DE LA NATURE HUMAINE
Dans le second de ses opuscules de jeunesse, la Sommaire appréciation de l’ensemble du passé moderne, qui est datée d’avril 1820, Comte expose à peu près en ces termes l’influence éducatrice qui procède de l’expérience sociale et mûrit peu à peu la civilisation. L’amour de la domination, dit-il (ou la volonté de puissance) est certainement indestructible dans l’homme; il a été néanmoins en grande partie annulé (le mot est trop fort et mal choisi, car il faudrait dire atténué tout au plus) par les progrès de la civilisation; ou, du moins, ses inconvénients ont à peu près (?) disparu dans le nouveau système : — à savoir dans le système où le Peuple est cru entièrement rationnalisé dès à présent comme le suppose le Contrat Social de Rousseau. — C’est le développement de l’action humaine sur la nature qui a changé la direction d’un sentiment à ce point primordial; le désir de commander aux hommes s’est transformé lentement dans celui de faire ou défaire la Nature à notre gré. — Tout cela est beaucoup trop optimiste, comme il sied au surplus à un penseur de vingt et un ans. En réalité, il y a encore beaucoup de chemin à parcourir pour en arriver là, mais il est vrai que l’irrationnel impérialisme originel a marqué déjà quelque pas dans ce sens, qui est la direction de moindre résistance à l’effort humain.
Dès à présent, insiste Comte, le besoin de dominer, inné dans tous les hommes a cessé d’être nuisible, ou, tout au moins, on peut apercevoir l’époque où il cessera de l’être pour devenir utile (par sa rationnalisation encore plus avancée). C’est ainsi que la civilisation a
perfectionné le moral de l’homme non seulement sous le rapport de l’intelligence, mais aussi quant aux passions. Quoique, selon les lois de l’organisation humaine, ce second ordre de facteurs ne soit point perfectible par lui-même, il l’est toutefois par l’influence que le premier (l’intelligence) se montre capable d’exercer sur lui. Le nabab riche vient jouir en Angleterre, renonçant à commander des hommes. On est certain de réussir près de la plupart des gens quand on leur propose de sacrifier une certaine portion de commandement pour obtenir en échange une certaine quantité d’action sur la Nature. — Et tout cela, assez juvénile encore, témoigne d’une réflexion dirigée dans le sens droit.
A l’époque où il rédigea son Cours, Comte jugeait que les hommes ne sont ni très bons, ni très méchants. Chez eux les affections personnelles sont plus fortes que les affections sympathiques, assurément, et les facultés de l’ordre affectif prédominent sur les facultés intellectuelles. Une telle prépondérance est même indispensable pour faire sortir l’intelligence de sa léthai'gie et pour donner à notre activité une direction ou un but. Le XVIII* siècle expliquait tout par l’égoïsme (à l’école de Hobbes), ce qui, à juste titre, suscita la réaction marquée par l’école écossaise. Nos affections sociales sont inférieures en énergie et en persévérance à nos sentiments égoïstes, certes; mais, après avoir produit l’état social, elles le maintiennent seules. — Et ce mot « seules » est de trop ! — En revanche, la prépondérance des instincts personnels peut seule imprimer à l’existence sociale un caractère déterminé parce qu’elle assigne un but à l’exercice de l’activité individuelle. Les affections sociales, privées d’une direction issue du sentiment personnel, dégéné-
reraient en vague et stérile charité. On ne doit redouter que les conséquences de la trop faible intensité qui appartient au modérateur social de l’égoïsme en notre sein, car sa voix se voit souvent étouffée dans les meilleurs naturels où ce modérateur parvient rarement à dominer la conduite. Il n’est permis de regretter que la proportion actuellement existante entre ces deux sortes de tendances. Si l’homme devenait plus bienveillant, cela équivaudrait, dans la pratique, à le supposer plus intelligent. — Mieux muni d’expérience et de raison, dirais-je plutôt; mais cela est fort bien vu, car c’est montrer la tolérance réciproque croissante, grandissante avec les lumières.
