‹ Auguste ComteChapitre 12 sur 57 · VRAIMENT POSITIVE · texte numérisé non relu

VRAIMENT POSITIVE

A côté de ces traits décidément maniaques, le trait simplement et plus modérément mystique se marque, dès la première élaboration du Positivisme, dans l’espoir de tirer des recherches historiques continuées une Sociologie ou science sociale très rapidement « positive » c’est-à-dire capable de s’imposer aux esprits avec la même autorité que les mathématiques ou la physique, quoiqu’usant de procédés logiques différents.

Cet espoir exagéré naquit, dans la pensée de Comte, d’une remarque assez ingénieuse mais dont il osa l’application d’une manière beaucoup trop « absolue » pour parler son propre langage. Voici cette remarque : il est, à ses yeux, une tendance que présente l’ordre général de la Nature; c’est de devenir modifiable par l’homme de plus en plus, à mesure que cet ordre se

présente à nous plus complexe. Ainsi, nous ne pouvons rien sur les axiomes mathématiques et sur les lois astronomiques. Nous savons modifier quelques faits physiques ou chimiques naturels; davantage encore les phénomènes biologiques (car nous exerçons de façon efficace la prophylaxie de certaines maladies contagieuses.) Par gradation continuée analogiquement, nous devrons être en mesure de modifier de façon fort 'radicale les lois sociologiques jusqu’ici constatées, en usant de nos connaissances positives accrues. C’est le grande reproche fait par Comte à l’Economie politique de son temps que le « blâme doctoral » jeté par cette doctrine outrecuidante sur l’intervention continue de la sagesse humaine dans les diverses parties du mouvement social. Le fameux « laissez faire, laissez passer », n’avait aucunement son approbation de réformateur théorique. A son avis les lois naturelles qui régissent le mouvement des sociétés « loin de nous détourner de « le modifier sans cesse, doivent nous servir au « contraire à y appliquer plus constamment notre « activité qui s’y trouvera plus urgente et plus efficace « qu’envers les autres phénomènes naturels. » Oui certes, lui répondrait-on, mais le tout est d’intervenir avec sagesse en effet, et, l’Economie politique, science d’observation au premier chef, précise les interventions rationnelles à pratiquer en semblable matière. Elle ne détourne que des interventions condamnées par l’expérience, en particulier de ces interventions mystiques et utopiques dont le système de Comte offre de si fréquents exemples.

Pourtant les premières ambitions du réformateur gardaient quelque mesure encore et nous lisons au début de sa Sociologie (en tête du quatrième volume de son Cours), que la création de cette science nouvelle.

quand même elle serait accomplie par un cerveau plus encyclopédique que le sien, ne saurait élever tout à coup, cette branche complémentaire de la philosophie naturelle jusqu’au niveau rationnel atteint par les diverses sciences déjà constituées de façon positive. Elle traite en effet des phénomènes les plus compliqués que nous connaissions. Tout ce qu’il est donc permis de tenter de nos jours, c’est d’en pousser la fondation jusqu’au point de faire constater par tous les bons esprits la possibilité actuelle de concevoir et de cultiver la science sociale à la manière des sciences pleinement positives; c’est de parvenir en outre à marquer nettement le caractère « philosophique » de cette science suprême et d’en établir solidement les assises principales. Voilà qui est rationnellement parler et l’on regrette que l’auteur de ces lignes excellentes ne s’en soit point tenu à cette entreprise, déjà fort ardue, qui consiste à fixer les bases positives de la science des sociétés. Ces premiers résultats une fois acquis, poursuit-il, suffiraient essentiellement à nos nécessités intellectuelles les plus urgentes et même aux besoins les plus impérieux de la pratique sociale actuelle. — Ce qui est déjà moins certain.

