‹ Auguste ComteChapitre 19 sur 57 · ENTREVUE · texte numérisé non relu

ENTREVUE

J’ai rappelé tout à l’heure que Comte définit comme une « métaphysique », — à son avis plus dépendante d’Aristote que de Platon (alors que je crois le contraire), — le mysticisme naturiste qui est au fond de l’esprit révolutionnaire moderne. Il faut d’abord répéter ici, que l’un des points faibles de son système c’est cette conception d’un état « métaphysique » intercalé nécessairement entre l’état théologique et l’état positif dans l’évolution de toute science ou de tout savoir humain. Au vrai, la conception humaine des mouvements dans le monde extérieur fut d’abord mystique pour devenir ensuite lentement expérimentale (ou positive); la métaphysique ne marquant, entre ces deux attitudes, qu’un moment assez fugitif et devant être considérée comme à peu près identique dans ses résultats, à la première. Aussi bien Comte n’a-t-il jamais pu la nettement définir. Ce qu’il a fait de mieux, c’est de l’identifier fort souvent à la théologie, comme elle doit l’être en réalité et il sera bon de recueillir quelques-unes de ses indications rationnelles en se sens.

L’état métaphysique de la pensée humaine, disait déjà son troisième opuscule de jeunesse, a un caractère bâtard, un aspect de transition; il lie les faits d’après des idées qui ne sont plus tout à fait surnaturelles, et ne sont pas encore entièrement naturelles; ces idées étant des abstractions personnifiées dans lesquelles l’esprit pourra voir à volonté ou le nom mystique d’une Cause surnaturelle, où l’énoncé scientifique d’un enchaînement constant entre phénomènes. La nais-

sance des conceptions de ce genre suppose les notions solides devenues plus nombreuses et rapprochées suivant des analogies plus étendues.

Le Cours de Philosophie positive nous apprendra quelques années plus tard que les doctrines ou méthodes métaphysiques ont été utiles à titre de philosophie transitoire, conservant un caractère bâtard, mais très propre, par son ambiguïté même, à opérer graduellement la transition vers l’état positif. En substituant, dans l’étude des phénomènes, à l’action surnaturelle directrice, une entité correspondante (quoique celle-ci ne fût conçue d’abord que comme une émanation de la première), l’homme s’est habitué peu à peu à considérer les faits en eux-mêmes. Alors la notion des agents métaphysiques a été graduellement subtilisée et diluée jusqu’à les réduire, devant tout esprit droit, à n’être plus que les noms abstraits des phénomènes. — J’ajouterai que cette évolution est loin d’être achevée dans les intelligences peu cultivées, ainsi qu’en témoigne le progrès du Naturisme mystique contemporain. Mon œuvre a pour objet de la hâter selon mes moyens.

Ainsi, pour Comte, rédacteur du Cours, l’état métaphysique n’est au fond, qu’une simple modification (1) de l’état théologique précédent. Que les phénomènes soient en effet rapportés à une intervention surnaturelle ou qu’ils se voient expliqués par la vertu de certaines entités présidant à leur naissance, cette diversité entre des explications finalement identiques, n’empêche pas qu’on ne retrouve les mêmes caractères principaux dans ces deux conceptions du monde;

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caractères qui consistent, quant à la méthode, dans la prépondérance de l’imagination sur l’observation, et, quant à la doctrine, dans la recherche des notions absolues. De part et d’autre on constate encore un esprit idéal quant au but, absolu dans la conception et arbitraire dans l’application. — » Ce qui est fort exact pour tout mysticisme fanatique c’est-à-dire que ne vient pas encadrer suffisamment la raison.

