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DANS LA DÉVIATION MYSTIQUE DU POSITIVISME

Littré, en partie par conviction, en partie par ménagement pour l’amour-propre dès lors extrêmement vulnérable de celui qu’il acceptait pour maître, a répété tout d’abord en d’autres termes quelques-unes de ces affirmations, si évidemment excessives. Dans leur croissance continue, exposait-il aux lecteurs du National aussitôt après l’achèvement de la publication du Cours, les sciences ont envahi toutes les notions du savoir humain; toutes, excepté celles qui touchent aux problèmes sociaux. Les intelligences modernes appartiennent encore à un double régime mental : le

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théologique ou métaphysique et le scientifique ou positif. Ces deux régimes présentent un vide; mais le vide du premier est une lacune, car ce sont les sciences qui lui ont échappé, et le vide du second est un blanc qu’on n’a pas encore essayé de remplir. Des deux parts, il y a insuffisance, l’un n’ayant pas d’efficacité scientifique, l’autre n’ayant pas d’efficacité sociale. Mais l’insuffisance du premier est un fait sur lequel le passé a déjà prononcé; l’insuffisance du second est une question encore réservée (voilà qui est sage !) et sur laquelle il convient que l’avenir prononce. L’humanité supérieure est placée entre une philosophie, tant théologique que métaphysique, laquelle n’a pas conservé ses positions, et une philosophie rudimentaire qui n’a encore que des éléments, mais point de doctrine. Que reste-t-il à faire aux sciences pour qu’elles embrassent tout ? A entrer dans le domaine des faits sociaux sur la limite duquel nous les voyons aujourd’hui parvenues. Tout cela est encore excellent.

Eh bien, poursuit cependant le disciple enthousiaste après cette adroite position de la question, eh bien, supposons par la pensée cette grande opération terminée et la science en possession du domaine des faits sociaux. Supposons la méthode positive étendue jusque-là désormais. Alors l’incapacité provisoire qui frappait les sciences disparaît; la digue qui les arrêtait se romp. Elles s’emparent du domaine spéculatif tout entier. Un tel complément est la préparation indispensable, mais suffisante, pour l’élaboration d’une doctrine générale et dès lors une philosophie peut se dégager des sciences qui sera positive comme elles. C’est là, affirme Littré, ce qui est advenu grâce à l’effort mental de Comte. Sa philosophie positive est une philosophie parce qu’elle opère sur l’ensemble des phénomènes ,

ensemble qui se trouve complet du moment qu’aux sciences déjà existantes on surajoute la science sociale. Opérer sur cet ensemble est faire œuvre philosophique. Trouver la science sociale était le préliminaire. Tant qu’un ordre de faits reste qui n’a pas été abordé par la méthode positive (expérimentale et logique), la philosophie positive est impossible. Elle est donc nécessairement fille du temps. Il a fallu que la science sociale trouvât les différentes sciences déjà constituées positivement, jusqu’à celle qui la précède dans la hiérarchie du savoir humain, la Biologie (nous savons déjà que cette avant-dernière positivation fut l’œuvre de Gall, selon Comte). Et il a fallu ensuite que la philosophie positive trouvât la science sociale constituée pour prendre enfin la parole avec autorité. — Au vrai. Comte a simplement proposé, avec toute son époque d’ailleurs, d’appliquer les enseignements expérimentaux de l’histoire à la morale et à la politique. Il l’a fait avec plus d’insistance et de conséquence que les autres, et là est son titre à durer. Mais il n’a pas constitué grand’chose en ce domaine comme nous le verrons de plus en plus. Il restait trop prisonnier des préjugés de la mystique naturiste.

Faire de l’histoire une science, insiste cependant Littré, et créer une philosophie positive, ce sont deux idées consécutives, mais connexes et qui, au point où est arrivée l’humanité, ne peuvent plus être séparées. Or l’histoire n’est que la société considérée dans le temps. Faire de l’histoire une science, c’est, d’une part, reconnaître que les phénomènes se suivent dans une succession qui n’est ni arbitraire ni fortuite; et, d’autre part, déterminer la loi de cette succession. Telle est, proclame en 1843 ce disciple convaincu, telle est l’opération scientifique et philosophique réalisée par

Comte. Et nous verrons qu’il sera moins affirmatif un peu plus tard.

Comme exemples de lois dès à présent constatées dans l’histoire, Littré en propose quelques-unes de fort discutables et de nullement « positives » en conséquence ; ainsi l’impossibilité de constituer une aristocratie permanente c’est-à-dire une caste fermée se réparant par elle-même. — Il me semble que l’Inde brahamanique jadis, et Venise plus récemment ou même l’Angleterre ont longuement contredit cette prétendue impossibilité. — Ainsi encore la tendance d’une population libre mais profondément misérable, à pulluler outre mesure; — (ce qui me paraît un paralogisme, car peut-être cette population est-elle misérable précisément parce qu’elle pullule outre mesure et que la capacité productive d’un territoire donné n’est pas sans limites). — Une autre « loi » ce serait l’impossibilité de transférer rapidement une civilisation démontrée d’un peuple à un autre. Mais le Japon moderne aurait singulièrement trompé sur ce point les prévisions infaillibles des sociologues positifs. Loi enfin serait l’extension inévitable de la civilisaton européenne à toute la surface du globe. Mais c’est là une possibilité, une probabilité même, si l’on veut, quoique des éléments jaunes puissent fort bien se mêler à la future civilisation du monde et quoique bien des régressions puissent se produire localement. Le mot de « loi » scientifique est beaucoup trop fort pour exprimer ces résultats de l’observation historique, très courte, qui est la nôtre. La loi des « trois états » que Comte jugeait suffisante à tout expliquer en dernier ressort ne supporte pas beaucoup mieux l’examen rationnel, comme je me réserve de le démontrer plus loin. Celle

des « deux états », mystique et expérimental, serait plus près de la vérité selon moi.

