ! Mais le pantin conjugal allait se montrer peu souple et finir par rompre son fil !

« Ma première rencontre avec cette jeune fille « poursuit Comte, se fit d’une manière trop caracté- « ristique, le 3 mai 1821, jour de fête officielle pour le ;« baptême du duc de Bordeaux. C’était au Palais

« Royal, dans les fameuses Galeries de bois... « encombrées d’oisifs qui s’y promenaient... et parmi « lesquels circulaient beaucoup de filles publiques... « Tel fut le milieu qui me fournit une épouse ! (Elle « avait dix-huit ans, remarquons-le.) Après l’avoir « suivie cette fois, je la revis souvent, rue Saint- « Honoré, quand mes finances me le permettaient. « Elle était alors inscrite depuis deux ans à la police, « parce qu’elle fut bientôt abandonnée du jeune avocat « à qui sa mère la vendit, M. Cerclet, mort en 1847, je « cx-ois, secrétaire de la présidence de la Chambre des « Députés et rédacteur en chef du Producteur en « 1825. » Comte écrivit dans cette revue, car il fut bientôt mis en relations avec Cerclet par Mme Comte.

« Dès nos premiers contacts, reprend-il, elle m’avait « souvent parlé de mariage quoiqu’en paraissant « plaisanter... dangereuses plaisanteries envers un lien « qui ne devrait jamais devenir l’objet d’allusions « frivoles ! En mars 1824, elle vint me proposer de « vivre ensemble comme préambule conjugal... Je fus « ainsi conduit à mes premiers emprunts pour nous « installer rue de l’Oratoire, vis-à-vis du temple « protestant... Je me crus moralement engagé par « suite d’une confiance qui n’était qu’apparente et je « fis à mon père une demande qu’il refusa justement. « Outre que j’étais trop dépouillé des préjugés les « mieux institués, sans les avoir encore reconstruits, « ma vocation philosophique me faisait dès lors sentir « le besoin d’une intime affection, propre à compenser « les lacunes involontaires de mon éducation morale, « Me croyant incapable, faute d’agréments et de « beauté, de jamais plaire aux femmes, je voulus ainsi « m’en attacher une par un sacrifice exceptionnel. Ce « généreux calcul aurait probablement réussi sur

« toute autre âme que mon dévouement aurait tiré « d’une telle carrière... Un officier de paix, co-témoin « pour l’indigne épouse avec M. Cerclet (!) obtint sa « radiation totale de l’infâme registre, où ma mère ne « put retrouver sa trace en 1820, pendant ma crise « cérébrale, malgré les informations qu’elle avait « spécialement reçues à cet égard ! »

La confession est honorable par sa sincérité sans ambages, mais ces aveux nous apprennent combien superficielles étaient encore, à la date de 1825, les préoccupations morales manifestées par Comte dans ses publications de jeunesse, l'eu après son mariage, il entreprit de trouver quelques ressources dans une exposition orale de sa philosophie novatrice qui avait commencé de se préciser dans sa pensée et il commença, devant quelques amis, un cours payant, qui fut la première ébauche de son grand ouvrage essentiel en six gros volumes, le Cours de Philosophie positive. Les leçons devaient être assez amples dès lors, car il parlera couramment cinq heures d’aflilée par la suite. Il abusa donc imprudemment de ses forces cérébrales pour fournir le travail intense que lui imposa la préparation de ce cours; et cela au moment même où sa vie de ménage lui occasionnait les plus cuisants soucis, comme on le constate par la tristesse morne qui règne dans l’une de ses lettres à Valut, celle du 16 novembre 1825. Interrogeons plutôt toutefois l’Addition secrète qui, trente ans plus tard, se montrera sur ce point autrement explicite : « Elle n’a jamais « avoué, écrit-il en parlant de sa femme, sa profonde « participation à l’avènement de ma crise cérébrale, « afin de mieux faire valoir sa conduite pendant les « huit mois de mon incarcération médicale, seule « phase honorable de toute sa vie... Elle commença

« ses turpitudes en voulant bientôt m’imposer les « visites de M. Cerclet, ce qui suscita sa première « séparation, immédiatement suivie de mon explosion « cérébrale, quatorze mois après le fatal mariage ! » C’était, en effet, bien des épreuves pour un homme d’éducation, malgré tout, traditionnaliste et nullement préparé à devenir un cynique.