La seconde partie du Cours, la Sociologie comtienne, répétera (au début du IV' volume) que l’esprit métaphysique se pose en rival du théologique (le mysticisme naturiste en rival du mysticisme chrétien rationnalisé), mais n’en est point, aux yeux de la science historique, essentiellement distinct. Il n’en diffère que par l’accentuation moins prononcée de ses caractères dogmatiques. L’école métaphysique qui, de notre temps, recourt d’une manière beaucoup plus vague et moins spéciale que la théologie à l’artifice de la Providence, sans cesser .néanmoins de reposer sur une telle hypothèse, l’école métaphysique fait habituellement intervenir, dans ses vaines explications politiques, ses inintelligibles entités, surtout sa grande entité générale de la Nature qui enveloppe aujourd’hui toutes les autres et qui n’est, évidemment, qu’une dégénération du principe théologique. — Nous touchons ici au sujet principal de ce paragraphe.

Il y a là en effet selon moi, l’une des plus remarquables clairvoyances de Comte et l’aspect le plus rationnel peut-être de sa Sociologie. On doit regretter qu’il en ait tiré si peu de conclusions pratiques, ainsi que nous le verrons. Suivons-le donc dans ses commentaires sur cette appréciation fondamentale en sa philosophie de l’histoire moderne. La doctrine de Hobbes, de Spinoza, de Bayle, exposera-t-il au

Ve volume du Cours (1), doctrine très improprement qualifiée d’athéisme, revenait à remplacer, pour l’explication des phénomènes physiques ou moraux, l’ancienne intervention surnaturelle par le jeu équivalent des Entités métaphysiques, graduellement concentrées dans la grande entité générale de la Nature, qu’on substituait au Créateur de la Théologie avec un caractère et avec un office fort analogues, et, par suite, avec une espèce de culte à peu près semblable. En sorte que ce prétendu athéisme se réduit presque au fond, à inaugurer une déesse au lieu d’un Dieu ! — Oui, certes, une déesse d’un caractère moins rationnel, plus instinctif et plus émotif. Mais quelle prophétie inconsciente de ce qu’il va faire bientôt luimême à son tour en instaurant le culte de la Femme et la religion de l’Humanité; déesse Humanité conçue de façon un peu plus rationnelle, il est vrai, que la déesse Nature de Jean-Jacques, mais dont l’intronisation n’en est pas moins l’aboutissement de l’évolution naturiste de sa pensée que présageait son tempérament d’ « enfant du siècle » romantique. Une évolution si instructive ne s’annonce-t-elle pas dans un passage significatif de la fin du Cours. Les propriétés morales inhérentes à la grande conception de Dieu, y lisonsnous en propres termes, ne sauraient être sans doute convenablement remplacées par celles que possède la vague entité de la Nature. Au contraire, elles sont nécessairement inférieures en intensité comme en stabilité à celles qui caractériseront l’inaltérable notion de l’Humanité, devant présider enfin après ce double effort préparatoire (théologique avec Dieu et métaphysique avec la Nature) à la satisfaction positive de tous

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les besoins essentiels. — Tout dépend, éclairai-je ici, de ce qu’on mettra dans cette Entité nouvelle de l’Humanité; si on y met de la raison (et Comte y en a mis une certaine quantité pour sa part), on aura reconstitué le Dieu chrétien rationnel; si on introduit sous son patronage infiniment d’illusions romanesques •et naturistes, comme Comte n’y a point manqué, on retournera à l’adoration dissimulée de la Nature, alliée par privilège des instincts et des émotifs. Revenons à sa critique souvent excellente de la déesse Nature.

Elle a suffi, indique-t-il, pour désorganiser le système social fondé sur l’ancienne philosophie théologique; mais elle fut loin de favoriser la naissance d’une philosophie vraiment nouvelle. Tant que les entités n’ont pas disparu après les divinités, pour faire place à des lois naturelles invariables, l’entendement humain reste assujetti au régime théologique ! Le Naturisme n’offre pas une meilleure garantie cjue le théisme philosophique contre le retour des conceptions religieuses (mystiques) qui reste toujours imminent jusqu’à ce que des conceptions vraiment positives leur aient été substituées. — Et qui l’a mieux démontré que lui-même, faut-il ajouter ici, puisque la doctrine positiviste est revenue de plus en plus vers le mj’sticisme avec les années, en tournant le dos à une théorie vraiment positive de l’avenir social.

