II. — La vertu tonique du mysticisme constatée
Je ne m’écarterai guère de ce terrain si je salue maintenant les vues perspicaces du fondateur de l’école positiviste sur le mode théologique de la pensée, le premier qu’ait pratiqué l’intelligence humaine. Condamnant nettement les faciles railleries voltairiennes sur les origines religieuses, il a souligné à plusieurs
reprises les services rendus à l’humanité par la conception « théologique » des phénomènes naturels; et d’abord, sous sa forme première qui fut le fétichisme. Le quatrième de ses opuscules indiquait déjà que la croyance fétichique fut indispensable pour faciliter la classification mentale des premiers phénomènes observés; phénomènes que rien ne semblait relier entre eux au premier abord. La tendance à expliquer ces faits par la volonté d’êtres fictifs, conçus à l’image de l’homme, permit seule de les grouper en vue d’une sommaire et grossière synthèse. En outre, le régime théologique favorisait l’essor de l’activité humaine par les illusions fondamentales qu’il inspire (je dirais :• qu’il traduit ou exprime, car elles lui sont antérieures) sur la prépondérance de l’homme dans la nature et par le naïf espoir qu’il fait naître d’un empire presqu’illimité à obtenir pour cet homme en suivant la voie religieuse (alors magique). C’est en effet ici l’impérialisme irrationnel initial que rationnalisera lentement l’expérience encadrée par la logique.
Plus généralement, l’on doit dire que la philosophie théologique pouvait seule, aux origines, offrir à l’esprit humain un fil conducteur pour dirirger son initiale observation des phénomènes. Seule, elle pouvait animer l’homme d’une confiance énergique en lui-même parce qu’elle lui inspirait au sujet de sa position et de sa puissance un sentiment de suprématie universelle, en vertu des pouvoirs très amples qu’il attribuait alors à des puissances surnaturelles, pourvu qu’il parvint à l’aide de sollicitations ou d’offrandes convenables à se concilier leur intervention. Je crois que le sentiment de suprématie universelle est venu tard dans l’homme, mais il s’y est acheminé sur la voie mystique assurément. Certes, ajoute encore Comte, depuis que notre
action sur la nature s’est si largement étendue, nous avons appris à nous passer, pour le soulagement de nos misères, du détour surnaturel dont une longue expérience nous a fait sentir l’insuffisance. (Mais qui donc d’entre nous, répondrait-on, et vous tout le premier, ne revient encore aujourd’hui, de façon plus ou moins consciente, à ce recours surnaturel pour appuyer sa volonté de puissance ?) Aux premiers temps humains, achève le jeune écrivain, la confiance et le courage ne pouvaient venir que d’En-haut, grâce aux illusions qui promettaient, par l’alliance de l’Au-delà, une puissance immédiate presque sans bornes. Quant à l’espérance de la vie future (cette haute rationnalisation de l’impérialisme originel par un détour mystique), elle n’a pu acquérir que très tard une grande importance sociale; aux époques même les plus avancées, la confiance qu’inspire à l’homme religieux son credo résulte bien plus de sa croyance à un secours actuel et spécial que de la lointaine perspective d’une existence heureuse après la mort. Oui certes, ajouterai-je et l’effort chrétien rationnel consista, pour une large part, à faire prédominer, autant qu’il fut possible, ce second et bien plus social point de vue sur le premier, — en dépit des accusations d’égoïsme que nous verrons Comte luimême jeter à la moralisatrice conception du salut personnel.
Au début de son Cours, Comte reviendra sur ces vues perspicaces. Les perspectives théologiques, dit-il, offrent à l’homme cet attrait, si énergique dans l’être vivant, d’un empire illimité à exercer sur le monde extérieur; monde que cet homme envisage dès lors comme entièrement destiné à son usage. Or ces espérances chimériques, ces idées excessives de l’importance du genre humain dans l’univers que fait naître
la philosophie théologique positive, furent, aux origines, un indispensable stimulant ! — Ce stimulant, je l’appelle pour ma part, la qualité tonique de la conviction mystique d’alliance surnaturelle et je constate que cette conviction n’a nullement disparu chez les plus anti-chrétiens de nos contemporains.
