‹ Auguste ComteChapitre 18 sur 57 · RECONNUE · texte numérisé non relu

RECONNUE

Je viens de rappeler que Comte, sans jamais dévier de son athéisme essentiel, fut inépuisable en apologies du Christianisme médiéval, à la condition qu’on eût soin de rapporter le bien réalisé par l’Eglise romaine à son organisation, nullement à sa doctrine. Elle a, dit-il, réalisé par l’exercice méthodique de la volonté chez ses fidèles, une énergique influence de la raison sur les passions ; elle a prôné un ascétisme fort utile dès qu’il évite l’excès; elle a prêché l’humilité, excellente précaution contre l’orgueil et la vanité qui ne seront jamais assez combattus; elle a su affiner les relations sentimentales dans le sein de la famille et

développer la fraternité sous la douce dénomination de charité. Son enseignement moral se résume, de façon élémentaire, en son catéchisme, ce chef-d’œuvre modeste de philosophie usuelle qui a répandu tant de notions saines, bien qu’empiriques, (et que seront donc les vôtres ?) sur la nature morale de l’homme. Dans le domaine esthétique, son œuvre immense a pour symbole les cathédrales du Moyen-Age, ces sublimes édifices religieux qui inspireront toujours aux vrais philosophes, malgré l’extinction des croyances correspondantes, une délicieuse émotion de profonde sympathie sociale.

Un des principaux mérites de l’Eglise, c’est d’avoir mené une active campagne pour diminuer les dangers politiques de l’esprit religieux en restreignant de plus en plus le droit d’inspiration surnaturelle, que le polythéisme favorisait sans prudence. Réserver ce droit, pour l’essentiel, à la suprême autorité ecclésiastique en proclamant l’infaillibilité papale, fut un très grand progrès, dans l’ordre intellectuel aussi bien que dans le sens social, car le domaine de la sagesse expérimentale s’est augmenté de la sorte aux dépens des vagues sphères de l’inspiration divine. Oui, il y eut là, dans l’Eglise, un caractère de haute philosophie politique que les plus illustres apologistes du système catholique n’y pouvaient nettement apercevoir et qui est donc resté dans l’ombre jusqu’ici. Mais il faut désormais proclamer qu’au temps de sa grandeur à tout le moins, le Christianisme a diminué, autant qu’il lui fut possible, le champ d’expansion du mysticisme individuel. Certes, aucune domination spirituelle fondée sur les doctrines théologiques ne saurait se dispenser de maintenir ce champ, en principe; mais l’Eglise l’a notablement, utilement réduit et délimité

par les plus sagaces et les plus nettes prescriptions morales et sociales.

Il faut également répéter que cette inévitable tendance théologique à de vagues et arbitraires prétentions individuelles (d’alliance supraterrestre) se trouvait nécessairement portée' au plus haut degré dans le polythéisme qui offrait toujours quelque divinité disposée à protéger spécialement une inspiration quelconque. Rien de plus périlleux, cependant pour l’ordre social, que de semblables prétentions, comine le désordre causé par les prophètes ou illuminés judaïques l’avaient suffisamment démontré dans le passé. Digne organe d’un état mental plus avancé, le catholicisme a graduellement restreint, avec une sagesse trop peu appréciée aujourd’hui, le droit direct d’inspiration surnaturelle, en le représentant comme éminemment exceptionnel, en le bornant à des cas de plus en plus rares, de plus en plus graves, en l’assujétissant à des vérifications d’authenticité de plus en plus sévères : (vérifications d’ordre moral et social, faudrait-il ajouter ici.) Son usage se trouva donc finalement réduit à ce que la nature même du système théologique rendait strictement indispensable, puisque les communications divines furent, en principe, exclusivement réservées à la suprême autorité ecclésiastique.

En contestant au pape l’indispensable prérogative de l’infaillibilité personnelle, insistera Comte, l’inconséquent Protestantisme, bien loin de supprimer le droit d’inspiration divine tendait à l’augmenter beaucoup, tout au contraire. (Oui, car ce fut un retour offensif de la mystique individualiste, plus solidement encadrée de raison que par le passé, il est vrai). En ceci, comme en tant d’autres choses encore, juge Comte qui fut

toujours antipathique à l’esprit de la Réforme, ce mouvement des esprits tendit à entraver le développement graduel de l’humanité supérieure; la prétendue Réforme ayant consisté à vulgariser de plus en plus la faculté mystique, et finalement à Y individualiser entièrement, comme on l’a bien vu par la pullulation des sectes à l’infini. Une si grave erreur n’eût pas manqué de produire d’immenses désordres, d’abord intellectuels et ensuite sociaux (ce qui est d’ailleurs arrivé) si la décadence simultanée de toute théologie quelconque (voilà en quoi il se trompe, car le danger de la mystique individuelle subsiste plus que jamais) n’en eût alors nécessairement prévenu l’essor, dont les traces rudimentaires sont néanmoins fort appréciables.

Je dirai mieux bientôt que tout ceci est à moitié juste seulement. Le protestantisme, qui s’est nécessairement enveloppé de mystique à son origine, a émancipé, il est vrai, la mystique individuelle en principe. Mais, l’ayant enfermée tout aussitôt dans les cadres d’une rationnalité puissante que pouvaient fournir ces tempéraments réfléchis du Nord, il en a prévenu bientôt les écarts anti-sociaux trop fâcheux, puisque les grands pays protestants de l’heure présente gardent une rare cohésion sociale. Au contraire le catholicisme, diminué dans son autorité par le mouvement scientifique a vu grandir dans son sein, en dépit de ses condamnations réitérées, des mystiques particulières moins solidement encadrées de morale (telles que le quiétisme) et qui ont mêlé leur impulsion à celle du mysticisme naturiste pour grandir les dangers de l’inspiration divine vulgarisée. Nous verrons que Comte n’a également compris qu’à moitié les tendances quiétistes, ce second des deux grands mouvements moraux dans l’époque moderne.