Oui, nous répète ailleurs le Cours de Philosophie positive fl), l’athéisme contemporain, en substituant tout simplement le culte de la Déesse Sature à celui du Créateur chrétien, ne saurait aboutir qu’à organiser « une sorte de panthéisme métaphysique d’où l’esprit <( pourrait aisément rétrograder vers les diverses

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« phases successives du système théologique plus ou « moins modifié, de manière à constituer bientôt une « situation encore plus éloignée, en réalité, que J’état « purement catholique du véritable esprit positif. » Voyez, ajoute-t-il, la métaphysique panthéiste de l’Allemagne moderne; elle a ramené ses adeptes tout près du fétichisme ancestral ! Mais lui-même va dévier bientôt vers un panthéisme de ce genre et revenir expressément vers des convictions fétichiques à son tour !

Bien qu’ayant parfois jugé le Naturisme mystique avec tant de clairvoyance, il est resté d’ailleurs sur bien des points le disciple de Rousseau dont il avait subi l’influence en respirant l’atmosphère morale de son temps et en écoutant son premier maître Saint- Simon, assez peu dégagé, au fond, des illusions naturistes. Jamais toutefois il ne prit conscience de cette étroite parenté spirituelle, car il est sans cesse demeuré fort sévère au mystique de Genève; injuste même, il faut le dire, quand il le traite habituellement de simple sophiste, sans même le saluer comme à un très éminent artiste du verbe. Ecoutons-le plutôt nous décrire, de façon vraiment intéressante et topique, l’action de Jean-Jacques durant la période qu’il appelle la phase politique extrême du Déisme moderne, c’està-dire la seconde partie du XVIII' siècle. Rousseau, dit-il, coordonna toutes les notions négatives qui avaient été préalablement utiles à la destruction de la dictature temporelle (monarchie absolue) et sut les conduire au triomphe par son appel à l’ensemble des passions humaines, tandis que l’école voltairienne (plus rationnelle) s’adressait toujours à l’intelligence. L’influence de cet écrivain fut donc, en fin de compte, désastreuse, et reste la source des plus graves aberra-

lions politiques du temps présent. (Voilà qui est admirablement vu !) Son précurseur Mably, n’avait pas sa chaleureuse éloquence. Il fallut l’audacieuse explosion de sa doctrine pour soulever l’ensemble des penchants humains contre les vices généraux de l’ancienne organisation sociale par cette sauvage négation de la société elle-même que l’esprit de désordre ne saurait dépasser jamais sans doute et d’où découlent, en effet, toutes les utopies anarchiques que l’on croit propre au XIXe siècle.

Au lieu du Déisme de pure concession qu’affichaient les Voltairiens, poursuit Comte, Rousseau fit profession d’un Déisme fort sincère qui lui parut une garantie contre l’anarchie préparée par son extrême critique temporelle (critique du trône et des institutions légales). En sorte que, pour les deux écoles politiques principales du XVIIIe siècle, le Déisme fut une station temporaire destinée à faciliter la marche des voltairiens en avant, et celle des Rousseliens en arrière. D’où la très différente impression laissée par l’une et l’autre école sur l’instinct sacerdotal, hostile à la première, plutôt favorable à la seconde.

La secte de Rousseau, la plus rapprochée de la crise finale, la plus prête à pousser jusqu’à leurs limites extrêmes les aberrations propres à la philosophie négative, (jamais cette épithète n’a été plus mal appliquée qu’en ce cas où il s’agit d’un mysticisme de conquête, affirmant son alliance divine), se vit entraînée, par les propensions essentielles de son chef à inaugurer finalement une Constitution d’autant plus purement théocratique (avec Robespierre, odieux à Comte pour son culte de l’Etre suprême) qu’un retour évident vers une vague prépondérance sociale de l’esprit théologique formait le fond de la doctrine. Sous

un nouveau règne des saints, on faisait appel non à la capacité, mais à ce qu’on appelait emphatiquement la vertu, de manière à encourager, dans la pratique, la plus active et la plus dangereuse hypocrisie ! — Il y a encore dans tout cela des traits excellents.