Un grand avantage des croyances religieuses, observe encore notre philosophe, c’est la plasticité qui résulte pour elles de leur caractère vague et indéterminé. Elles sont, par là, susceptibles de se modifier selon les exigences diverses de toute situation politique donnée, en sorte qu’elles puissent sanctionner, sans aucun artifice volontaire (ceci contre les plaisanteries voltairiennes) les inspirations qui, même, n’en seraient pas d’abord émanées, pour peu que ces inspirations correspondissent au sentiment intime d’une besoin véritable, soit individuel, soit social ! Tel est le motif qui rend si nécessaire, vis-à-vis de semblables opinions, une organisation systématique, sous l’administration continue d’une sacerdoce convenable, afin de prévenir ou de rectifier les dangereuses conséquences pratiques de leur libre essor chez les esprits vulgaires. — Dans ces lignes se trouve heureusement signalé le danger du fanatisme, qui est l’impulsion donnée à la volonté de puissance par une conviction mystique insuffisamment encadrée de raison expérimentale; et tout cela est admirablement observé. Mais Comte n’a pas su appliquer ces vues perspicaces (au moins de façon suffisamment explicite) à corriger la mystique naturiste contemporaine et son aspect dangereusement révolutionnaire; car le clergé positiviste rêvé par lui ne fut jamais qu’une lubie de maniaque, soucieux de créer à son profit un pontificat suprême : idée au plus haut point irréalisable à notre époque que cette
impuissante copie du clergé chrétien qui tira sa principale force de ce qu’il prétendit parler au nom d’un Dieu tout puissant et s’appuyer de miracles; or, une telle prétention est incompatible avec le principe même du Positivisme.
Revenons aux vertus toniques qui appartiennent à l’attitude mystique de l’esprit humain. Au temps de l’astrolâtrie, degré le plus élevé du fétichisme, opine Comte, la naissance d’un sacerdoce organisé permit de discipliner quelque peu déjà l’appétit religieux. Puis le polythéisme vint réaliser au plus haut degré la propriété stimulante qui est propre à la philosophie théologique en mêlant l’action surnaturelle à la plupart des entreprises humaines d’une façon plus spéciale et plus intime qu’il n’a été possible de le faire dans la suite (mais non pas auparavant). Sous ce régime religieux, pourvu que l’action devînt importante, chacun pouvait s’y sentir familièrement appuyé de quelque divine alliance.
Le monothéisme chrétien participe encore, de ces avantages parce qu’il n’a jamais été, au vrai, qu’un polythéisme mieux ordonné (par le culte des saints et par leurs spécialisations protectrices). En effet le monothéisme absolu tel que l’entendent nos déistes métaphysiciens depuis la décadence de la philosophie théologique, le monothéisme rigoureusement réduit à un seul Etre surnaturel sans aucun intermédiaire entre lui et l’homme, représente, à l’avis de Comte, une pure utopie, nullement pratique et tout à fait incapable de fournir jamais la base d’un véritable système religieux susceptible d’une efficacité réelle, même intellectuelle, surtout morale, et, à plus forte raison, sociale ! Le passage du polythéisme au monothéisme a consisté en général à discipliner et à moraliser l’innombrable
multitude des deux païens en la subordonnant directement, d’une manière permanente et régulière, à la suprême prépondérance d’une Volonté unique. C’est ainsi du moins que les masses comprennent le monothéisme car leur instinct repousse à juste titre, comme radicalement stérile, l’idée d’un Dieu sans ministres quelconque.
III. — Pour Aristote contre Platon Supériorité des psychologues chrétiens
Un autre trait rationnel de la pensée constructive de Comte, c’est qu’il se fait gloire de considérer Aristote comme son maître en matière sociale et de rejeter les suggestions fournies par les œuvres de Platon dans ce domaine. On lit en effet au Ve volume de son Cours (1), un fort intéressant exposé de la route suivie par l’esprit métaphysique (mystique) pour acquérir graduellement la prépondérance sociale qu’il possède encore aujourd’hui autour de nous. Depuis la division vraiment fondamentale, avance-t-il, qui s’opéra dans la philosophie grecque alexandrine entre la philosophie morale et la philosophie naturelle (les sciences de la nature) — division qui a toujours dominé depuis lors le mouvement mental de l’élite humaine, — l’esprit métaphysique a présenté concurremment deux formes très différentes entre elles et même graduellement antagonistes, l’une s’appliquant surtout à la philosophie morale et l’autre à la philosophie naturelle.
