EXAGÉRATIONS MYSTIQUES DÉS LE POINT DE DÉPART
L’auteur des trois premiers volumes, purement scientifiques, du Cours de Philosophie positive, en compromettait déjà l’autorité par quelques erreurs lourdes et obstinées qui devaient le rendre dès lors suspect aux hommes compétents dans les diverses sciences, objets de son examen logique. A elle seule, sa prétention de n’aborder ces sciences que par leur aspect « philosophique » et de planer au-dessus de leurs affirmations du moment, aurait suffi, pour le faire regarder de façon quelque peu méfiante par cette Académie des Sciences dont il visait alors à conquérir le suffrage. Mais que dire de lubies aussi marquées déjà, sur certains points, que celles dont Joseph Bertrand nous a laissé l’énumération édifiante (1). Le mémoire présenté par Comte à l’Institut sur la mécanique céleste, a écrit ce juge, très informé, reposait sur ce qu’on appelle en logique un paralogisme ; de l’analyse mathémathique, science qu’il visa toujours à enseigner aux polytechniciens, il ignorait à la fois les principes et l’histoire, comme le prouvent de nombreuses erreurs dans le premier volume du Cours de Philosophie positive. Plus tard, son traité de Géométrie analytique sera tout aussi rempli d’affirmations fausses.
(i) Revue des Deux Mondes du i" Décembre 1896.
Cependant les leçons que le répétiteur à l’Ecole polytechnique fit, par intérim, aux élèves, en 1836, eurent auprès des auditeurs le plus grand succès pour l’agrément de leur forme; mais elles présentaient pour leur fond, les mêmes inconvénients de solidité insuffisante. Duhamel démontra tout aussitôt qu’il avait enseigné une patente erreur. Les bons élèves suivaient Duhamel. La majorité, entraînée par le goût qui attire la jeunesse vers les attitudes originales, tenait cependant pour Comte. Quand celui-ci se fut brouillé avec Stourm qu’il accusait de le persécuter, il crut reconnaître que le théorème fameux qui porte, à juste titre, le nom de cet éminent mathématicien, aurait été volé à Fourier (le savant, non l’utopiste). Il interrogeait donc les candidats à l’école sur ce qu’il appelait, seul au monde, le théorème de Fourier, et c’était tant pis pour ceux de ces jeunes gens qui, ignorant la lubie de leur examinateur, ne s’empressaient pas de répondre par l’exposé du théorème qu’on leur avait enseigné sous le nom de Stourm. On conçoit que, dans ces conditions, il ne soit pas resté longtemps examinateur d’entrée à l’Ecole.
De bonne heure encore, il se prit à professer une aversion, soi-disant philosophique, mais fort peu raisonnable pour le calcul des probabilités, cette très ingénieuse conquête de la science, qui, pris pour ce qu’il est, a rendu et peut rendre de réels services à l’esprit humain. Devenu répétiteur à l’Ecole polytechnique, il se donnera des semaines de vacances, de son autorité propre, afin de n’avoir pas à interroger les élèves sur ce sujet « tabou », sur cette « monstruosité philosophique » comme il le répète encore dans le VI' volume de sa Philosophie positive en 1842.
Loin de reconnaître les lacunes de son savoir, il se
jugeait inventeur dans presque tous les domaines de la science; mais en astronomie, par exemple, sa découverte consistait à rejeter toute étude des étoiles afin de borner les recherches à notre étroit domaine planétaire. Encore, parmi les planètes, la science ne devait-elle étudier, selon lui, que cinq d’entre elles r celles qui furent connues de tout temps comme étant visibles à l’œil nu, dit le premier volume du Système de Philosophie positive (p. 510). S’il en était autrement et si l’on s’occupait de Jupiter ou de Neptune, bien iplus récemment découvertes, les « divagations » planétaires de nos savants égaleraient bientôt leurs divagations sidérales, « suivant une tendance théorique trop i sensible déjà chez nos avides recruteurs de planètes « insignifiantes ou même fictives ! » Cette fois encore, la manie des persécutions était à la base de ces assertions folles; car leur auteur considérait l’illustre Leverrier comme son ennemi personnel. Aussi ajoute-t-il au paragraphe que je viens de citer cette explication non moins surprenante : « On n’a pas encore oublié le fol « engouement qui saisit le public, il y a quelques « années, au sujet d’une prétendue découverte qui, « si elle avait pu être réelle, n’aurait vraiment dû « intéresser que les habitants d’Uranus. L’esprit « absolu continue de prévaloir tellement qu’une « sollicitude universelle s’est alors attachée aux « moindres perturbations d’une planète très lointaine, « dont l’influence terrestre demeure toujours si « minime que son existence resta ignorée, sans incon- « vénient, jusqu’au siècle dernier ! »
Des déclarations si peu scientifiques et même si peu « positives», dictées par les rancunes maladives nées de sa manie messianique, ne pouvaient que le rendre suspect aux savants dignes de ce nom. Seuls des érudits
non savants, tels que Littré ou Mill, passèrent pardessus ces bizarreries qu’ils apercevaient mal, s’attachant à ce que Comte y sut joindre tout d’abord d’utiles suggestions théoriques. Mais Mill se lassa, sans grand délai, de controverses théoriques qui le heurtaient sans cesse à des parti-pris maniaques, et Littré lui-même dut enfin reprendre son indépendance. Il fit alors un schisme rationnel au sein de l’église, de plus en plus mystique, dans laquelle il avait tout d’abord insuffisamment discerné ce caractère essentiel. Il se dressa contre le Comtisme final, en dépit de ses protestations vénératrices à l’égard du fondateur de l’école, ne laissant que de nouveaux Séides autour du nouveau Prophète.