La façon dont Comte a follement surestimé les travaux de Gall nous dévoile également le fond tout mystique de son entreprise beaucoup trop personnelle et pathologiquement égoïste. Oui, Gall, à lui seul, — ce savant fort contesté de son temps et à peu près oublié du nôtre, — Gall aurait fait passer la biologie de l’état métaphysique à l’état positif malgré son enseignement prématuré sur les localisations dans le cerveau humain. Et, si la biologie est devenue de la sorte positive en quelques années, pourquoi donc la Sociologie n’en ferait-elle pas autant ? C’est bien la

pensée de fond de l’auteur du Cours, car il vient de nous parler de l’inévitable développement continu de la méthode positive. Gall, poursuit-il (1), ce penseur puissant qui a créé la Biologie positive, n’était pourtant pas capable de se hasarder sur le terrain de la Sociologie, domaine réservé aux savants complets tels que Comte croit l’être. Ainsi, le médecin allemand affirme l 'immobilité des tendances militares dans l’humanité; au lieu que la Sociologie, enfin devenue positive (dès à présent !) nous garantit que leur décroissance graduelle est évidente dans l’histoire, et, à cet effet, entre les mains de Comte, nous présentera le haut Moyen-Age comme moins militaire (//) que la finale civilisation romaine, et nous répétera plus d’une fois (entre 1830 et 1855, date de la guerre de Crimée) que la guerre est désormais impossible en Europe ! Voilà de quoi nous inspirer de graves soupçons sur la « positivité » prématurée de cette science et sur le bon sens de son fondateur.

Mais voici qui est plus inquiétant encore. Lorsque Comte approchera du terme de sa première exposition sociologique d’ensemble, c’est-à-dire vers la fin du VIe volume de son Cours, la manie mystique aura fait de visibles progrès dans son cerveau, puissant pour la synthèse, mais peu capable d’autocritique, et la relative modération de sa jeunesse l’abandonnera chaque jour davantage. « La théorie de l’évolution que j’ai fondée, « écrit-il alors, est désormais, j’ose le dire, aussi « pleinement démontrée qu’aucune autre loi essen- « tielle de la philosophie naturelle ! Cette théorie nous « a expliqué, sans inconséquence comme sans passion, « le vrai caractère de toutes les grandes phases de

(i) Cours IV. l\ 82.

« l’humanité. » Nous venons de voir un échantillon, peu convaincant, de ces explications dans la thèse, insoutenable, de la décroissance continue de l’esprit guerrier dans l’humanité. « J’ai finalement accompli, « poursuit-il (1), la gi-ande élaboration philosophique... « J’ai osé proclamer, et même ébaucher, le règne « prochain de l’esprit d’ensemble... Ce but a été atteint « par la fondation d’une science nouvelle, la dernière « et la plus importante de toutes, qui, dès son origine « actuelle, a autant de positivité et plus de rationnalité « qu’aucune des sciences antérieures déjà jugées par « ce traité ! »

Ainsi, la mathématique elle-même serait moins rationnelle que la Sociologie telle que l’a, dès 1842, constituée l’auteur du Cours ! Nous voilà loin des prudences qui marquaient encore le début de cette entreprise. Au vrai, la Sociologie de Comte est tout simplement sa philosophie de l’histoire, conçue dans l’atmosphère naturiste qui l’environna, fortement influencée par cette atmosphère et presque partout teintée de romantisme patent. Elle a, certes, d’intéressants détails, que je ne tarderai pas à souligner. Dans son ensemble, elle reste infiniment discutable et rien moins que « positive » ainsi que je le dirai.

« Les progrès ultérieurs de cette science, achève « cependant Comte, offriront beaucoup moins de « difficultés que cette création fondamentale ! » C’est tout le contraire, comme on l’a clairement vu depuis. « Une telle fondation scientifique complète enfin le « système élémentaire de la philosophie naturelle, « préparé par Aristote, annoncé par la Scolastique, « conçu par Bacon et Descartes ! » Enfin tout à fait

(i) Cours VI. 643.

au terme du Cours (1), nous lisons encore ces affirmations excessives : « La Science sociale, quoique créée « seulement par ce traité, peut déjà rivaliser, non de « précision et de fécondité, mais de positivité et de « rationnalité avec la science mathématique elle- « même... et elle présente bien plus d’unité, puisque « tout est déduit d’une loi fondamentale. » A savoir la très contestable loi des trois états. « Ceci doit « manifester l’aptitude naturelle de la science sociale « à une coordination plus complète, malgré sa fonda- « tion récente et nonobstant la complication trans- « cendante (?) des phénomènes étudiés, par la seule « efficacité de sa position normale à l’extrémité supé- « rieure de la véritable échelle encyclopédique. » N’est-ce pas là une sorte de mysticisme de la classification et aussi une manifestation de mégalomanie très évidente ?

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