« Pendant les premières années de notre union, « achève l’époux mal inspiré, cette femme, habituée à « l’aisance facilement obtenue, se montrait, sans « scrupules, disposée à reprendre son métier primitif « aussitôt que nous éprouvions des embarras pécu- « niaires... Elle osa me proposer pour la dernière fois « d’accueillir un riche galant vers 1^ fin de 1829, « quand je venais d’accomplir chez moi mon cours « décisif de philosophie positive, quatre ans avant que « la petite vérole l’eut défigurée. » Il semble en effet, et la correspondance de Comte en fait foi, que, de 1830 à 1838 environ, il y ait eu quelque rémission dans les dissentiments chroniques qui troublèrent cet invraisemblable ménage ! Après quoi, l’incompatibilité d’humeur se manifesta de nouveau plus irrémédiable que jamais, pour devenir tout à fait intolérable en 1842, date de la séparation définitive, ainsi que nous le verrons.

Comte subit donc une crise de folie bien caractérisée à la fin d’avril 1826 et reçut alors les soins courageusement dévoués de sa femme, pendant la « seule phase « honorable » de la vie de cette dernière. Elle le reprit en effet près d’elle, au- bout de huit mois d’internement, et cela en dépit des dangers que pouvait lui faire courir l’agitation continuée et les violences imprévues du malade : agitation portée parfois jusqu’aux gestes meurtriers de l’inconscience. Lorsqu’il fut ainsi rentré

dans le cadre habituel de sa vie, Comte se remit assez rapidement et assez complètement pour achever l’exposition orale de sa philosophie positive avant la fin de 1829, comme il vient de nous le dire. Il se préoccupa tout aussitôt de répandre sa doctrine par le livre. En 1830, quelques jours avant la révolution de juillet, paraissait le premier volume de son Cours, consacré à la philosophie de la science mathématique. Deux longs chapitres A’ exposition olïraient, au préalable, une utile synthèse de sa pensée réformatrice telle qu’il l’avait arrêtée dans son esprit dès cette époque de sa vie. Il sera boa de nous y arrêter un instant.

II. — Les procédés de la logique et l’Encyclopédie du savoir humain

Comte a toujours eu la prétention d’avoir créé un système philosophique au sens habituel de ce mot, et même la seule philosophie qui ait jamais été digne de ce nom. Au vrai, il a donné des considérations sur la logique de l’esprit humain dans son développement, — considérations qui sont assurément ingénieuses car elles lui valurent l’estime de quelques savants en France et en Angleterre; — puis en outre une philosophie de l’histoire assez arbitraire mais qui présente des aspects intéressants. A cela se réduit son œuvre vitale et la part est belle encore, ainsi cjue nous allons le voir. — Son disciple Littré, qui ne discerna que fort tard les dispositions maniaques de son cerveau puissant niais incomplet, Littré a toujours jugé qu’il avait droit au titre de philosophe. Le quatrième des articles retentissants du National par lesquels ce médecin philosophe mit à la portée du public, en quelques

pages, la substance des six gros volumes qui forment le Cours de Philosophie positive, nous explique que la distinction présentement existante entre la philosophie et les sciences ne sera pas maintenue par l’avenir, la philosophie n’étant qu’une science générale et chaque science spéciale, une philosophie particulière. Quand Socrate vint séparer des sciences la philosophie jusque-là confondue avec celles-ci par les Anaxagore, les Xénophane ou les Parménide, celle séparation était nécessaire, car les phénomènes moraux et sociaux échappaient de plus en plus, par leur complexité croissante, aux vaines explications physiques des savants peu renseignés de ce temps. D’autre part, les sciences commençantes n’acceptaient déjà plus les procédés de recherches propres à la conception théologique et à la conception métaphysique du monde. Alors la philosophie s’empara du domaine moral et l’antique unité théologique du savoir, dont l’Egypte avait été le type, se brisa en deux, irrévocablement, dans les esprits.