La première, dont Platon doit être regardé comme le principal organe, montre la métaphysique encore très rapprochée de l’état théologique qu’elle tend
(i) Pape 553 à 555.
d’abord non à détruire, mais à modifier seulement; elle ne fut en effet critique qu’à l’égard du Polythéisme dont elle poursuivit l’universelle déchéance et elle présida bientôt à l’organisation graduelle du monothéisme qui, une fois constitué, détermina la fusion finale de ce premier esprit métaphysique avec l’esprit purement théologique, propre à cette dernière phase essentielle de la philosophie religieuse.
La seconde forme de l’esprit métaphysique, ayant pour type Aristote et bien plus voisine au contraire de l’esprit positif, a tendu à dégager l’entendement humain de toute tutelle théologique proprement dite. Occupée surtout par l’étude du monde extérieur, cette forme de l’esprit métaphysique dut être, dans son application longtemps accessoire aux conceptions sociales, nécessairement et constamment critique. C’est à ce dernier esprit métaphysique que devait appartenir la direction du mouvement révolutionnaire actuel. — Ce n’est nullement mon avis et ne me semble véritable que pour une faible part. J’estime et j’ai longuement établi ailleurs que par l’intermédiaire de l’esprit romanesque, de la mystique chrétienne extrême et du Platonisme naturiste de la Renaissance, la mystique révolutionnaire doit beaucoup à l’auteur du Banquet et se révèle à un examen attentif, bien plutôt affirmative d’une alliance supraterrestre que critique et négative seulement. L’Aristotélisme, père de l’esprit scientifique, a collaboré certes à l’aspect rationnel de la révolution contemporaine; il serait à souhaiter qu’il en devînt le principal inspirateur.
Comte a bien vu en revanche par quel chemin se sont faits les progrès de l’Aristotélisme rationnel. Ecarté, dit-il, par la prépondérance platonicienne tant que l’organisation du système catholique dut principale-
ment occuper les hautes intelligences (jusque vers la fin du XI* siècle), l’esprit aristotélicien, qui n’avait jamais cessé de cultiver et d’agrandir en silence son domaine proprement scientifique, tendit à s’emparer du principal ascendant philosophique en s’étendant vers les questions morales ou même sociales, aussitôt que cette immense opération politico-religieuse de l’organisation chrétienne, enfin suffisamment consommée, laissa prédominer le besoin d’un essor plus rationnel des esprits. C’est ainsi que, dès le XII* siècle, le triomphe croissant de la Scolastique vint constituer le premier agent de désorganisation radicale pour la puissance et la philosophie théologiques. Dante, Thomas d’Aquin même, furent des métaphysiciens en ce sens. Par la mémorable canonisation du grand docteur scolastique, — hommage d’ailleurs légitimement dû à ses considérables services politiques, — les papes montraient à la fois et leur propre entraînement involontaire vers la nouvelle activité mentale (aristotélicienne) et leur admirable prudence à s’incorporer, autant que possible, tout ce qui ne leur était point manifestement hostile. L’Eglise a donc permis le libre développement de la philosophie métaphysique sous cette dernière forme et l’a laissé s’assimiler en paix les les leçons du grand Aristote, bien moins apprécié des antiques; en sorte que la Scolastique se développa en opposition radicale avec le système platonicien, cher aux mystiques proprement dit.