Au total, reprend-il (continuant de commenter la discipline ecclésiastique en matière de recours à l’alliance divine individuelle), au total, nous voyons le catholicisme constamment occupé dans la vie réelle, soit personnelle, soit collective, à augmenter graduellement le domaine de la sagesse humaine, aux dépens de celui de l’inspiration divine, si arbitrairement étendu jusqu’à ce moment; il confirme ainsi la loi des « trois états » en marchant pour sa part de l’état théologique vers l’état positif. Mais Comte interprète cette évolution comme une diminution de l’esprit religieux, ce qui est beaucoup trop dire; il suffisait d’indiquer que, par l’expérience psychologique et morale de l’Eglise, l’appétit mystique a été davantage encadré d’expérience et de raison.

Il sera plus exact dans son apologie continuée des rationnalisations chrétiennes en matière de morale. C’est ainsi qu’il célèbre les mérites de la confession auriculaire, pratiquée avec discrétion, comme elle doit l’être; institution excellente, dit-il, et qui persistera sous le régime positif, à l’état libre et spontané. — Le psychologue Freud parle à peu près de même aujourd’hui. — Notre philosophe juge fort sage encore l’interdiction de la lecture indiscrète et vulgaire des livres sacrés, car une telle prudence empêcha que fussent érigés en types de la vie sociale les notions rétrogrades de l’antique théocratie judaïque, comme l’ont fait depuis tant de sectes protestantes (celles des Mormons par exemple). Une fois de plus, il déclare admirer surtout dans l’œuvre de l’Eglise l’exacte investigation de la nature humaine, individuelle ou sociale, qui reste, écrit-il, la principale base intellectuelle d’un pouvoir gouvernemental quelconque, et qui fut réellement poussée par le catholicisme aussi loin que le peuvent

comporter des observations irrationnelles ! — Epithète parfaitement injustifiée sous sa plume, car ces observations furent expérimentales au moins à l’égal des siennes, et beaucoup mieux préservées de ces parti-pris qu’il poussa finalement, nous le verrons, jusqu’à la manie la plus évidente.

Autre inspiration excellente, à son avis, que la divinisation du fondateur de l’Eglise, car il existe, dit-il, « une relation profonde, incontestable, quoique « jusqu’ici mal démêlée, entre une telle conception et « l’indépendance radicale du pouvoir spii-ituel ! » Relation bien facile à démêler, tout au contraire, protesterai-je ici; un pouvoir spirituel a tout avantage à s’appuyer sur un Dieu délégateur de puissance sans bornes. C’est là ce qui manquera toujours à la papauté positiviste de Comte, en dépit de son effort tardif pour restaurer un tel Dieu sous les traits de l’Humanité personnifiée. — L’Eglise a été bien inspirée, poursuit-il (en répétant sous une autre forme les assertions plus haut soulignées par moi), lorsqu’elle a réprimé les hérésies (mystiques extrêmes) qui s’accompagnaient habituellement de graves aberrations morales et politiques dont la filiation logique serait presque toujours facile à établir. — Quel dommage qu’il n’ait point établi plus nettement cette filiation pour l’hérésie naturiste, afin d’éviter les illusions psychologiques morales et sociales qu’il a continué de lui emprunter !

Excellents encore furent les préceptes ecclésiastiques d’ascétisme modéré; ainsi le précepte de l’abstinence périodique, dont l’action morale est incontestable. Excellente la condamnation du suicide dont les Anciens se faisaient « un monstrueux honneur »; car il ne conviendra jamais de laisser à chacun la dangereuse faculté d’annuler à son gré la réaction indispensable

que la société doit pouvoir exercer sur l’individu. — • Soit, répondrai-je, mais à la condition qu’il existe des freins à cette tyrannie. — Excellente la doctrine chrétienne sur l’autorité paternelle, à la fois affirmée et contenue, ainsi que le refus d’accorder facilement le divorce; car rien n’est meilleur pour éviter l’hésitation de l’esprit que de devoir conformer sa vie à une insurmontable nécessité. Notre principale félicité se rapporte à des situations que nous n’avons point choisies (telles que les relations du sang) et le divorce marque une immense rétrogradation morale en donnant une trop libre carrière aux appétits les plus énergiques dont la répression continue (bien qu’atténuée par de légitimes satisfactions), doit nécessairement augmenter à mesure que l’évolution humaine se poursuit ! — Il me faut poser encore ici quelques points de suspension. Si ce « doit », toujours un peu ambigu dans notre langue, est un précepte moral (le sollen allemand), il est digne de toute approbation. S’il n’est qu’une nouvelle marque de confiance mystique dans l’incoercibilité du progrès moral (le muessen allemand), il est erroné, car nous ne constatons nullement autour de nous, par malheur, la répression de plus en plus ferme des fantaisies érotiques individuelles.

Il fut excellent, achève Comte, d’enfermer les femmes chrétiennes dans la vie domestique, puisque l’évolution continuée leur ôtera tout autres fonctions que celles de foyer (mais nous voyons se dessiner un courant directement inverse) ; excellente enfin la morale nationale du Christianisme, telle qu’elle se présente dans la pratique : c’est-à-dire le patriotisme atténué dans ses excès par l’humanité, par la fraternité (incomplète encore, sans doute, mais déjà réelle dans le sein de la catholicité médiévale) et par la douce charité.

Page 1