L’avenir de ces deux grandes méthodes, poursuit Littré, la théologique ou métaphysique et la scientifique ou positive, restait toutefois incertain à cette époque. Pour que la scission socratique se maintînt, il fallait ou que la métaphysique réussit à asseoir de façon solide ses propres principes, — ce qu’elle ne parvint jamais à faire, — ou que les sciences positives restassent incapables d’aborder jamais les problèmes dont s’était emparée leur rivale. Or l 'expérience continuée de l’espèce permit au contraire à la science de s’approcher peu à peu du domaine moral et social dévolu à la métaphysique. Aujourd’hui, la réunion des deux domaines est devenue nécessaire, mais sous l’égide de la science et non plus de la théologie comme

aux temps primitifs. Pour remplir efficacement cet office de régulateur moral et social, les sciences n’ont plus qu’à s’ordonner elles-mêmes en système. Elles satisferont dès lors à toutes les conditions d’une philosophie puisqu’elles fourniront les premiers principes de toutes nos connaissances : principes rangés dans un ordre vraiment logique. Auguste Comte, affirmait Littré, a exécuté ce travail.

La vérité, c’est que Comte a réalisé une classification des sciences, à peu près évidente à priori et fort sommaire, puis qu’il a proposé de la couronner par la création d’une science morale et sociale, appuyée sur l’histoire. On assure qu’il a préparé par là, dans la sociologie, l’effort historique auquel nous assistons mais dont les résultats vraiment scientifiques sont encore minces à vrai dire. Espérons que leur autorité grandira suffisamment pour remplir un office moral efficace.

La philosophie, continuait cependant Littré en 1845, étant une discipline éminemment spéculative, ne peut s’incorporer que des sciences spéculatives également. Le créateur de la philosophie positive a distingué six de ces sciences, mais pas davantage, — car la géologie, par exemple, lui paraît concrète et non spéculative; et, à l’Economie politique ou à la Psychologie expérimentale, il a toujours refusé une existence indépendante. — Voici les six sciences spéculatives inscrites dans l’Encyclopédie positiviste : la mathématique, la plus générale de toutes et qui peut exister sans le concours des autres; l’astronomie qui doit déjà davantage à l’ expérience, mais conserve des cadres mathématiques; la physique qui recourt plus encore à l’expérience et moins à la mathématique; la biologie (sciences naturelles) appuyée sur la chimie, surtout sur la

chimie organique, avant laquelle, toutefois, elle existait par fragments, grâce à l’anatomie; enfin la science sociale (pour laquelle Comte a fait accepter le nom de Sociologie) qui s’appuie sur la biologie, cette étude de l’homme en tant qu’individu. Parvenue avec cette dernière discipline de la pensée au sommet du savoir humain, on embrasse tout ce qui est connu; véritable position philosophique en conséquence et d’où rien n’échappe au regard parce que les choses sont vues dans les relations réelles; position assez élevée pour dominer, assez judicieusement choisie pour ne provoquer aucun vertige.

Certes, achève l’excellent rédacteur de ce Compendium positiviste, certes la science ne peut jamais devenir métaphysique, mais il n’est aucun esprit investigateur qui ne se trouve heureux d’avoir une philosophie, de mieux comprendre les principes généraux de la science qu’il cultive, à l’aide d’une comparaison avec les autres, et de se former une juste idée des connaissances humaines pour en saisir la coordination, la portée, les limites. La philosophie comprise de la sorte est le véritable remède à l’action dispersive des « spécialités » en tous genres. Il est vrai que, pour agir ainsi à la façon d’un remède, il faut que cette philosophie soit homogène avec les notions positives, dont l’esprit humain ne veut plus à aucun prix se séparer. Lorsqu’elle est parvenue à cette attitude véritablement positive, la philosophie change complètement sa manière d’être habituelle. Les modifications qui lui sont destinées ne portent plus sur ses bases, immuablement posées, mais uniquement sur son sommet, en éternelle rénovation ou accroissement. Toute acquisition dans une science particulière tourne au profit de la philosophie. Et le grand mérite de

Comte est d’avoir précisé les idées de son temps sur ce point.