Pendant la période la plus rationnelle de sa pensée. Comte a senti en outre les attaches naturistes du Romantisme de 1830 et son danger moral. Doctrine pleinement anarchique, écrit-il, et qu’il s’étonna, dès sa jeunesse, de voir prônée d’abord par des catholiques admirateurs du Moyen-Age, tels que Chateaubriand, ta,ndis que les véritables anarchistes négatifs affichaient alors des prédilections classiques en littérature. Mais il ne voit là qu’un témoignage de l’extraordinaire confusion qui règne dans les idées de nos contemporains !

Son esthétique fut parfois curieusement antinaturiste, comme dans ce passage du Cours (1) où il déplore que l’art moderne continue de célébrer la merveilleuse sagesse de la Nature, alors que la Science a si bien constaté l’extrême imperfection, sous tous les rapports, de cet ordre si vanté. Les ouvrages humains, depuis les plus simples appareils mécaniques jusqu’aux plus éminentes institutions sociales, sont supérieurs, assure-t-il, à tout ce que peut offrir de plus parfait l’économie que l’homme ne dirige pas et dans laquelle la grandeur des masses reste la cause principale de nos admirations inconsidérées. Ce sera donc à l’exaltation des prodiges de l’Homme, de ses conquêtes sur la Nature et des merveilles de sa sociabilité que le génie esthétique consacrera, dans un avenir prochain, ses prestiges. Il trouvera dans ce domaine mal exploré

jusqu’ici des inspirations neuves et brillantes, susceptibles de la plus vaste popularité parce qu’elles seront en harmonie avec l’instinct de notre supériorité (impérialisme humain rationnel) et avec l’ensemble de nos présentes convictions.

Enfin, dans sa Politique positive (1), guidé, il est vrai, par le sentiment secret d’une concurrence à vaincre, il condamnera le Messianisme de couleur principalement esthétique qui fut celui de l’école romantique, afin de laisser le champ plus libre à son propre Messianisme, de caractère scicntifico-émotif. Une grave aberration, écrira-t-il alors, tend aujourd’hui à fausser les notions relatives à l’art en exagérant sa puissance. Depuis Homère jusqu’à Corneille, tous les éminents génies esthétiques du passé avaient conçu l’art comme destiné à charmer la vie humaine, et, dès lors, à l’améliorer, mais sans devoir jamais la diriger. Aucun esprit normal ne pouvait en effet supposer que la suprématie intellectuelle dût jamais appartenir à l’imagination, car un tel principe équivaudrait, au fond, à ériger la folie en type mental. Dans l’antiquité (sauf l’exception attique), l’influence des beaux-arts fut assez subalterne; puis le régime monothéique du Moyen-Age repoussa davantage encore les prétentions esthétiques, quoique la vraie destination ou devise de l’Art, — charmer pour améliorer, — y fût mieux goûtée de tous. Mais on vit enfin surgir, même chez l’incomparable Dante, le germe des aberrations que la « transition révolutionnaire » étendue sur cinq siècles, du XfV' au XVI II', a constamment développées et d’où résulte le délire actuel de l’orgueil poétique.