Littré n’a d’ailleurs mentionné les précédentes que pour en venir à cette dernière qui lui paraît essentielle et il s’emploie de son mieux à la faire accepter des lecteurs du National. Dans l’état théologique des sociétés, explique-t-il d’après son maître, l’homme transporte au monde extérieur l’idée qu’il a lui-même, et suppose les objets mûs par des volontés essentiellement analogues à celle dont il se sent pourvu. Ensuite, dans l’état métaphysique, cet homme substitue des entités aux conceptions divines concrètes du système théologique. Enfin dans l’état positif, l’homme, reconnaissant tardivement sa véritable situation au sein de l’ordre dont il fait partie, comprend que l’ensemble des phénomènes est déterminé par les propriétés des objets, d’où résultent des lois immuables. Voyez l’astronomie où figura jadis le char d’Apollon, où pénétra plus tard la métaphysique pythagoricienne des nombres et de leurs harmonies; elle est désormais irrévocablement (? ?) acquise à la loi de la gravitation. Voyez la physique où la foudre fut longtemps expliquée par l’intervention de Jupiter, où la métaphysique (?) introduisit plus tard Yhorreur du vide; elle est devenue l’étude régulière de la pesanteur, de l’électricité, de la lumière, du son, de la chaleur (et de bien d’autres choses depuis). Voyez encore la biologie, qui, partie de l’intervention des démons, source des maladies, est venue, pour ainsi dire sous nos yeux, se rattacher au système général des connaissances positives. Eh bien, la science sociale, de même, a vu sa place longtemps tenue par les doctrines théologiques, puis par les systèmes métaphysiques; elle est maintenant arrivée au point où, de toutes parts, surgissent les tentatives

pour la constituer en science positive, et où sa constitution est en effet imminente, puisque le Cours de Philosophie positive est venu poser les bases de cette opération salutaire. — Comte prétendait davantage encore et on le vit bien quelques années plus tard. Peu gâté par la presse et la critique jusque-là, il dut se contenter, provisoirement, de cette première consécration accordée à son effort intellectuel et témoigna sa reconnaissance à Littré.

Celui-ci ira plus loin d’ailleurs, et, docile à une dernière suggestion de son maître, lui empruntera cette assertion hasardeuse que la Sociologie va réagir utilement sur les sciences positives moins complexes qu’elle-même. Si, dans la hiérarchie comtienne des sciences, écrit-il, la science subséquente dépend, par une liaison nécessaire de la science antécédente, il est également vrai que cette science antécédente subit une utile réaction de la part des sciences subséquentes, lorsque celles-ci se développent. Elle en reçoit de nombreuses clartés; elle leur emprunte des méthodes profitables et se sert de leurs acquisitions pour rectifier son point de vue ou pour l’agrandir. Cela étant, on conçoit quelle influence considérable la Science sociale exercera sur l’ensemble scientifique. Placée en effet au rang le plus élevé et venant après toutes les autres, si elle reçoit d’elles tous les secours nécessaires, elle leur apporte en revanche de fécondes indications ainsi que leur plus ferme appui. — Il faut malheureusement constater qu’il y a là un abus de l’analogie ou de la gradation et que nous n’avons rien vu de tout cela, car les commentaires, parfois fort intéressants, de nos érudits sur les civilisations primitives n’ont aidé ni les mathématiciens ni les astronomes dans leur tâche expérimentale.

Puisque, achève Littré, toutes les sciences aboutissent à la science sociale, puisqu’à son tour la science sociale réagit sur toutes les autres, il n’y a donc véritablement qu’une seule et grande Science qui comprend tout et qui résume tout. Là est la philosophie entière et rien ne reste en dehors; il n’y a plus aucune séparation à établir entre le savant et le philosophe; ces deux classes, aujourd’hui distinctes, devront se réunir. On peut critiquer dans l’œuvre de Comte et sa forme et ses détails; il n’en a pas moins obtenu le grand résultat qui vient d’être proclamé ! — Tout ce commentaire est reflet de la pensée de Comte et rédaction calculée en vue de ne point froisser son très vulnérable amourpropre, tout en rationnalisant quelque peu déjà l’expression de sa pensée, comme Littré le fera bien plus hardiment dans la suite. Mais l’inspiration — déjà mystique par quelques côtés, je l’ai dit, — de la première et de la plus saine partie de l’œuvre comtienne (la logique générale et la hiérarchie des sciences) transparaît aussi à travers l’interprétation modératrice de son plus éminent disciple. Je signalerai les très expresses réserves que ce disciple se vit contraint de formuler un peu plus tard.

Stuart Mill, qui alla beaucoup moins loin dans l’adhésion, fut aussi, dès le début, beaucoup plus précis dans l’objection et dans la critique. Il finira par écrire nettement que la philosophie positive n’est pas constituée parce que la Sociologie de Comte (sa philosophie de l’histoire) est manquée. La philosophie positive, précisera d’ailleurs le très rationnel penseur anglais, est non une « invention » de Comte, mais une simple adhésion de sa part aux traditions de tous les grands esprits scientifiques dont les découvertes ont fait l’humanité ce qu’elle est.

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