Quant aux diverses méthodes positives que l’homme a successivement découvertes, employées, perfectionnées afin d’acquérir ce qui est à peu près incontestable désormais dans son savoir, leur énumération explicative forme la logique véritable de l’esprit humain, et la pensée de Comte s’est, en second lieu, appliquée à cette énumération avec une réelle puissance de synthèse, fruit des habitudes mathématiques de sa pensée. Il a ainsi rappelé que, dans la mathématique, le rôle de l’induction est presque nul ou se réduit à une série d’intuitions préalables; cette science reste donc surtout le domaine de la déduction. L’astronomie ne met en jeu qu’un seul sens, la vue et ne permet d’autre moyen de s’informer que l’observation. La physique autorise déjà l’expérimentation qui sait modifier un seul des éléments du problème posé, en laissant les autres constants; source de conclusions très précieuses sur les divers éléments dont se compose l’action des forces naturelles. Comte a aussi désigné (indûment à mon avis) par le nom d’expérimentation l’observation des cas exceptionnels ou anormaux qui réalisent une sorte d’expérimentation non préparée par l’observateur, en faisant varier seules certaines données des problèmes physiques ou physiologiques. Mais j’estime que presque toute l’observation intelligente rentre dans ce dernier cas, la « normale » en toutes choses n’étant le plus souvent qu’une moyenne et l’anormal restant la règle ou le thème habituel de l’observation.

La chimie, outre l’expérimentation, utiliserait en outre la classification et la nomenclature. Mais ici, remarquons-le, le procédé logique surajouté aux précédents devient purement verbal et peu « positif ». La

biologie emploierait par surcroît, la méthode comparative, — ce qui, selon moi, n’a rien de spécial à cette science. — Enfin la science sociale ou sociologie fait usage de la méthode historique, la plus délicate de toutes à manier, véritable domaine de 1’ « esprit de finesse » ou de l’expérience psychologique avertie. Et c’est dire, en d’autres termes, que cette science se confond à peu près avec celle de l’histoire qui ne sera jamais « positive » que dans une faible mesure, parce que les passions y ont trop beau jeu contre la raison, cette synthèse de l’expérience antérieure.

Sur ce dernier point, Comte me paraît avoir tout d’abord envisagé son rôle « philosophique » de façon plus modeste qu’il ne vint à le faire par la suite, peut-être en partie sous l’influence des appréciations excessives de Littré. Nous avons de lui une lettre qu’il écrivit le 7 janvier 1832 à Marrast, journaliste d’opinions assez avancées qui devait jouer un certain rôle politique en 1848 et qui a tenu aussi quelque place dans les différends du ménage Comte. Arrivé en effet beaucoup plus vite à la notoriété et à l’aisance que le professeur de mathématiques spéciales, Marrast était trop souvent proposé en exemple à ce dernier par Mme Comte, qui aurait voulu la certitude du lendemain et qui proclamait donc le publiciste fort supérieur à son époux par l’intelligence, ou tout au moins, par le sens pratique; sujet d’extrême indignation et source d’inoubliables griefs pour le pathologique amourpropre du réformateur. Donc, à Marrast, celui-ci communiquait en ces termes ses projets de théorie sociologique, quelque dix ans avant d’en avoir achevé le premier exposé : « J’ai entrepris de traiter la science « sociale comme une nouvelle et dernière section de la « philosophie naturelle. Les travaux déjà accomplis

« (par lui), quoique peu avancés suffisent, je crois, « dans leur état actuel, pour démontrer, par le fait « même, la possibilité, aussi bien que la nécessité d’une « pareille opération intellectuelle, — ce qui est mon « but principal, — en établissant quelques-unes des « lois naturelles qui s’observent dans le développement « des phénomènes sociaux... quelques principes fixes, « librement débattus et volontairement consentis,. « susceptibles de résoudre, enfin, cette effrayante « divergence des intelligences, principal symptôme « caractéristique de notre situation sociale ! » Voilà qui est sagement parler. Dans ces proportions, il faut concéder à Comte qu’il a rempli ses promesses et préparé l’ultérieur effort des historiens synthétiques sur le terrain sociologique. Que ne s’en est-il tenu à la réalisation d’un plan si hautement rationnel ? — Mais il était un romantique de fond, lui aussi, et nous le fera bien voir !

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