Oui, l’essor esthétique moderne suscita de vicieuses

prétentions politiques chez les divers artistes et surtout chez les poètes, leurs chefs naturels. On se prit à rêver d’une sorte de pédantocratie esthétique. En réalité, si les philosophes métaphysiques (selon l’ancienne définition du mot) doivent être exclus du gouvernement, les poètes y sont bien moins propres encore, car leur versatilité mentale et morale, qui les dispose d’ailleurs à mieux refléter leur milieu, leur interdit toute autorité directrice. Dans l’avenir, une sévère éducation systématique saura seule contenir assez leurs vices naturels pour les rendre capables d’exercer leur office véritable. Membres accessoires du pouvoir intellectuel, ils ne devront même pas prétendre à cette puissance consultative qui sera le privilège du clergé positiviste, formé par l’étude encyclopédique des sciences. Idéaliser et stimuler, tel est leur double office naturel. Les inclinations esthétiques qui, dignement subordonnées, ont tant perfectionné les mœurs modernes, peuvent devenir profondément corruptrices par leur illégitime ascendant. Au contraire, quand l’effort de l’imagination se borne à développer et à vivifier celui de la raison, les plus austères penseurs subissent bien volontiers un charme qui, loin d’altérer la réalité ne fait que mettre davantage en relief son caractère principal, trop peu déterminé par la science. — Tout cet ensemble de remarques, bien que dicté très évidemment par des préoccupations fort personnelles, ne laisse pas d’enfermer un utile avertissement social à notre époque d’épanouissement naturiste dans l’art !

VI. — La Révolution française SAGEMENT CRITIQUÉE SUR QUELQUES POINTS

Dans les dernières années de sa vie, Comte écrivait à l’un de ses adhérents d’opinions conservatrices, le magistrat de Tliolouze : « J’ai caractérisé la souverai- « neté du peuple comme une émeute des vivants contre « les morts, l’égalité comme un mensonge immoral, et « le suffrage universel (égalitaire) comme une maladie « sociale. » C’est là un assez frappant résumé des critiques dirigées par lui contre l’esprit révolutionnaire, en tant que ses critiques sont rationnellement justifiées; car il en a fait aussi de moins sages. Arrêtons-nous présentement sur les premières.

Nous constaterons tout d’abord qu’il a très bien vu le fond de la Révolution de 1789 comme rationnel, sans percevoir assez nettement que la forme et les modalités en furent mystiques, exagérément, et que cette exagération n’a point cessé, jusqu’ici, de compromettre les résultats sociaux acquis tout d’abord sous l’inspiration de l’expérience synthétisée de l’espèce. Cette vaste tentative de progrès, enseigne-t-il au quatrième volume de son Cours, a dû être ostensiblement dirigée par la métaphysique révolutionnaire (la mystique naturiste, au vrai), et simplement secondée, en apparence, par le développement graduel, la propagation croissante de l’esprit positif (ou rationnel). Mais, à y regarder de plus près, ce dernier progrès de la raison humaine donnait seul une irrésistible puissance à la doctrine (naturiste) qui lui servait ainsi d’organe provisoire et dont la faible consistance logique eût été, sans un tel appui secret, incapable d’un aussi grand succès (pratique), — Jugement qui est fort acceptable quoi-

qu’il ne souligne point assez la vertu tonique propre à l’inspiration mystique.

Aussitôt après cette clairvoyance première, Comte retombe dans l’irrationnalité en critiquant l’esprit d’examen qui fournit l’une de ses bases à l’action révolutionnaire et nous reviendrons sur cette erreur. Mais, en revanche, il condamne à fort juste titre, certes, l’idée d’une souveraineté (de droit) qui appartiendrait au Peuple, — représenté, en fait, par ses éléments les moins cultivés et les moins moraux, par ceux qui se manifestèrent dans les troubles de la rue, les exécutions sommaires, ou même dans les tribunes publiques des assemblées législatives (les tricoteuses). — Le dogme de la Souveraineté du Peuple, expose-t-il, a été pour lin temps, nécessaire à la démolition du régime théologique. C’est là son échappatoire habituelle quand il entend accorder à l’irrationnel le bénéfice de la prescription. Mais, poursuit-il, en dépit de cette utilité transitoire, on ne peut méconnaître la tendance anarchique de ce dogme qui s’oppose à toute institution régulière et condamne les supérieurs à dépendre de la multitude de leurs inférieurs, transportant, en somme, aux peuples le droit divin jadis invoqué par les Rois. — Oui, certes, et en vertu d’une fiction mystique nouvelle.