En effet, reprend l’auteur du Cours de Philosophie positive, l’intelligence devenue plus ample, cesserait de se voir entièrement absorbée par la discipline qu’elle doit imposer à la prépondérance spontanée des instincts égoïstes (en rationnalisant tant bien que mal en nous la volonté de puissance originelle). Elle pourrait alors appuyer les tendances sociales de façon plus efficace. Et la réciproque serait également vraie, ajoute Comte en 1839 (c’est-à-dire avant que l’érotisme l’ait conduit à l’accentuation du point de vue affectif en sa doctrine). Plus d’intelligence (de raison plutôt ou d’expérience synthétisée) donnerait aussi plus de bienveillance. On peut donc admettre une amélioration graduelle mais fort lente de la nature humaine, entre des limites très étroites et jusqu’ici inconnues ! — Voilà ce qu’il ne dira plus quelques années plus tard ! Tout cela est excellent et il est fort regrettable que le philosophe ne s’en soit point tenu à ces constatations psychologiques de sa maturité (1).
(i) Lorsqu’il rencontre sur son chemin, en commentant la civilisation ntique, l'usage de l’apothéose décernée aux hommes illustres, Comte
Outre cette psychologie « impérialiste », — malheureusement contrebalancée par mainte affirmation en sens contraire, ainsi que nous le verrons, — Comte esquisse une sociologie pareillement « impérialiste », qui n’est pas sans mérite et qui a été souvent reprise par d’autres à sa suite. Il affirme que, seule, la conquête armée permit jadis aux agglomérations humaines d’embrasser un grand nombre d’individus. Le polythéisme autorisait en effet le vaincu à garder ses dieux, sauf à respecter ceux du vainqueur, comme évidemment plus puissants; de là une paix durable dans l’intérieur du corps social constitué par la conquête, et, en outre, la possibilité d’un essor industriel si peu conforme au caractère paresseux de l’homme primitif que son avènement initial serait, autrement, inintelligible. C’est donc une admirable propriété de l’essor libre et naïf de l’activité militaire que de tendre à discipliner, à élargir et à réformer les sociétés humaines, dès lors graduellement conduites par cette indispensable préparation, à leur mode final d’exis-
écrit que ce stimulant avait l’avantage de satisfaire à l'éternelle activité des instincts orgueilleux ou ambitieux ! La béatification s’efforcera, ditil, de remplir le même rôle tonique au cours du Moyen-Age ; mais, quoique réalisant une amélioration évidente au point de vue rationnel, elle paraît à Comte avoir été moins efficace comme stimulant de l’action sociale. Reconquis en effet sur ce terrain par les suggestions de son égoïsme pathologique, il veut pour lui plus que la canonisation : il réclame la dignité de Messie. — En revanche il a prodigué au clergé chrétien les témoignages de son admiration pour avoir réalisé, en pyschologie, la plus exacte investigation de la nature humaine, que co clergé sut pénétrer dans ses plus intimes secrets, autant du moins que le comportaient des observations ou dos expériences dirigées par des conceptions théologiques ou métaphysiques, seules dominantes à cette époque. Or, dans tout état de société, une pareille connaissance forme la hase du pouvoir spirituel ; les autres sciences n’ont d’efficacité à cet égard que dans la mesure où elles améliorent les spéculations relatives à l’homme et à la société.
tence, le mode industriel (selon Saint-Simon). Ainsi, par une heureuse conséquence de sa supériorité intellectuelle et morale, l’homme a su convertir en un puissant moyen de civilisation cette énergique impulsion de sa nature (l’impérialisme originel) qui, chez tout autre animal carnassier, reste borné au brutal développement de l’instinct destructeur. — Les faits sont ici interprétés avec un sens historique incontestable, quoique Comte y eût dû joindre quelques remarques sur les avantages de l’organisation féodale au point de vue de la création de ces vastes corps sociaux qu’on appelle des nations. A l’origine un réseau de dominateurs étendus, de façon clairsemée, sur un ample territoire fut le cadre à peu près indispensable d’une nation.
On n’a pas discerné dans l’antiquité de guerres religieuses, ajoutait Comte avec une sagacité non moindre, et cela parce qu’elles étaient toutes religieuses alors (entreprises avec l’appui supposé d’une alliance mystique). De là le rôle éminent des présages ou des oracles, ces derniers généralement rendus de façon sincère quoi qu’en ait pensé le siècle voltarien. Mais il régnait en ces temps lointains un état d’esprit que nous ne comprenons plus parce qu’il traduisait tous ses désirs sous une forme mystique.