Plus généralement, la sagesse gouvernementale du clergé, tiré, par une soigneuse sélection, des meilleurs éléments de la société chrétienne, a seule fait la longue prospérité de cette société presque modèle. Les Romains antiques, dira Comte dans sa Politique positive, ces organisateurs éminents dont l’esprit touchait à la
pleine positivité tandis que leur cœur (?) avait déjà pressenti le règne de l’Humanité, les Romains répugnèrent d’abord à la doctrine chrétienne qu’ils jugeaient contraire à l’essor continu du sentiment, de l’intelligence et de l’activité en vue du progrès par sa préoccupation du salut individuel, consacrant un irrépressible égoïsme. Et pourtant, sous un digne sacerdoce, cette doctrine erronée exerça réellement une influence aussi salutaire qu’elle semblait, abstraitement, devoir être funeste. En comprimant les intérêts réels au nom des intérêts fictifs, elle seconda l’essor des instincts sympathiques. Quoique la morale chrétienne fût essentiellement personnelle, la sagesse du sacerdoce l’étendit dignement à la vie domestique. Nos principaux sentiments se virent assujettis à une admirable discipline qui s’efforçait de déraciner en nous jusqu’aux moindres germes de la corruption individualiste. Le dévouement était commandé au nom d’un égoïsme insurmontable toujours; mais l’abnégation habituelle et la pratique de la vie intérieure produisirent de profondes améliorations qui ne pouvaient être autrement obtenues. (Retenons cet aveu que contredira souvent la conviction mystique naturiste chez Comte).
Il est vrai, poursuit-il, qu’aucun de ces résultats, si imprévus, ne pouvait être escompté par les Romains du paganisme, que devait révolter, au contraire, l’aspect antisocial des dogmes nouveaux. Incapables, en ce temps, d’apprécier le système autrement que par la doctiine (puisque Y organisation n’en était pas réalisée), ils n’hésitaient point à repousser, comme ennemie du genre humain, une secte qui plaçait la perfection humaine dans un « céleste isolement. » Comment Tacite ou Trajan auraient-ils prévu que la
sagesse sacerdotale, aidée d’une situation favorable, contiendrait assez les vices naturels de ces doctrines pour en tirer, provisoirement du moins, d’admirables résultats sociaux ? Il est certain que la pratique assidue des bonnes œuvres quand même cette pratique serait d’abord inspirée par des motifs personnels, constituera toujours le meilleur moyen pour cultiver les sentiments bienveillants dans la nature humaine.
J’ajouterai même que c’est le seul moyen de réaliser une telle culture et que Comte n’est donc nullement fondé à prétendre, comme il l’a fait trop souvent que l’instinct moderne réprouve, encore plus que les Romains, une doctrine qui, comme le fait la doctrine chrétienne, proclame les inclinations bienveillantes étrangères à notre nature. — Au vrai, la doctrine chré- , tienne les nie dans l’état de péché, non dans l’état de grâce, qui pousse aux bonnes œuvres; et elle reste beaucoup plus fidèle que le fondateur du Positivisme à cette saine psychologie d’expérience.
Le Socialisme contemporain, a encore indiqué Comte, demande la solution des divers problèmes moraux du temps présent à des mesures purement matérielles ou politiques, toujours tyranniques et impuissantes à la fois, c’est-à-dire susceptibles de conduire aux plus graves perturbations sociales. En réalité, il faudrait créer dans les esprits une obligation purement morale d’employer son superflu au soulagement de ses semblables. En d’autres termes, il convient de revenir à Yimmortelle ébauche sociale chrétienne, tout en s’inspirant d’une philosophie plus réelle et plus stable.
Il faut se laisser enseigner par des temps si hautement mémorables et si faussement qualifiés de ténébreux dans les ouvrages issus de vaines convictions métaphysiques (mystiques extrêmes) dont le protestantisme fut
la manifestation première. En toutes choses, ces temps-là ont agrandi, aux dépens de l’esprit proprement théologique, la domaine de la raison humaine.
A titre de transition entre les jugements de Comte sur la psychologie chrétienne et les louanges que nous allons lui voir accorder à la morale chrétienne, je mentionnerai la justice qu’il a su rendre à Bossuet moraliste. Bien qu’il fasse débuter la dégénérescence catholique au quatorzième siècle et qu’il ne montre plus aucune intelligence des enseignements chrétiens aprè^. cette date lointaine — semblant ignorer les François de Sales ou les Fénelon, dans l’aspect rationnel de leur psychologie si pénétrante, — il considère du moins l’évêque de Meaux comme « un des plus sublimes « penseurs et philosophes qui aient honoré notre « espèce », et comme la plus puissante intelligence des temps modernes avec Descartes et Leibniz.