La même légitimité provisoire aurait appartenu, selon Comte, au dogme de Végalité. Mais, ajoute-t-il aussitôt après cette concession, si chaque individu, quel que soit son rang dans la société, est toujours en droit d’attendre des autres les égards attachés à la dignité d’homme (à moins d’une conduite antisociale), — car une telle obligation morale n’a plus été contestée depuis l’abolition de l’esclavage, — il est évident en revanche que les hommes ne sont ni égaux, ni même équivalents

entre eux et qu’ils ne sauraient donc posséder, dans l’association, des droits identiques, — sauf le droit, commun à tous, du libre développement de l’activité (et sous-entendu, je pense, dans la mesure où cette liberté n’offusque pas les libertés voisines). Bien mieux, le progrès tend à augmenter ces différences individuelles et à diminuer l’importance des distinctions matérielles qui en comprimaient autrefois l’essor. L’égalitarisme révolutionnaire naît donc de l’orgueil et de l 'envie, car les natures peu élevées n’y adhèrent nullement par un actif et généreux sentiment de la fraternité universelle, mais, bien plutôt, par un secret essor du penchant à la domination (cette racine même de l’être vivant). Un tel penchant pousse à la haine de toute supériorité quelconque afin d’obtenir au moins le niveau. — Voilà qui est admirablement vu et j’ajouterai même que cette revendication du niveau n’est que provisoire, servant aussitôt de marchepied à celle de la supériorité au profit de l’ancien inférieur : supériorité qui est sa revendication véritable. L’égalitarisme regarde au-dessus de soi, jamais au-dessous et ne se préoccupe guère d’élever ses inférieurs sauf par intérêt personnel s’il a besoin de leur assistance; il réclame l’égalité en attendant mieux, c’est-à-dire, encore une fois, en escomptant la supériorité qui est en effet saisie aussitôt que possible ensuite. C’est ce que démontre toute l’expérience et toute l’histoire humaine, la plus récente en particulier. Le progrès de la raison prévoyante peut seul conseiller la modération dans les appétits de puissance.

Ces essors de l’individualisme masqué, reprend Comte, ont frayé la voie à d’autres aberrations révolutionnaires qui en procèdent. La famille, par exemple, a été sapée au moyen des articles du code, dans sa

double assise immémoriale, le mariage et l’héritage. En morale, le précepte le plus vulgaire de l’expérience, la subordination des passions à la raison s’est vu rejeter par de prétendus novateurs qui ont tenté d’établir comme dogme de leur éthique, soi-disant régénérée, la systématique domination des passions. Ceci vise sans nul doute le mysticisme passionnel du naturisme, à la fois dans Fourier et dans le Saint-Simonisme d’une part, dans George Sand et dans ses émules d’autre part, comme nous le confirmera la correspondance de Comte avec Clotilde de Vaux. Enfin notre penseur s’est toujours montré l’adversaire des tendances présentes à la faiblesse dans la répression légale du crime. Contrairement à ses contemporains Hugo ou Lamartine, il a insisté plus d’une fois sur le maintien nécessaire de la peine de mort, qu’on propose d’abolir, dit-il, « au nom d’une vaine assimilation des « plus indignes scélérats à de simples malades. » Telles sont, au total, les plus rationnelles suggestions de la Sociologie comtienne première manière. Quelques-unes furent remarquables, surtout pour le temps où elles se produisirent; elles ont suffi pour acquérir à leur auteur la reconnaissance des hommes de bonne volonté morale et sociale dans tous les partis. Nous allons voir qu’elles ont été submergées, par malheur, sous une marée montante d’erreurs naturistes et bientôt de patentes divagations mystiques. C’est ce que le XXe siècle doit enfin reconnaître afin de reprendre, d’une main plus ferme, la tâche de rationnalisation qui s’impose plus que jamais à la Démocratie devant les excès du Naturisme moderne, et de dépasser de la sorte son prédécesseur sur la voie des améliorations sociales véritables et durables.

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